« Les buveurs de lumière » – Jenni Fagan – Métailié/ Bibliothèque écossaise, traduit par Céline Schwaller

 

« Il y a trois soleils et c’est le dernier jour de l’automne – peut-être pour toujours. Chiens du soleil. Parhélie. Ils marquent l’arrivée de l’hiver le plus rigoureux depuis deux cents ans. Les routes sont encombrées de gens qui tentent de faire des provisions de carburant, de nourriture, d’eau. Certains disent que c’est la fin des temps. Les calottes polaires fondent. Le taux de salinité de l’océan n’a jamais été aussi bas. La dérive nord atlantique ralentit. »

Un livre pour moi absolument magique, magnifique, ça a été une parenthèse de lecture glacée et pourtant ardente, la découverte d’une écriture très personnelle, très originale et totalement envoûtante. Je le dis tout de suite, j’ai tout aimé dans ce roman, mais surtout, surtout les trois personnages principaux, et des trois, c’est Stella, alias Estelle alias Cael qui m’a le plus touchée . Et vous ne pouvez pas imaginer à quel point il est difficile d’écrire sur un tel livre, tant j’ai envie de vous en faire sentir la beauté et l’intelligence…Mais je tente.

De quoi est-il question ? L’argument de départ est la venue d’une vague de froid sur la planète comme on n’en a pas eu depuis longtemps. Nous sommes en novembre 2020  (c’est demain ! ), il neige à Jérusalem, mais aussi en Afrique, des icebergs dérivent, dont un énorme, un gigantesque qui se dirige tout droit sur l’Écosse.

Les médias relatent non-stop les troubles et dégâts générés par cet âge de glace imprévu, et les catastrophes à venir. Il faut donc que la population s’organise.

Pendant ce temps à Soho, dans ce qu’il reste du cinéma d’art et d’essai de sa mère Vivienne et de sa grand-mère, Gunn, Dylan se prépare à quitter ce lieu qui va être saisi et dans lequel il a grandi avec ces deux femmes exceptionnelles; et plus difficile encore, il se prépare à aller disperser leurs cendres respectives au Nord du pays car elles sont mortes toutes les deux, à 6 mois d’intervalle :

« Comme grogner, brandir le poing et taper du pied ne sert à rien, il monte sur la boîte et le couvercle du tupperware se ferme avec un clic. Il va chercher un morceau de ruban adhésif et l’enroule autour pour plus de sûreté. Il prend les boîtes. Et s’il oublie laquelle est laquelle ? Il pourrait s’envoyer un texto : Grand-mère est dans le pot de glace, maman dans la boîte à sandwich. » » 

En ces temps perturbés aux allures de fin du monde imminente, nous allons rejoindre des personnages, tous plus ou moins marginaux, qui tous vivent dans un village de caravanes – vous savez ces caravanes métallisées en forme d’obus, – à Clachan Fells et nous allons nous installer ici dès l’arrivée de Dylan car Vivienne avait ici sa propre caravane:

« Un tas de factures impayées est soigneusement rangé dans la boîte à couture d’époque de Vivienne et en rentrant du crématorium il a trouvé une enveloppe contenant un acte de propriété pour une caravane parquée à 930,6 kilomètres de là, avec un post-it rose et ses pattes de mouche: Payée en espèces – aucune trace dans nos livres de comptes. Bises. Maman.« 

Alors si ce n’était que le récit de cet affrontement du froid, le dérèglement climatique, une sorte d’anticipation, ce serait déjà intéressant, mais bien sûr c’est beaucoup plus que ça. Dylan va rencontrer dans ce bout du monde glacé Constance, qui a depuis toujours deux amants, et sa fille née Cael, petit garçon, mais qui est une fille, qui sait qu’elle est une fille et qui âgée de 12 ans, en pleine puberté, va lancer son combat hormonal pour ne pas avoir de moustache, et essayer d’avoir un jour de quoi porter un soutien-gorge. Cael n’est plus déjà qu’un appendice entre les jambes d’Estelle, Stella, l’étoile de sa mère.

Ces deux femmes vivent grâce aux doigts d’or de Constance, qui récupère de vieux meubles et objets dans la décharge et en fait de belles choses, leur offrant une nouvelle vie. Comme elle va aider Stella à être la personne qu’elle se sent être, lui donnant toutes les explications pour qu’elle comprenne et l’aider elle aussi à avoir une nouvelle vie. Stella est très intelligente. Son état particulier l’a rendue assez solitaire. Garçon elle avait un ami, Lewis, qui la délaisse depuis qu’elle porte des collants rayés, se fait des maquillages gothiques et bref : n’est plus son pote, mais une jolie gamine. Stella n’a pas la langue dans sa poche et malgré ses perturbations, grâce à sa mère si aimante, elle s’épanouit. Première rencontre avec Dylan:

« Vous n’avez pas de grosses chaussettes, c’est ça ?

-Non.

-Est-ce que votre cinéma a coulé?

– Grave.

-Vous avez une hache quand même, non ? Vous avez commandé une citerne pour l’eau de pluie? Vous savez trafiquer votre compteur pour que votre facture d’électricité n’atteigne pas un montant si élevé que vous serez obligé de manger plus que des nouilles? Dans la caravane 11, il y a un type qui a bouffé des nouilles pendant trois ans. Il est mort. Une autre voisine, Ethel, de la n°7, elle est morte aussi.

-J’habite dans la n°7, dit-il.

-Ouaip. Il y a des gens qui meurent ici. En hiver il fait un tel putain de froid qu’on peut mourir gelé dans son lit. Vous vous rendez compte que vous vivez dans ce qui est en somme une boîte de conserve au pied de sept montagnes?

-Ça me fait pas peur.

-Z’êtes un dur à cuire, hein ?

-Grave. » »

Donc, ce très beau roman nous offre une sorte de vision kaléidoscopique du monde tel qu’il pourrait être, tel qu’il peut devenir, et puis tel qu’on pourrait le reconstruire, lui donner une nouvelle vie. Dans ce lieu isolé et bientôt pris dans une gangue de glace, –  comme ces incrustations d’insectes dans l’ambre, vous voyez ? –  ici donc va naître un nouvel amour, celui entre Dylan et Constance, tous deux des êtres pétris d’une humanité claire, lucide et combative, mais aussi rêveuse et pleine de poésie. Ici Stella, comme un papillon de sa chrysalide va doucement émerger, pleine d’une énergie qu’elle déploie dans une soif d’être elle-même, telle qu’elle est à l’intérieur d’elle-même et face au monde. Des pages inoubliables (36/37 ) dans lesquelles Constance explique très précisément comment se passe la « détermination  » de notre sexe. En bref:

« Le genre, c’est quelque chose de plus intime que se qu’on se plaît à croire. Les hommes n’en sont pas convaincus parce que la plupart sont des têtes de nœuds, dit-elle.

