« L’agneau des neiges » – Dimitri Bortnikov- éditions Rivages

images« Au début ce n’était pas le Verbe. Au début était la mère.

Ça a commencé par une naissance sans un cri. Une naissance silencieuse…Maria a vu le jour quand la Révolution s’est mise à table pour dévorer ses enfants. Et plus elle mangeait – plus elle avait faim.

Ça a commencé dans le Nord. Quand les derniers blizzards arrivent. Grands blizzards…Quand le vent se cabre et passe dans la forêt, galope sur les cimes des sapins géants et que les bouleaux se mettent en transe, se penchent, comme des moines en prière, et l’esprit souffle houou houou sur la glace marbrée de la Dvina. »

Eh bien je sors subjuguée de cette lecture que je n’ai pas pu lâcher. Tout pour moi est exceptionnel dans ce roman, écrit en français par cet auteur russe; et en amatrice intéressée voire captivée par la traduction, je me suis demandée si l’auteur avait écrit en russe, quel aurait été le résultat traduit. Car ici, tout est tourbillon, phrases courtes, exclamations, apostrophes… Et beauté intense de la vivacité de ce roman. C’est nerveux et bouillonnant de vie, alors que la mort règne partout dans le pays. La révolution fait son œuvre, les bombes allemandes pilonnent Leningrad, des enfants naissent déjà orphelins, la faim, la misère, le froid. Mais il y a l’amour, l’amour maternel de celles qui ne le sont pas, ou plus, ou pas encore, mères;  l’amour tout court. La mère de Maria:

« Sa mère…Ni vieille ni jeune…Âgée de deux fils, de trois morts-nés, et là – une fille, ni morte ni vivante…Silencieuse. Petite vie aux yeux grands ouverts…Minuscule animal dans une chapka comme berceau…Ça tient à quoi tout ça…À une prière peut-être…Au-dessus de l’abîme suspendu à un cheveu. Faible chiot…Une graine dans la neige. »

Et l’enfant :

« Père et mère s’attendaient à ce que l’enfant meure. D’un jour à l’autre…Si faible! Si faible !La mère se penchait pour écouter si le bébé respirait. La petite respirait. Oui. Mais son souffle…Il n’aurait pas réveillé un cheveu endormi, son souffle ! N’aurait pas embué  le miroir aux âmes, son souffle…Faible brise aux grands yeux…Un oisillon! La chapka de son père comme un nid! Eh oui, la fillette – vivait. Elle vivait sans crier. Silencieuse. Regardait. Tétait bien…Réclamait rarement et jamais en chouinant. Jamais. Une semaine…Deux. Et ils ont fini par la faire baptiser. En cachette. Pas dans une église, non, mais chez un prêtre. »

640px-Ленинград_блокадный._Дети_наблюдают_за_самолетамиL’histoire de la toute petite enfance de Maria est bouleversante. Entre ses deux frères bêtes et méchants, la vache Aurore et le chien Droujok, tente de grandir Maria Patte d’Ours ainsi nommée à cause de sa botte de feutre pour cacher son pied bot. Que cette enfant m’a touchée, que l’ambiance de cette enfance est froide, et c’est là que se noue serré, très serré le lien de la lectrice avec cette Maria inoubliable, unique. Entre des vies contées comme celle de Nicanor, des scènes du quotidien de ces pauvres gens, l’arrivée des soldats aussi maigres, aussi pauvres, mais armés et vêtus de l’uniforme, la violence inouïe de ce qui se passe là…Maria tombe malade et arrive Serafima, poussant une brouette de poissons. La marraine, inespérée bonne fée qui se penche sur le pauvre berceau de la petite. Maria sait très bien qui est Serafima et dit à ses frères:

« Faites ce que vous dit cette femme. C’est ma marraine. Elle sera soulagée…Ça fait longtemps que je suis comme ça. Faites ce qu’elle dit, cette femme. Je suis un poids pour vous. Il vaut mieux pour vous avoir le ventre plein – sans moi, que vide – avec moi. » Voilà ce qu’elle a dit. Gloutons comme ils étaient…Tout de même, ils se grattaient la tête! Mais, oui…Mais la faim a toujours le dernier mot, comme on dit dans le Nord. Ils ont accepté le marché. Ils ont vendu Maria. Sans marchander…Pour douze poissons . Sans chicaner… »