-C’est le terme technique, ça, maman ? »

« […]Tout le monde commence par être de sexe féminin et le reste pendant des mois.

-Quoi, même papa? 

-Même Jésus. Va dire ça aux bonnes sœurs. »

Ou encore, après un vrai cours d’anatomie de Constance

« Stella passe une main sur son ventre et se jure de regarder plus tard dans le miroir. Elle aurait eu un vagin si ses tissus ne s’étaient pas soudés. Ça lui est égal de ne pas en avoir un. Peu importe comment la viande est coupée. Elle devrait peindre ça sur un T-shirt et le porter pour aller à l’église. »

Merveilleuse Stella qui n’aime que les garçons, qui pédale comme une folle dans la neige et la glace, qui fait des rencontres étranges:

« – Une personne que j’ai rencontrée un jour m’a dit qu’on pouvait boire l’énergie du soleil, la stocker dans ses cellules pour devenir fort. Elle a dit qu’on devrait tous faire ça. C’est comme une réserve d’énergie à l’intérieur de nos cellules; elle a dit qu’il y a des pèlerins buveurs de lumière qui le font tout le temps: c’est comme ça qu’ils résistent à l’obscurité, en stockant le plus de lumière possible, explique Stella.

Dylan se tourne vers elle.

-Qui t’a raconté ça ? 

-Oh, une femme que j’ai rencontrée dans le parc de caravanes.

-Ma grand-mère disait ça, presque mot pour mot, dit-il. »

Au fil des conversations dans la caravane de Constance, bien des choses vont se dire, se découvrir, se comprendre enfin. Une complexe histoire de famille, des souvenirs partagés, des confidences et des vérités sur le monde, la vie, et notre relation à la nature. Des pages complètement bouleversantes sur ce que vit Stella, et la chance qu’elle a d’avoir Constance, une mère intelligente, aimante, attentive et ouverte, qui l’incite à être elle-même, et à s’affirmer et accessoirement qui sort emmitouflée dans un manteau de loup, la tête servant de bonnet

« Les gens peuvent avoir l’esprit un peu étroit par ici, Dylan. La plupart des gens du village ne m’adressent pas la parole, sous prétexte que j’ai eu deux amants pendant toutes ces années, ou parce que j’ai…ou…je sais même plus ce que j’ai, ni même ce que je veux, putain.

-Tu n’es pas obligée de m’expliquer quoi que ce soit.

-Je m’inquiète sans arrêt pour Stella, ça me rend dingue. Entendre parler d’un petit gamin qui s’est fait pourchasser par les gens de sa communauté parce qu’il était trans, ou tomber sur leur taux de suicide, ou même la façon dont les garçons du coin la regardent parfois, tu sais. Je ne sais pas comment la protéger. Quand on y pense, je peux faire ce que je veux, mais je ne peux pas toujours être là pour m’assurer qu’elle va bien et franchement ça me tue, putain ! »

Ce livre est un superbe roman d’amour, ce trio m’a émue et on peut même envier finalement ces moments où l’extrême rigueur ramène à l’essentiel, les corps qui se rapprochent et se réchauffent, la beauté du monde et la nature qui se révèle la plus forte et ramène un peu d’humilité, si ce n’est plus de solidarité.

« Constance adresse un sourire à Dylan. Ce désir en lui de s’allonger à côté d’elle dans le noir et de la serrer contre lui. De boire du vin, de bouquiner et de s’ignorer l’un l’autre mais en sentant son pied juste à côté du sien, ses jambes, sa bouche. »

Je dois m’arrêter; ce roman, il faut le lire, se coller bien tranquille dans un coin paisible et partir voir les aurores boréales avec Constance dans sa peau de loup, s’émerveiller devant les paysages, les montagnes sous la neige, les longues aiguilles de glace qui scintillent au soleil, les cerfs majestueux qui en quête de nourriture se montrent plus que d’ordinaire, avec Stella et sa langue bien pendue, mais avec son petit cœur d’oiseau qui s’emballe si vite:

« Tout se calme.

Son cœur.

Ses cellules.

Elle inspire, sent le soleil sur son visage même s’il n’a jamais fait aussi froid à Clachan Fells. Pendant une infime fraction de seconde le parhélie envoie de la lumière jusqu’au tréfonds d’elle-même – où même les choses les plus folles refusent d’aller.

Tout au fond, dans les cellules les plus sombres. De minuscules points de lumière :

Comme des petites lanternes à l’intérieur de ses veines.

Ou des vers luisants recroquevillés pour dormir. Dans la partie d’elle la plus secrète – un endroit où elle ira siroter du thé un jour – et pour s’y rendre elle devra traverser les parties les plus sombres d’elle-même – entre les aortes qui palpitent en charriant leurs rivières de sang – jusqu’à son cœur où se trouve une petite porte minuscule s’ouvrant sur l’éternité. »

Tous les passages qui nous plongent dans l’esprit de la petite Stella sont absolument émouvants, si beaux, si tristes et malgré tout, cette gosse est pleine d’une force incroyable. Et puis il y a presque à la fin le petit voyage au nord, pour voir l’iceberg qui arrive, et le total éblouissement des trois compagnons, l’écriture atteint là, à mon avis, le sublime. On ressent le froid des glaces, on a les yeux éblouis de l’intense clarté, et on a le cœur qui éclate, comme ceux de Constance, Stella et Dylan.

« Il n’y a plus que des rivières de lumière verte dans le ciel, qui virent au violet, puis au rouge. » 

 

Beaucoup de choses seront dites et écrites sur ce livre, de nombreux thèmes sont abordés et le talent de Jenni Fagan est de les lier avec virtuosité et intelligence, mais surtout avec poésie et humour. Outre les urgences climatiques et leurs conséquences, la transexualité, la fragilité des êtres, en lisant ce livre unique, vous en saurez plus sur Vivienne et Gunn, des femmes assez étonnantes, sur les buveurs de lumière et sur l’incroyable histoire de famille que Dylan va débroussailler. Et puis vous croiserez Bernache, une star du porno, des satanistes et un taxidermiste… Je vous ai livré ici mon sentiment personnel, restant encore frustrée, avec l’envie de parler de ces personnages qu’on a du mal à quitter.

Je garde une petite Stella tapie dans la cage thoracique, avec ses deux longues nattes noires, ses collants rayés, sa langue bien pendue et son petit cœur d’oiseau dans lequel il y a une petite porte.

« Quand les adultes entendent grincer une petite porte sombre dans leur cœur, ils montent le son de la télé. Ils s’enfilent un verre de vin. Ils disent au chat que c’était juste une porte qui grinçait. Le chat sait. Il saute du canapé et sort de la pièce. Quand cette petite porte sombre dans un cœur se met à faire clic-clac clic-clac- clic-clac si fort et si violemment qu’on voit littéralement battre leur poitrine – eh bien là ils disent qu’ils ont du cholestérol et ils essaient d’arrêter le beurre, il  se mettent à marcher. Quand la minuscule porte sombre de son cœur s’ouvrira en grinçant, elle la franchira sans hésiter. Elle s’allongera et dormira à l’intérieur de son propre cœur comme un oiseau dans la nuit. » 

Coup de foudre absolu. <3 <3 <3

« Les fantômes du vieux pays » – Nathan Hill – Gallimard / Du monde entier, traduit par Mathilde Bach

« Si Samuel avait su que sa mère allait partir,  peut-être aurait-il fait plus attention. Peut-être l’aurait-il davantage écoutée, observée, aurait-il consigné certaines choses essentielles. Peut-être aurait-il agi autrement, été une autre personne.

Peut-être aurait-il pu être un enfant pour qui ça valait la peine de rester.

Mais Samuel ne savait pas que sa mère allait partir. Il ne savait pas qu’en réalité elle partait depuis des mois déjà – en secret, et par morceaux. Retirant des choses de la maison, une à une. Une robe de son placard. Une photo de l’album. Une fourchette du service en argent. Un édredon de sous le lit. Chaque semaine, elle prenait un objet différent. Un pull. Une paire de chaussures. Une décoration de Noël. Un livre. Lentement, sa présence s’atténuait dans la maison. »

Il y a des livres qui font un peu peur quand on les prend en mains la première fois. C’est lourd, épais, compact; si on feuillette, les pages sont bien noires tant l’écriture est serrée. Personnellement j’aime ce genre de défi parce que je me dis que si c’est bon, je vais avoir une bonne grosse dose de plaisir. Eh bien voilà !  Il y avait un moment que je n’avais pas ouvert un pavé comme celui-ci, un peu plus de 700 pages, et s’il a fallu environ 100 pages pour que je sois absorbée totalement, ce roman fleuve ensuite n’a été que plaisir et jubilation, lu en 3, 4 jours, par longues doses, une totale addiction. Le livre qu’on n’a pas envie de lâcher – en tous cas pas moi !

J’avais commencé un article très long et après réflexion je renonce. Non par paresse, non, mais parce que j’ai toujours peur d’affaiblir ce que j’ai perçu durant ma lecture. Pour une fois, je vous propose la 4ème de couverture, je le fais rarement, mais vous y trouverez le condensé des sujets abordés par l’auteur , et je vous parle ensuite de ce qui m’a le plus marquée, de mes personnages préférés, de mes passages préférés… je vous invite vraiment, mais vraiment à lire cet extraordinaire roman. 

La 4ème de couverture:

Voici l’histoire de Samuel Andresen-Anderson, qui va reconstituer comme un puzzle celle de Faye, sa mère partie du foyer quand il n’était qu’un enfant. Partie comme ça, disparue au réveil, quittant fils et mari, une seule valise à la main. Alors voici aussi l’histoire de Calamity Packer, « dangereuse terroriste » qui agresse le futur sénateur du Wyoming Sheldon Packer, un républicain pur et dur. Enfin on voit d’elle une photo, une vidéo, lâchant des poignées de gravillons en direction de Packer passant par là. Samuel retrouve ainsi sa mère, près de 30 ans plus tard – si je ne me trompe pas – :

« Il frappe. Entend une voix à l’intérieur, la voix de sa mère:

« C’est ouvert », dit-elle.

Il pousse la porte. Du couloir, il voit que l’appartement est baigné de lumière. Des murs blancs nus. Une odeur familière qu’il n’arrive pas à resituer.

Il hésite. Incapable de se résoudre à passer cette porte et à rentrer dans la vie de sa mère. Au bout d’un moment, sa voix résonne de nouveau. « Tout va bien, dit-elle. N’aie pas peur. »

À ces mots il manque de s’effondrer. Il la revoit à présent, les souvenirs affluent, sa silhouette au-dessus de son lit dans le matin blême, il a onze ans et elle est sur le point de partir pour ne plus jamais revenir. 

Ces mots le consument sur place. Ils franchissent les décennies d’une seule enjambée, convoquant ce petit garçon timide qu’il était alors. N’aie pas peur. C’était la dernière chose qu’elle lui avait dite. »

Samuel joue en ligne, il est Dodger dans Elfscape. Pour jouer il s’enferme dans son bureau à l’université où il enseigne – tente d’enseigner serait plus juste – la littérature à des étudiantes récalcitrantes, comme Laura Pottsdam.

Avec Laura arrivent les ennuis qui vont avec cette enfant gâtée ( chapitre 4 de la partie 1, très très drôle ! ), ce sera le premier pétard qui fera sursauter Samuel.

« Samuel ferme sa porte. S’assoit. Fixe sa jardinière – un sympathique petit gardénia à l’air un peu fatigué. Il prend le vaporisateur et asperge la plante, le vaporisateur fait ce petit bruit, comme un canard qui caquette.

À quoi pense-t-il? Au fait qu’il pourrait bien se mettre à pleurer maintenant. Que Laura Pottsdam va sans doute effectivement le faire renvoyer. Qu’il y a encore une odeur dans ce bureau. Qu’il a gâché sa vie. Et qu’il déteste cette expression aller beaucoup trop loin. »

C’est au CM2 que Samuel a rencontré Bishop Fall – j’aime ce Bishop, il me touche beaucoup – et sa vie va amorcer un virage vers plus de sociabilité, enfin…un peu plus, et s’en suivent de très bonnes pages sur la cour de l’école, monde en raccourci où déjà les forts et les faibles s’affrontent:

« Bishop Fall était un voyou, certes, mais pas le genre primaire. Il ne choisissait pas des proies faciles. Il fichait la paix aux petits maigrichons, aux filles ingrates. La facilité ne l’intéressait pas. Ce qui l’attirait, c’étaient les puissants, les arrogants, les forts, les dominants.

Durant le premier rassemblement scolaire de l’année, Bishop se focalisa sur Andy Berg, champion local en matière de brutalité, le seul élève de CM2 doté de poils aux jambes et sous les bras, terreur de tous les gringalets et pleurnichards du coin.[…]Le Berg était le voyou typique de la petite école : beaucoup plus grand et plus fort que n’importe qui dans la classe, laissant se déchaîner des démons intérieurs enragés par ses limites mentales, seules limites qu’il connaisse d’ailleurs. »

 

Samuel tombera très amoureux de la sœur de Bishop, Bethany petite violoniste atteinte d’hyperacousie.  