Et c’est Maria, la douce, curieuse, fragile mais pourtant si courageuse Maria que nous allons suivre, portée comme un fétu de paille dans les tempêtes de la Grande Histoire, et dans le souffle de sa propre vie, de son cœur et de son incroyable ténacité à vivre dans ce territoire de misère. Maria rencontre une vieille :

 » Folle ou pas folle – elle avait raison. Après avoir mangé l’Ukraine et bu la Volga, la famine a commencé à loucher vers le nord.

Fadade ou pas fadade, c’est cette vieille qui a donné à Maria trois poissons séchés pour la route. « Regarde ma bouche – elle a dit. Même un nourrisson a plus de dents dedans ! Je te donne trois poissons. J’en ai encore un pour moi. Hé hé, je l’aurai à sucer pour dix ans! Et une fois sous terre – je le sucerai encore… »

622px-Ленинград._Старший_инструктор_пожарной_охраны_А.Г._ВоронковEn route pour Leningrad, Maria fait un arrêt à Novgorod. Pour moi, cette ville c’est « Michel Strogoff » et puis surtout, « La légende de Novgorode »  – sur laquelle subsiste encore un doute quant à son authenticité – qui précède et annonce « La prose du Transsibérien » de Blaise Cendrars (qui reste dans les découvertes fondatrices de la lectrice que je suis). J’ai déniché sur France Culture CECI, avec Dimitri Bortnikov lui-même en intervenant.

« Novgorod la Blanche. Novgorod la Grande. La ville aux mille églises. La ville aux murs blancs comme neige. Eh bien…Ils étaient gris ses murs. Des draps sales, ses murs. Et les églises aux coupoles d’or – décapitées pour la plupart. Telles des cheminées sous le ciel, sans feux, ni fumée. Le feu de de leurs iconostases ne chauffait plus les yeux. »

Ah ! Comment dire la force de cette écriture, ça prend au ventre à chaque page…Mais quel beau roman, mais quelle superbe héroïne. Et quel talent inouï !  Car ces tempêtes humaines et historiques, ces souffles puissants de vie qui tentent de repousser ceux de la mort sont victorieux ou presque grâce à Maria, lumineuse, si attachante…Comme il est difficile de dire sans rien livrer ! Dire comme les traces de cette lecture me marqueront fort. Le talent c’est aussi là de nous faire suivre les pas de Maria qui va s’accrocher encore et toujours et va tout donner à ceux qui comme elle petite sont démunis de parents.

640px-Ленинград._Новогодняя_елка« On abandonne les gosses même au paradis, il paraît…Et on les adopte même en enfer. Eh oui. Même dans le pays où tout le monde est censé être heureux et chanter le bonheur – on se débarrasse des moutards. Les toutes jeunes mères, les laissent à la maternité. À la source, quoi. Les pêcheurs parfois rejettent le menu fretin à l’eau…Et les mères, elles pleurnichent de honte un peu, mais les laissent et partent vite-vite, visage caché…Et puis on transfère les bébés dans les Maisons d’enfance. »

J’ai marqué à peu près une page sur trois, tant tout est marquant dans cette histoire comme cette écriture dans laquelle, comme vous le voyez dans les extraits, la ponctuation n’est guère conventionnelle et abondante, imprimant un rythme de lecture très particulier, comme un souffle irrégulier.  Avec Anna la Rousse, Spiridon, Pélagie, Antonina la cuisinière et la nuée de moineaux affamés de l’orphelinat, et puis Maria, on assiste aussi au siège de Leningrad (« Et Leningrad – encerclée. Pour neuf cents jours… ») puis à sa chute.