Samuel est accessoirement écrivain, enfin il le pense, une nouvelle de jeunesse a été éditée, il a décroché un contrat en or massif, mais n’a rien écrit depuis; il y songe, mais ne le fait pas. Il rêve depuis toujours d’écrire « Un livre dont vous êtes le héros », le genre qu’il préférait lire gamin. L’auteur en profite pour nous glisser de la page 335 à la page 392 un morceau de bravoure qui fait passer du rire aux larmes, une mise en abyme absolument sidérante qui retrace l’amour, l’amitié, les malentendus du trio et le destin tragique de Bishop, le tout dans le contexte politique mouvementé du moment relaté avec une virulence extrême, sous le titre :  « Tu peux sortir avec cette fille » – Une histoire dont vous êtes le héros » et qui se termine ainsi:

« T’y voilà donc. C’est enfin le moment pour toi de faire un choix. À ta droite, la porte de la chambre, où Bethany t’attend. À ta gauche, la porte de l’ascenseur et le grand vide du monde autour.

C’est le moment. Prends une décision. Quelle porte choisis-tu ? »

On passe aussi de nombreuses pages dans le jeu et le monde virtuel où Samuel évolue des heures durant, et surtout on rencontre Pwnage qui plus qu’un personnage est un symptôme ou un archétype peut-être qui synthétise à lui seul un grand nombre d’aspects de son pays et de son temps à travers son addiction au jeu. Lui aussi aura un destin tragique.

L’auteur bâtit ainsi son édifice, nous emmenant d’un temps à un autre, d’un personnage à un autre en une construction magistrale qui imprime au récit un rythme bien particulier et des enchaînements vertigineux. On pourrait je pense comparer cette œuvre à une symphonie, avec ses longs mouvements qui chacun ont leur structure interne. Une symphonie échevelée et palpitante.

Dix parties constituent ce roman qui se déroule sur plusieurs époques : fin de l’été 1988, fin de l’été 2011, printemps 1968, fin de l’été 1968. On saute dans le temps sans aucune difficulté, les bonds en arrière reconstruisant l’histoire de Faye dans sa jeunesse, de ses parents et plus précisément de son père, Franck, venu du « vieux pays ». Ce vieux pays c’est la Norvège d’où il a ramené les nisses qui plus que des fantômes sont des lutins domestiques assez bienveillants. Je trouve intéressant que le mot « fantômes » ait été choisi pour nommer ces créatures déplacées aux USA dans la poche de Franck ( Fridtjof ), les nisses ont pris un tout autre sens, celui en effet de fantômes parce qu’ils hantent Faye plus qu’ils ne la réconfortent.

 Faye est celle qui m’a le plus touchée. Elle est la seule je crois qui ne m’a pas parue ridicule ou idiote, à aucun moment, même quand elle est en mauvaise posture. C’est une femme qui va sans cesse s’enfuir, non pas pour échapper à des responsabilités, mais en quête d’elle-même. Elle sera multiple, vivant des expériences inattendues qui la laisseront étourdie, mais toujours apte à réagir et surtout à réfléchir. Pour moi elle est la personne la moins conventionnelle du livre alors que rien ne l’y prédispose, en tous cas pas son éducation. Peut-être que ce que je dis là parlant d’une femme qui abandonne son enfant pourrait choquer, mais quand on lit l’histoire de Faye, quel enfant est Samuel malgré toute la tendresse et la patience d’ange qu’elle garde envers lui (excusez-moi mais ce gosse est insupportable sans qu’on comprenne bien pourquoi ! ), si on s’écarte des préjugés, on comprend Faye qui s’enfuit, Faye qui se sauve. Je la comprends. Et puis c’est sans doute aussi celle qui se remet le plus en question, même si ça ne marche pas toujours, si des choses lui échappent. Faye en fait cherche la liberté, toujours, celle d’être elle-même. Ainsi quand elle ressent le désir d’un homme, elle répond à sa pulsion et se heurte parfois, comme avec Henry qui deviendra son mari, à une posture pudibonde – pas avant le mariage, pas ici, pas comme ça… – Le chapitre 34 de la neuvième partie sur ce sujet, sur cette quête de Faye est magnifique. 

Sinon, je pense que Nathan Hill a dû bien s’amuser avec la galerie de névrosés qu’il met ici en scène. On peut dire qu’il n’y va pas de main morte ! Des années 60 à fin 2011, on a un panorama impressionnant d’une société guindée, coincée, répressive qui voit surgir – forcément ! –  une jeunesse qui rue dans les brancards, tombant dans tous les excès en réaction au terrible carcan de conventions et d’hypocrisie bien pensante. On va assister alors aux manifestations étudiantes à Chicago en 1968 lors de la convention démocrate, tandis que les jeunes filles aux seins nus militent et manifestent pour la liberté sexuelle, pour la liberté pour tout, qu’on assiste aux meetings pacifistes du mouvement hippie sous le règne de Krishna et l’œil bienveillant d’Allen Ginsberg  et à une répression policière extrêmement violente. Tout ça avec une ironie qui n’épargne absolument personne. Très moqueur, Nathan Hill ! Seule Faye un peu paumée dans cet univers, curieuse et sceptique devant ce qu’elle voit et vit, entend et lit, seule Faye garde son esprit libre et son sens critique. Bon, la tête, elle la perd un peu quand elle croise le sourire de l’ambigu Sebastian, mais je n’en dis pas plus. 

On fréquente en 2011 un éditeur douteux, le monde de l’argent, de la procédure judiciaire, on va retrouver le flic amoureux de 1968, Brown, devenu juge impitoyable et handicapé – plus que névrosé il se rapproche du psychopathe…- et discrètement l’auteur tisse sa toile, commence à nouer les personnages les uns aux autres, l’air de rien…Parce que la fin va nous révéler en une apothéose l’histoire que nous avons vu s’élaborer page après page .

Vaste entreprise qu’un tel roman. Si c’est une réussite c’est par la construction remarquable, l’humour, parce que le ton est grinçant, ironique, fort critique souvent, l’écriture touffue mais en même temps si bien organisée qu’on ne se perd jamais et là, je tire mon chapeau à la traductrice Mathilde Bach.