 » Leningrad, Leningrad…Ville affamée. Ville martyre délirante de faim…Délire de l’hiver! Seuls, les murs qui sauvent…Épais! Chaque immeuble est une forteresse! Et les icônes pleureuses se mettent à saigner des yeux… »

Dans toute la seconde partie qui la transforme en une grande héroïne jusqu’au bout, on aimera Maria inconditionnellement. J’ai eu le sentiment d’être sur les lieux. Les paysages, les visages, les odeurs, le froid de la neige et la chaleur du feu que Maria aime tant allumer, le bruit du train sur les rails, tout est perceptible. C’est un voyage dans l’histoire de la Russie, mais aussi dans l’histoire des êtres humains qui y sont brinquebalés, rudoyés et souvent abandonnés, dans l’histoire de celles et ceux qui naissent et tentent de grandir dans ces tornades guerrières et meurtrières. Dans tout ce fracas avance Maria et sa difformité qui jamais ne l’empêchera de faire ce que son esprit et son cœur lui disent de faire. Il semble même en lisant et en la suivant que ce n’est ni pensé ni réfléchi, c’est, et c’est tout. C’est inhérent à ce qu’elle est, à qui elle est et c’est bouleversant, sans une once de mièvrerie ou de sentimentalisme béat, mais avec une puissance qui transporte fort et loin. Jusqu’à la dernière phrase, j’ai été tenue, captive, solidaire de ce splendide personnage. Maria qui protègera jusqu’au bout sa volée de marmots. 

« Maria n’a plus bougé. Elle est restée assise, tenant le garçon sur ses genoux. Elle ne sentait plus rien. De l’autre côté du froid…Comme une statue. Oui. Comme une pietà…La pietà de la glace. Sous la neige très fine, qui s’est mise à saler la statue tout doucement. Sans cesse, sans cesse…

La neige tombait grave, silencieuse. La neige du sacrifice…La neige du don parfait. »

Je salue un si grand talent, j’en suis encore très émue. C’est réellement l’écriture, le style employé, déployé qui impulse ce souffle impétueux et si romanesque, qui donne à la humble Maria une stature qui domine tout ce récit tumultueux, dans la fureur et la barbarie des guerres. C’est beau, poétique, subtil et nourrissant quand on a faim de tout ça. Bravo et merci à Dimitri Bortnikov. Votre Maria entre dans les quelques rares héroïnes que je garde en moi comme des amies, il y en a peu en fait; mais Maria, oh oui ! est inoubliable.

Ecrivant cet article plusieurs semaines après sa lecture, j’en suis encore émerveillée. Un très très grand livre selon mes goûts et mes attentes. Bouleversant.

Pause et reset…

palermo-4217376_640Après cette période difficile pour tout le monde, après de nombreuses lectures, pas toutes chroniquées, faute de temps et d’énergie, je vous laisse jusqu’au 20, date à laquelle ma rentrée se fera sur un roman éblouissant, merveilleux, bien qu’il ne soit pas de tout repos pour l’esprit et pour le cœur.

Je me mets en pause avant un séjour en Sicile, avec l’écriture d’Andrea Camilleri dans la tête et la bande son du Parrain quand je croiserai l’Opéra de Palerme ou en visitant Corleone. Mais pas que. De multiples rendez-vous au retour, et cette pause courte sera le « reset » de la lectrice. J’ai pris un peu d’avance, et dès le 20, donc, il y aura à nouveau quelques articles, un peu plus espacés, peut-être, je n’en sais rien…Ce sera selon mon énergie. Je vous embrasse toutes et tous, vous qui continuez à me lire. Chant sicilien pour encourager les chevaux sur les aires de battage. Videmu e ciao a prestu !

POST SCRIPTUM EN COLÈRE….

Voyage en Sicile tombé à l’eau en cours de route…Je ne peux pour le moment qu’en rêver. Vols avancés, déplacés, reportés, séjour raccourci ou prolongé, ça change tous les jours…Voyage annulé, voilà ! En attendant peut-être mars? Si tout va bien? Donc il se peut, le temps que je digère, que vous me retrouviez ici plus tôt que prévu. 

Trois brèves, trois livres

Un format peu habituel chez moi, mais je veux dire quelques mots de trois livres, le premier acheté les deux autres prêtés. Pourquoi des brèves? Parce que je suis fatiguée, et qu’après ça il y aura une courte pause estivale. Parce que je lis beaucoup, je n’écris pas toujours, je ne trouve pas toujours l’angle d’approche, bref. Alors je me concentre sur mes lectures les plus intéressantes pour écrire longuement. Pourtant le premier de ces trois livres, je ne l’ai pas lâché. Il a eu la malchance de tomber dans une période agitée, et je n’ai pas réussi à en parler longuement. Je tiens pourtant à en dire quelques mots.