Petite parenthèse : le chapitre 3 de la partie 8, d’environ 12 pages, est écrit en une seule phrase ! Oui, comme je vous le dis. On y voit quelques points virgules, mais de point, point ! Et je vous assure que lire ce chapitre ne pose aucun problème de compréhension…Pourtant ça pourrait; cette phrase est une phase finale sur Elfscape, et vraiment c’est épatant ! Le talent de portraitiste de Nathan Hill est bluffant. Et puis enfin, ce chapitre remarquable a un sens métaphorique très puissant et effrayant.

D’une plume ébouriffante et cinglante, Nathan Hill raconte une histoire de femmes et d’hommes, une histoire de son pays qui laisse sur le flanc par sa verve, sa poigne qui tord et triture. Et les personnages satellites sont tout aussi forts, comme Periwinckle l’éditeur – un important satellite – le juge Brown ou l’avocat de Faye, Simon Rogers, sans parler d’Allen  Ginsberg qui m’a paru un peu ridicule dans sa posture de gourou,… globalement, je dirai que Nathan Hill est plus clément avec ses personnages féminins.

Si Samuel enfant m’a exaspérée avec sa façon de cataloguer ses niveaux de pleurnicherie, si professeur à l’université de Chicago il m’a agacée, en avançant dans la lecture, il m’est devenu un peu plus sympathique. Laura, elle, m’a bien fait rire, mais au fond, quelle tristesse que sa vie si vide.

Dans une vague narrative précise, nerveuse et je le répète souvent très drôle l’Amérique de Nathan Hill déferle sur le lecteur sans le noyer, c’est réjouissant, intelligent, très méchant et très acerbe aussi et il reste néanmoins des personnages lumineux comme Faye et son indécision, ses incertitudes et ses doutes jusqu’à son retour aux sources, quand s’éclairera son histoire, dans la maison rouge saumon à Hammerfest. Pour moi, Faye est le personnage le plus touchant et triste, avec Bishop, que j’ai vraiment beaucoup aimé. Un livre où Samuel enquête et découvre sa mère si méconnue, inconnue de lui, un livre qu’il écrit tandis que nous le lisons. 

La fin du roman est absolument formidable, avec ce qui ressemble à une résurrection de Pwnage. Une lecture inoubliable.

« Par le vent pleuré » – Ron Rash – Seuil, traduit par Isabelle Reinharez

« Elle attend. Chaque printemps les fortes pluies arrivent, et la rivière monte, et son cours s’accélère, et la berge se désagrège toujours davantage, brunissant l’onde de son limon, mettant au jour une nouvelle couche de terre sombre. Des décennies passent. Elle est patiente, dans sa coquille de bâche bleue. Chaque printemps l’eau clapote plus près, décolore les racines, dégage les pierres, érafle et polit. Elle attend, et un jour apparaît dans la berge un lambeau de bleu, puis plus de bleu encore. »

En quelques mots, Ron Rash accroche nos yeux, notre attention et notre curiosité, et me voici plongée dans le sixième roman de cet américain que personnellement je tiens pour une des plus belles plumes de ces dernières décennies. Créant un suspense immédiat comme toujours avec finesse et poésie, dans un coin de bâche bleue Ron Rash nous apporte la trame du roman. Comme souvent assez court, à peine plus de 200 pages, ce roman est l’histoire de deux frères qui s’aiment, c’est l’histoire d’une fille qu’on dirait perdue, une belle fille délurée et plutôt maline qui va jouer et perdre.

Tandis que les deux frères pêchent, ils l’aperçoivent dans l’eau à moitié cachée par les branches, avec son bikini vert, sirène aguicheuse:

« Elle a nagé dans l’eau peuplée d’ombres à côté de la saillie rocheuse, nous a fait un clin d’œil, puis s’est laissée couler lentement. Tandis que sa tête disparaissait, la longue chevelure rousse s’est déployée en éventail à la surface. Puis, telle une fleur nocturne qui se referme, elle s’est rassemblée avant de disparaître. »

Tout commence durant l’été 1969, le Summer of love, avec deux garçons, Eugene le plus jeune qui est le narrateur et son grand frère Bill. Ils n’ont plus que leur mère veuve soumise à son beau-père, un méchant bonhomme, mais riche chirurgien qui promet de financer les études de ses petits-fils et de subvenir aux besoins du foyer. Impossible de s’en défaire, de gagner une once de liberté pour la mère, sous pression constante.

Bill est promis à une carrière de médecin comme le veut son aïeul mais Eugene lui, aime la littérature et l’écriture, sa mère le comprend et l’encourage, elle aime la littérature, elle aime l’auteur préféré de son fils, Thomas Wolfe.

« Ma mère m’a amené ici un dimanche, quand j’avais quinze ans, après que j’avais lu « L’ange exilé » pour la première fois. Elle avait adoré ce roman, dont elle avait appris des paragraphes entiers par cœur, et, bien sûr, m’avait donné le prénom du héros du livre. »

D’ailleurs, si vous vous demandez pourquoi ce titre, « par le vent pleuré », c’est une phrase tirée d’un texte de Thomas Wolfe, auteur oublié sur l’œuvre duquel Eugene veut rédiger son mémoire,:

« Je m’engage dans North Market Street pour passer devant la maison de Thomas Wolfe. J’avais prévu de rédiger mon mémoire sur Wolfe. Ma directrice de maîtrise m’en a dissuadé. « Wolfe est quasiment oublié de nos jours » a-t-elle objecté, ce qui me semblait une raison de plus pour le faire, afin qu’il ne soit pas oublié, ou seulement, comme l’avait écrit Wolfe lui-même, « par le vent pleuré ». »

Quoi qu’il en soit, cet été 1969, avec la jeune Ligeia venue de Floride comme une sirène au fil de l’eau, va s’enclencher une suite d’événements qui vont bouleverser la vie d’Eugene et de Bill, détériorer leur relation aimante de frères.

Les lignes droites tracées par le grand-père, les projets, les vies des garçons, en particulier celle d’Eugene, tout sera remis en question car Ligeia disparaît et une enquête se met en marche, longue, laborieuse, sans issue, mais semant le doute et le soupçon dans les esprits.

Construit en un va-et-vient entre le moment des faits et le présent, ce très beau livre met en scène deux hommes confrontés à leur passé, à leurs secrets et à leurs mensonges, mais aussi à leur amour fraternel tenace et finalement plus fort que tout. J’ai particulièrement aimé la façon dont Ron Rash dépeint la chute d’Eugene dans l’alcoolisme, lui, le garçon voué à un brillant avenir dans la littérature, emporté par Ligeia et ses frasques va sombrer pour n’avoir plus comme compagnes que ses bouteilles d’alcool.