9782743649425-475x500-1« Rivière tremblante » d’Andrée A. Michaud, Rivages/Noir.

Ce roman met en scène deux disparitions d’enfants. D’une part en 1979, Michael âgé de 12 ans qui disparaît dans la forêt de Rivière-aux-Trembles alors qu’il s’y trouve avec son amie Marnie Duchamp. On ne retrouve qu’une de ses chaussures. Trente ans plus tard tout près dans une petite ville disparaît Billie Richard qui doit fêter ses 9 ans mais ne rentre pas chez elle.

Les deux enfants ont semble-t-il été happés par la forêt. On va ainsi suivre Marnie et le père de Billie dans leur vie avec cette culpabilité, ce désarroi face à l’absence de réponse sur ces pertes, le virage qu’ont pris leurs vies après ces disparitions entre autres par les soupçons qui pèsent sur eux par rapport à leur responsabilité ou juste de faillibilité parentale pour le père de Billie. Jusqu’à ce qu’un nouveau drame se produise. Voici le bref aperçu du sujet et le tout est très prenant, faisant de ce livre un roman psychologique au meilleur sens du terme. Mais il vaut aussi pour la beauté, le piquant de l’écriture, l’humour triste ou ironique d’Andrée Michaud, le décor, ces lieux où la forêt, l’eau, les animaux ont une place majeure dans le caractère des personnages et puis il y a l’empathie qu’on ressent pour tous, pour moi beaucoup pour Marnie. J’ai adoré ce roman, ce n’est que le second que je lis de cette auteure. J’avais été emballée par « Bondrée », j’ai bien l’intention de lire plein d’autres livres de cette femme dont le talent me fascine. Il faudra vous contenter de ça cette fois ! Un morceau sur une page cornée:

« Il y a des parents qui tentent de tout expliquer de façon rationnelle à leurs enfants dès que ceux-ci percent leurs premières dents, qui leur détaillent la loi de la relativité à quatre ans, les empêchent d’écouter Télétoon et refusent de les laisser s’évader dans ces mondes magiques remplis de créatures insaisissables, monstres ou fées, ogres ou farfadets se nichant dans les rêves pour vous apprendre que le réel n’est pas toujours ce qu’il paraît être et qu’il existe des univers où les arbres sont rouges, où des fleurs de la taille d’un cachalot sillonnent les océans. »

M02070427528-large« Grand-père » – Marina Picasso – Folio

Récit autobiographique de la petite fille de Pablo Picasso, fille de Paulo et sœur de Pablito…Aucun garçon de la famille n’a le droit de porter le prénom du monstre sacré, génie, grand homme…Quel que soit le nom qu’on lui donne, ce récit si touchant, triste, qui met souvent en colère, montre ce qui reste de l’homme quand on a ôté l’artiste. Pablo Picasso ne fut qu’un artiste et si on se met à le détester plus d’une fois par sa capacité à être cruel, odieux, on est assez sidéré de l’indulgence finale de Marina, qui loin d’être élevée dans le luxe et l’aisance – l’héritage viendra bien plus tard – va apprendre à se débrouiller seule. Remarque de Paulo :

« Comment devenir un homme responsable lorsque, au restaurant, il suffit à ce père insolent de signer sur une nappe en papier pour payer une addition de quarante personnes ? Comment adopter un mode de vie cohérent lorsqu’on entend ce père se vanter de pouvoir acheter une maison sans passer par le notaire, avec trois tableaux qu’il qualifiait avec morgue de « trois merdes barbouillées dans la nuit » ? »

Le passage le plus horrible est la mort de son frère. Et la question est : le « génie » excuse-t-il tout? Je vous laisse à votre point de vue, c’est bien écrit, intéressant, prenant et ça peut susciter des sentiments antagonistes parfois. Je ne vous livre pas mon avis, j’ai du mal à le formuler, mais j’ai aimé cette lecture. Après la mort du grand – père, Marina:

« Pour Picasso, l’objet le plus banal devenait une œuvre.