Sans jamais porter de jugement, l’auteur trace des portraits à grands traits, laissant émerger l’essentiel des personnages. Eugene alcoolique est rongé par la culpabilité envers sa fille Sarah, Bill lui est devenu médecin, il mène ce qu’on appelle une vie « rangée » avec sa femme, il semble que les projets du terrible grand-père aient abouti.

Le grand talent de Ron Rash parvient à maintenir l’interrogation jusqu’à la fin, et surtout sait rendre  ces personnages vrais, absolument crédibles et profondément humains, nos semblables.

Beaucoup de musique dans ce roman dans lequel Eugene découvre le mouvement hippie, le sexe, la drogue  – l’alcool – le rock’nroll et l’amour libre dans les bras de Ligeia. J’ai du choisir; 1969 c’est Woodstock et c’est Jefferson Airplane

« Farallon Islands » – Abby Geni – Actes Sud, traduit par Céline Leroy

« Les oiseaux lancent leur cri de guerre. Miranda aperçoit une nuée de goélands qui tournoient dans sa direction. Plumes blanches. Becs luisants. Les yeux fous. Elle connait suffisamment bien leur violence pour deviner leur intention. Ils se mettent en formation d’attaque, l’encerclent comme des bombardiers à l’approche d’une cible.

Miranda s’en va prendre le ferry. »

Miranda perd sa mère à l’âge de 14 ans et en reste dévastée malgré la présence de son père. Depuis, devenue photographe de la nature, elle parcourt le monde et ses lieux extrêmes et travaille son art avec passion. Pas d’amours, pas d’amitiés, en tout cas rien qui dure, juste un sac à dos et quelques vêtements, et surtout ses appareils photos, ses compagnons qui tous ont un nom. Parcourant le monde, Miranda écrit à sa mère, elle écrit des tas de lettres sur n’importe quel support, et les dépose ici ou là, au pied d’un arbre, au creux d’un rocher…Sur l’enveloppe juste: « Maman ».

Ce sont les récits qu’elle fait de ses voyages, de ses rencontres, de sa vie de nomade et de ses sentiments qu’elle va confier au lecteur en nous lisant ses lettres à sa mère, et ce qui constitue ce très beau roman dans lequel bien plus qu’un thriller j’ai trouvé un roman psychologique et ethnologique. L’histoire commence donc quand Miranda quitte ces îles Farallon situées dans le Pacifique, au large de San Francisco. Vous trouverez facilement l’histoire de ces îles, je dirai juste qu’elles sont devenues une réserve naturelle, avec la plus grande colonie d’oiseaux des États Unis, et qu’elles sont classées dans le palmarès des îles les plus dangereuses de la planète. Miranda s’en va et enfin à bord du ferry qui va la ramener chez son père, elle sort d’une enveloppe tout ce qu’elle a écrit et commence à trier, remettre en ordre, avant d’en entamer la lecture. Et c’est ainsi que s’amorce cette histoire qui m’a touchée et captivée.

« Tu détesterais les îles Farallon. J’en suis absolument certaine. De tous les endroits que j’ai visités, celui-ci est le plus sauvage, le lus isolé. Le hurlement du vent et le fracas des vagues ne laissent aucun répit. Mick – le gentil du groupe – m’a assuré que je m’habituerai à ce vacarme, mais selon toute probabilité je toucherai le fond d’abord. Je suis tout le temps transie de froid. J’accumule tellement de couches de vêtements au moindre déplacement que j’ai pris la forme d’un bonhomme de neige. Je suis arrivée il y a une semaine, mais le temps passe bizarrement ici. On en perd la notion, on se perd facilement soi. J’ai déjà l’impression d’avoir toujours vécu sur ces îles. »

Belle écriture fluide et riche et psychologie finement ciselée de cette jeune femme qu’on va suivre sur une année dans ce milieu sauvage, dans ces îles qu’elle va aimer malgré la dureté des lieux, malgré l’hostilité des gens qui ont accepté pourtant sa résidence parmi eux. Ce sont eux sans aucun doute qui sont les plus dangereux ici pour elle, même si les relations vont évoluer au cours de son séjour. Eux, c’est un groupe de scientifiques, biologistes spécialistes des espèces qu’on trouve en grand nombre ici et qui font d’ailleurs les quatre saisons du roman : les requins, les baleines, les phoques et enfin les oiseaux.

Quatre hommes et deux femmes, dont une jeune stagiaire, chacun spécialiste dans son domaine, partagent une maison minimale, ils se nourrissent essentiellement de macaronis au fromage y compris au petit déjeuner et passent l’essentiel de leur temps en observation, prises de notes et comptage. La consigne étant : ne JAMAIS interférer avec les animaux, avec l’élément naturel, afin d’obtenir les données les plus réelles, les plus justes.

Miranda se heurte d’abord à un mur de personnes inamicales, sauf Mick qui va prendre soin d’elle, lui montrer de l’attention et la protéger un peu. Elle ne fait pas partie du cercle, celui des chercheurs, des initiés, elle ne fait que de la photographie…Pourtant Miranda sait voir, puis regarder et enfin s’imprégner de ce qu’elle voit et regarde, peut-être bien à cause/grâce à son état de solitaire:

« Les baleines existent en dehors de la chaîne alimentaire. D’une certaine façon, elles existent hors de l’espace-temps habituel. Elles vivent dans un royaume où tout est grand et lent – marées, orages, champs magnétiques. Elles plongent souvent dans les profondeurs d’encre de l’océan, là où la lumière ne pénètre plus. Elles habitent un monde bleu, loin de la terre, passant de l’eau à l’air et vice-versa, se faufilant entre lueur et obscurité. Il est rare qu’un œil humain puisse les observer près des côtes. Les îles Farallon sont donc à part, comme dans bien d’autres domaines. L’automne ici, c’est la saison des baleines. »

 

Inutile de vous en dire plus, mais son année ici va laisser de nombreuses traces en elle, il y aura un mort, une blessée, un suspense et des questions, des choses cachées mises à jour, on comprend assez vite certaines d’entre elles mais ça n’a pas été important dans ma lecture. Dès son arrivée, elle va sortir jeter un premier regard sur les lieux et ses pas vont être entravés, je ne vous dis pas par quoi…Mais ici, réellement l’homme est plutôt inadapté, de prédateur il peut devenir proie y compris de ses congénères.Cet espace étroit et cette nature extrême créent une ambiance assez extraordinaire pour un roman où se révèle le pire de son humanité, ou peut-être sa nature d’espèce animale comme les autres. J’aime ce postulat qui pour moi est plutôt une conviction, voire une évidence. 