Il en était de même pour les femmes qui avaient eu le privilège – ou le malheur- d’être prises dans sa tornade. Soumises à sa sexualité animale, il les domptait, les envoûtait, les aspirait, les écrasait sur sa toile. Lorsque des nuits durant il en avait tiré la quintessence, il les rejetait exsangues. 

Tel un vampire au lever du soleil »

4121TaTTQCL._SX195_« Surface » d’Olivier Norek – Pocket

J’ai beaucoup aimé la trilogie et le magnifique « Entre deux mondes » de cet auteur à la plume dynamique, prenante, parfois facétieuse, et en tous cas, voici quelqu’un qui sait écrire. En effet, difficile de lâcher quand on commence. Cependant sans doute est-ce ici le sujet qui m’a moins captivée, mais je suis moins enthousiaste. Noémie Chastain est un très beau personnage, j’ai aimé le lieu de l’histoire, un coin de l’Aveyron moins touristique que d’autres, l’enquête est touffue à souhait. Ce qui fait que j’ai moins accroché c’est qu’ici il n’y a pas la profondeur des sujets précédents et puis bon, je ne suis pas fan d’un petit côté sentimental dans cette histoire. Néanmoins ça reste de très bon niveau, mais j’attends plutôt de lire « Impact » qui je n’en doute pas une seconde me plaira. J’ai lu quelque part qu’Olivier Norek écrirait du thriller ( sans doute parce qu’hélas c’est ce terme mis sur Pocket en 4ème de couv’… ) mais il s’agit bien de roman policier, qui – en particulier dans « Entre deux mondes » –  s’attaque à des sujets de société non négligeables, avec nuances et humanité. 

« Souffle brûlant, odeur âcre de poudre à canon. Dans les yeux, le nez, la bouche, jusqu’au fond de la gorge.

Le corps de Noémie partit en arrière. Elle percuta le mur de la chambre, s’écroula au sol, disloquée comme une poupée de chiffon, et ne sentit rien pendant quelques secondes. Puis elle hurla de douleur. Elle toucha son visage. Juste des chairs à vif. Du liquide poisseux. Son cerveau la protégea par un black-out généralisé. »

Vacances

Je m’absente une semaine, j’ai décalé un peu mes publications afin de pouvoir répondre – si par bonheur j’ai quelques visiteurs commentateurs – car où je vais la connexion sera très aléatoire. J’ai quand même publié mon post sur « Tourbillon » (Gallimard/la noire ), un grand roman, vraiment et j’espère qu’il trouvera un beau lectorat. Quant à « Solak » (Le  Rouergue noir ), je serai déjà rentrée, mais c’est aussi un formidable roman noir. On en reparlera, j’espère.

Voilà. Court séjour sur l’Aubrac, j’en ai rêvé durant tous ces enfermements ( comme de la Bretagne, mais on verra plus tard, un peu loin pour une semaine ).

À bientôt !

Quelques questions à Ronan Gouézec à propos de « Masses critiques »

S : Bonjour Ronan, et merci d’avoir accepté d’échanger avec moi.

R : Il est toujours extraordinaire de constater l’incarnation des personnages dans l’esprit d’un lecteur, d’une lectrice, c’est vraiment impressionnant. Échanger ainsi est l’occasion, pour l’auteur aussi, de peut-être mieux comprendre ce phénomène mystérieux qu’est d’imaginer et d’écrire une histoire. Donc, merci à vous !

S : J’ai pris beaucoup de plaisir à lire votre second roman, après avoir beaucoup aimé « Rade amère ». « Masses critiques » ne dément pas vos qualités d’écriture, ni votre talent à nous immerger pour de bon dans le gros temps du Finistère. « Rade amère » contenait des scènes désopilantes avec ces bandits du sud qui débarquaient avec leurs idées sur la Bretagne : « […] La Bretagne…Bien sûr, il connaissait. Bon, il n’en savait en gros que ce qu’en disaient les blondasses de la météo, et ça lui suffisait bien. Des marées noires, des oiseaux crevés, des tempêtes… Il avait du mal à croire vraiment que des gens veuillent passer des vacances là-bas. » Ici pas d’humour, juste un peu l’ironie acide de Marc parfois, certains titres de chapitres et le titre du roman. Comment l’avez-vous trouvé ?