J’ai vraiment aimé les lettres que Miranda écrit à sa mère, touchantes, et l’exorcisme de son chagrin qui va ici aboutir. Elle va sans le vouloir et par une violence absolue, obtenir la clé pour sortir de cette conversation silencieuse avec sa mère, qui l’a éloignée de son père et du reste du monde, la laissant durant des années entières de sa vie en dialogue avec une morte, des paysages, des animaux, mais finalement seule. 

Ce qu’Abby Geni décrit ici est pour moi et avant tout la manière dont une femme trouve la résilience et comment elle renaît au monde, grâce à ces îles sauvages et indomptées et pour cela même authentiques. Ensuite, le second sujet que j’ai trouvé essentiel et passionnant c’est l’analyse faite sur le thème de l’homme dans l’environnement, sur son interventionnisme ou pas, sur sa place parmi les espèces animales, et qui démonte très bien cette façon très énervante d’envisager l’animal à travers le prisme de notre espèce, de lui attribuer nos pensées et nos sentiments. Pages 259/260, conversation entre Miranda et Galen, celui qui décide qui vient ou pas sur les îles, regardant Oliver le poulpe mis dans un aquarium comme animal de compagnie par Lucy, la spécialiste des oiseaux ( qui alors contredit, passe outre la règle parce qu’elle ne s’applique pas selon elle – allez savoir pourquoi –  aux animaux de compagnie !…),  extraits:

« -Chaque animal se comporte selon sa nature propre, a-t-il dit.

-Je vois ce que tu veux dire. Un poulpe cherchera toujours à s’échapper.

-Non, ce n’est pas ce que je veux dire. Le poulpe ne veut pas s’échapper. Le poulpe essaye de se libérer parce que c’est dans sa nature. Le requin chasse parce que c’est dans sa nature. La femelle éléphant de mer abandonne son petit parce que c’est dans sa nature.[…] Il ne faut jamais anthropomorphiser les animaux. On peut observer leur comportement. On peut répertorier leurs actions. On peut noter en détail de quoi ils se nourrissent, comment ils se reproduisent, où ils urinent et défèquent, quels sont leurs jeux et où ils trouvent refuge. On peut les étudier toute la journée. Toute l’année. Mais on n’aura jamais accès à ce qu’ils ont dans la tête. On ne saura jamais ce qu’ils veulent. Ce qui est aussi valable pour les humains…[…] On croit qu’on se comprend. En tant qu’espèce je veux dire. Mais comment pourrait-on savoir ce qui se passe dans l’esprit de  quelqu’un d’autre? Comment savoir pour de bon ? »

Et c’est ainsi que Galen refuse à Miranda l’aide qu’elle veut apporter à un bébé phoque perdu alors qu’elle veut le ramener vers l’océan, il refuse… Parce que ce n’est pas ce que veut la nature des phoques, mais c’est ce que veut la compassion de Miranda, humaine.Très intéressant, vraiment. Et puis il y a aussi de très belles pages sur l’art de la photographie :

« Mon travail est l’ennemi de la mémoire. Les gens s’imaginent souvent que prendre des photos les aidera à se souvenir précisément de ce qui est arrivé. En fait, c’est le contraire. J’ai appris à laisser mon appareil au placard pour les événements importants parce que les image ont le don de remplacer mes souvenirs. Soit je garde mes impressions à l’esprit, soit j’en fais une photo – pas les deux.

Se souvenir c’est réécrire. Photographier, c’est substituer. Les seuls souvenirs fiables, j’imagine, sont ceux qui ont été oubliés. Ils sont les chambres noires de l’esprit. Fermées, intactes, non corrompues. »

Je pourrais vous parler de chacun des personnages de ce roman, il ne sont pas si nombreux,  vous parler du bonnet rouge au phénix d’Andrew, de la natte de Lucy, de la crinière rousse de Charlène, du sourire de Mick, de la maigreur de Forest et de la collection de gastrolithes de Galen…mais je préfère m’en tenir là. J’ai été très touchée par ce roman, un premier roman dont l’écriture, la construction, les sujets abordés sont vraiment beaux, intéressants, pertinents, d’une grande richesse. Il y a des descriptions magnifiques, d’autres très perturbantes, il y a des connaissances sur les animaux et ces îles amenées sans générer aucun ennui parce qu’elles sont empreintes de poésie et éveillent la curiosité. Certains passages, très violents, peuvent heurter par leur vérité – c’est en ça qu’ils m’ont plu. Il y a un suspense mais qui n’occupe pas à mon sens l’essentiel du propos, et ça m’a bien convenu. Je vous laisse découvrir par vous-même, enfin je vous le souhaite, ces pages tour à tour effrayantes, bouleversantes, d’une grande sauvagerie ( mais au fait qu’est-ce que la sauvagerie ?); quelque chose de primal, de brutal et pourtant de raffiné et de très sensible émane de cette écriture. Méchant coup de cœur balayé par les vents, les embruns et les cris des goélands…

« Les filles de Roanoke » – Amy Engel – éditions Autrement , traduit par Mireille Vignol

« La première fois que je vis Roanoke, c’était en rêve. Je ne connaissais guère plus que son nom et son emplacement, au Kansas, où je n’étais jamais allée. Ma mère en parlait uniquement quand elle avait bu trop de vin, son haleine douceâtre et ses paroles lentes et sirupeuses comme de la mélasse. Mon inconscient avait donc complété le tableau. »

Voici un livre au sujet dérangeant, traité avec beaucoup de finesse et sans préjugés. Une grande part de l’intérêt de cette lecture repose pour moi dans la forme, la construction du roman, très structuré avec des chapitres intitulés « Alors », puis « Maintenant », et entrecoupés de chapitres dont le titre sont les prénoms des « filles de Roanoke » : Jane, Sophia, Penelope, Eleanor, Camilla, Emmeline, Allegra et enfin Lillian, nous présentant un court instant de vie et la mort de toutes ces jeunes femmes. Car toutes meurent jeunes et de façon peu ordinaire, voire suspecte.

Au cours du roman, nous ne ferons vraiment connaissance qu’avec deux de ces femmes,  Allegra et sa grand-mère Lillian couvées par Yates, grand-père encore bel homme très séduisant et très aimant. Quant à la narratrice, Lane, le récit commence à sa venue à Roanoke, après le décès de sa mère qui y sera enterrée, bien qu’elle ait fui la ville et sa famille depuis fort longtemps.

Impossible de parler de ce livre sans dévoiler le thème, qui est l’emprise d’un homme sur les femmes, toutes les femmes de son entourage. Une emprise monstrueuse qui aboutit à l’inceste, une histoire d’ogre distillée au compte-goutte, dans l’ambiance chaude et très imprégnée de sexe du récit de Lane, dans un monde à part, celui de Roanoke, la grande demeure pleine de secrets inquiétants. Allegra grave avec son couteau des messages un peu partout, et Lane se laisse aller, elle sent se libérer des choses perturbantes en elle.