R : Ce titre me paraît très bien évoquer une tension, un équilibre instable, une réaction sur le point de se déclencher, et évidemment la particularité physique de deux des personnages. Il est efficace, il intrigue, c’est un bon titre.

L’humour… il est vrai que le trouver dans Masses Critiques n’est pas une mince affaire. Je voulais un roman à l’os, un comble vous me direz… un roman dur et âpre, où les sentiments dominants seraient durs, difficiles à exprimer. Je voulais « de l’huile essentielle » d’humanité éprouvée. Ce n’est pas pour autant un livre désespéré. Il y a des puits de lumière éclatante. Il y a aussi des personnages qui se découvrent une sensibilité nouvelle, dans la souffrance, certes. Ils tentent de la traduire, de s’élever. Ils se découvrent d’autres capacités, empathiques, simples, fraternelles. Et puis bien sûr, on trouve aussi dans ce roman la trajectoire symétriquement inverse de deux hommes qui basculent vers le sombre.

S : La première scène digne de l’Apocalypse est une mise en route efficace avec la famille Banneck, père et fils. Vous en avez fait une sorte de « dégradé » en nuances de brutalité, du père au plus jeune fils qui arrive à adoucir la lignée. Cependant, à l’issue du roman, on se dit qu’une sorte de fatalité pèse sur ces gens. Les scènes entre les frères sont parmi les plus réussies, sont-elles inspirées de rencontres authentiques pour sonner si vrai ?

R : Les frères Banneck sont peu à peu devenus des personnages principaux, au même titre que Marc et René. Simplement esquissés au départ, j’ai voulu les sortir de leur statut de brutes caricaturales, de tenter d’entrer dans la complexité d’une relation fraternelle conflictuelle, de leur donner aussi une chance de se trouver, de se parler, d’admettre leur attachement mutuel. Mais, oui, vous avez raison, la fatalité pèse de tout son poids sur chaque personnage. C’est un roman noir, personne n’est épargné. Personnages, lecteurs, tout le monde est tordu, martelé, étiré. Je cherche à faire naître des émotions puissantes, des colères, des révoltes, des élans d’affection, des regrets… des pleurs peut-être.

Ces personnages sont vraiment des créations. Je n’ai jamais rencontré les Banneck… mais je sais qu’ils existent. Oui, c’est certain.

S : J’aimerais que vous m’en disiez plus sur Marc. Marc n’est pas pêcheur, pas musclé ni tanné par les embruns, Marc est obèse, plutôt délicat au sens de raffiné en tous cas intellectuellement . Marc est un homme intelligent, avec un cerveau qui fonctionne bien, et qui malgré ses talents professionnels est sur un siège éjectable. Et son obésité devient morbide, lui créant de nombreux problèmes de santé. Dans les scènes médicales, on perçoit chez Marc un certain cynisme que j’ai bien aimé. Et dans ses entretiens avec son boss, on le sent en fait en position supérieure, parce qu’il l’est intellectuellement . Il parait alors bien moins lisse, et donc, plus intéressant, n’est-ce pas ?

R : Oui. Marc est le plus complexe peut-être de cette galerie de personnages. C’est celui-on dont on sait ce qu’il pense. Le lecteur est régulièrement plongé dans son esprit, ses réflexions. Comme il n’est pas dans la caricature intellectuelle, il doute beaucoup, mais ce n’est pas un indécis. Il assume ses choix en tout domaine. Il semble fragile et vacillant en apparence, mais on se repose sur lui. C’est l’homme bon. C’est aussi l’homme qui a la prescience du caractère probable de sa fin prématurée, tout en n’y croyant pas complètement. Il est sans doute, de tous les personnages, celui qui est le plus conscient. J’aime cette idée cruelle, que finalement, cela soit lui qui apporte le dénouement de l’histoire.

S : Avec René son ami de toujours, ils forment un vrai couple. Ces deux-là m’ont touchée; alors que René va dévoiler sa faille à son ami, on voit que rien ne les séparera car la force de leur lien est presque une question de survie ici et c’est ce qui leur permet et leur permettra d’affronter le pire. Pour moi, l’amitié est absolument essentielle à une vie et c’est une des choses que j’ai le plus aimée dans votre livre. Comment avez-vous envisagé Marc en le créant pour votre histoire, son caractère dans ce corps comme une montagne? Est-il venu « entier » ou bien avez-vous développé son caractère au fil de l’écriture et des situations auxquelles il est confronté?

R : L’amitié… oui, c’est dans une vie d’émotions, l’une des premières où l’affection s’exprime pour quelqu’un qui n’est pas de son sang. C’est la première construction grave, autonome. On peut se choisir des amis qui sentent le soufre, qui détonnent, qui nous révèlent des parts de nous-mêmes jusqu’alors inconnues. Dans l’enfance, elle précède la découverte des élans amoureux, puis plus tard, quand l’amour n’est plus, c’est l’émotion qui reste, qui sauve. On peut survivre à une peine amoureuse, mais l’homme (au sens humain) sans ami, n’est pas vraiment vivant.

Je suis donc complètement d’accord avec vous sur son caractère essentiel.

Marc, comme les autres personnages, est d’abord plus une silhouette, avec un problème à régler. C’est dans les rencontres des uns et des autres que des interactions naissent, que des contrastes apparaissent, apportant de la densité. Et aussi, mes personnages ne sont pas hors-sol, leur environnement les constitue pour beaucoup. Ils s’enrichissent donc aussi beaucoup par leur façon de s’y mouvoir, de l’habiter. Je travaille donc à visualiser les scènes que j’écris. Je retranscris beaucoup ce que je vois, ce que j’entends, et aussi j’essaie de penser le non-dit, de superposer des niveaux différents, invisibles ou presque dans la vraie vie, mais transparents pour le lecteur par la magie de l’écriture : le personnage voit, parle ou écoute, réfléchit une chose, peut en dire une autre, et en même temps observer un détail dans la scène. L’écriture permet de rendre compte de tout, un peu comme au cinéma dans ces films de Claude Sautet où l’on voit de loin une scène de dialogue que l’on n’entend pas, et une voix off vient exprimer ce que pense un personnage, ou plusieurs d’ailleurs, créant ainsi une réalité à dimensions multiples. J’aime ce procédé. Il est assez présent par exemple dans la scène du restaurant entre les deux frères.

S : Finalement, c’est un homme stoïque, qui ne perd pas son sang-froid, avec une sorte de fatalisme sage, même quand il veut reprendre son corps en main. Le corps, celui de Marc, est pour moi comme une métaphore de tout ce que peut contenir un homme. Et c’est comme ça que je le perçois parce qu’il a aussi une grande intelligence, beaucoup de finesse et peu de rancœur, même envers son employeur. Un certain détachement, son corps comme un rempart. Un corps qui finalement après l’avoir desservi le protège. Que pensez-vous de ma perception de Marc ?

R : C’est la vôtre, elle vous appartient, c’est forcément la bonne. Elle est évidemment juste. Il n’y a pas de mauvaise lecture d’un texte, il y a ce qu’en fait la personne qui le reçoit. Les intentions de l’auteur, son projet initial s’il en avait un, tout cela est happé par l’esprit du lecteur, de la lectrice, fondu, réagencé, livré à l’expérience de vie de celui ou celle qui lit, se perd parfois, ou trouve une ampleur inattendue, et une nouvelle vérité émerge.

S : Enfin j’ai retrouvé avec satisfaction Jos Brieuc et Taxi Rade Services; satisfaction car je pense qu’on n’a pas fini de se prendre des paquets de mer à la figure du côté de Brest. Le projet d’une sorte de série peut-être ?

R : Je travaille à terminer ma « série brestoise » par un troisième volume qui reprendra les personnages de Rade Amère, quelques années avant le drame qui fracassera Caroff. Je me tournerai ensuite vers d’autres sujets, d’autres horizons.

S : Ronan, je vous remercie du temps que vous avez consacré à me répondre, et puis aussi de me permettre des lectures comme celle-ci, nerveuse, iodée, et bien noire.

R : Mersi braz ! Comme on dit par ici, oui, merci.