« Petite fille j’avais essayé de plaire, essayé de suivre le simple refrain que ma mère me répétait à l’oreille comme une prière désespérée : « sois gentille, sois gentille, sois gentille ». Mais même à l’époque, je savais que ça ne marcherait pas, que ça se heurterait à une présence obscure en moi. […] Je me souvins des paroles d’Allegra à propos d’Emmeline, la veille au dîner, et de l’éclat des yeux de papi en parlant de ma mère qui lui avait donné du fil à retordre. Peut-être étais-je dans une contrée différente ici, un endroit où un peu de méchanceté n’était pas inacceptable. »

Une des plus belles et plus complexes choses de cette sombre histoire est l’amour qui va lier Lane et Cooper le garagiste. Cet amour ne se dit pas et en devient extrêmement puissant, électrique et douloureux. Ces deux jeunes gens n’ont qu’à se frôler le petit doigt pour que leurs corps soient pris de vertige, envahis d’un désir auquel ils cèdent bien évidemment, et ça donne là de très beaux passages, dont un que j’ai particulièrement aimé:

« Il passe une main dans ses cheveux, les écarte de son visage, un geste si familier que j’en ai la gorge nouée. Ses mains sont plus grandes que dans mon souvenir et, contrairement à l’époque de notre jeunesse, ses ongles sont propres, sans demi-lunes noires. Mais les lignes profondes de ses paumes sont toujours irrémédiablement encrassées de cambouis. Un jour, je suis allée à l’église avec ce cambouis badigeonné sur les seins. Ma peau avait fredonné toute la journée sous le fin coton de mon soutien-gorge. »

Cette peau qui « fredonne » est une, voire la plus jolie expression de ce roman, très propre à décrire cet état second d’un corps assouvi .

Dans les chapitres « Alors » Lane raconte l’adolescence et l’affection très forte entre elle et Allegra, les rencontres qui marquent à vie, l’amitié, l’amour, la sexualité échevelée, mais aussi les troubles secrets des adultes, l’angoisse et un profond mal-être, une irrésolution ici décuplée par l’atmosphère étrange de la maison. Charlie, l’homme à tout faire, bizarre personnage, mami un peu distante et qui boit un peu, qui boit en fait souvent, dans l’ombre de papi, ce papi aimant qui caresse les joues, écarte les cheveux fous sur le visage de ses petites-filles, ce papi si beau et touchant, dans la joie ou le chagrin:

« Il a enlevé sa cravate et sa veste de costume, défait le bouton de sa chemise blanche et retroussé les manches. Il est voûté, les avant-bras sur les genoux, les yeux sur le verre de scotch entre ses mains. Et merde, il est d’une beauté sublime, comme un acteur incarnant le chagrin dans un vieux film en noir et blanc. J’ai envie d’aller lui foutre mon poing dans la gueule, de le réduire en bouillie à mains nues. »

À Roanoke, c’est réellement une affaire difficile que de grandir.

« Même lorsqu’elle était assise, Allegra ne cessait jamais de gigoter. Une  partie d’elle continuait de bouger – un doigt entortillant une longue boucle de cheveux, un pied marquant le rythme sur sa chaise, la langue ne cessant d’humecter la lèvre inférieure. Mais sa bougeotte n’avait pas l’énergie désorientée que j’associais habituellement aux gens qui ne tenaient pas en place. La sienne semblait frénétique, presque incontrôlable, on aurait dit qu’une chose vivait sous sa peau et jouait de son corps comme d’un violon. Le simple fait de me trouver dans la même pièce qu’elle m’exténuait, parfois.

-Comment t’épelles « avortement » me demanda-t-elle. »

Dans les chapitres « Maintenant », c’est la seconde venue de Lane à Roanoke, accourue en apprenant la disparition d’Allegra. Lane va mener ses propres recherches, celles qui lui feront voir avec plus de détails les horribles secrets de cette famille. Ce sera la vague déferlante en retrouvant Cooper, et tous les voiles déchirés et l’épouvante…Et puis l’habileté de l’auteur qui n’émet aucun jugement, seuls ses personnages ont la parole, avec leur histoire et leur vécu et c’est surprenant, efficace, perturbant. L’emprise mentale exercée sur les filles de Roanoke est bien mieux comprise ainsi que si l’auteure utilisait des démonstrations un peu lourdes. La façon ici est bien plus subtile et génère un malaise très fort.

Par contre c’est ici aussi qu’intervient pour moi le bémol, non pas sur la trame, sur ce qui est dit, mais sur le « comment » c’est dit. Je n’ai jamais été à l’aise avec les livres écrits au présent, sauf perfection et nécessité absolues. Mais ici, ce maintenant au présent m’a gênée. Et pas que; j’ai trouvé des maladresses en particulier sur le registre du langage de papi, qui s’exprime parfaitement, avec toutes les corrections de son milieu, et tout à coup, plus de « ne », des « t’es pas… » et ça m’a gênée. Alors j’ai lu les épreuves non corrigées, je serais curieuse de savoir ce qu’il en est dans la version définitive; ça a un peu freiné ma lecture, et je me demande si c’est un problème d’écriture ou de traduction. Et puis la fin, je l’aurais bien vue plus sombre, mais après tout remercions la littérature de nous donner parfois des fins pas trop pessimistes ! Passant après la grande Joyce Carol Oates sur ce sujet, Amy Engel s’en tire donc très bien malgré tout, avec une vraie personnalité dans le ton et l’angle choisi pour ce thème – excusez-moi – casse-gueule. J’ai aimé l’amour difficile entre Lane et Cooper, Cooper est peut-être bien le personnage le plus profond, le mieux dessiné psychologiquement,  en tous cas j’ai beaucoup aimé ce garçon, un très intéressant personnage à mon avis. Il est un peu un catalyseur dans cette histoire.

Sur un thème absolument horrifique, Amy Engel parvient à écrire un roman très personnel, extrêmement dérangeant, qui aurait pu être assez « bateau » et ne l’est pas du tout, un livre qui pourra mettre très mal à l’aise certain(e)s lectrices/lecteurs, et qui pour moi amène un nouvel angle de vue, effrayant forcément, sur ce sujet.

« Il me suffit de savoir que je quitte Roanoke pour de bon, même si j’en garderai toujours des souvenirs…le sourire d’Allegra, les pleurs de ma mère, l’amour acharné et indicible de mon grand-père. Les visages de toutes les filles de Roanoke qui apparaissent chaque fois que je me regarde dans la glace. Mais cette fois-ci, je ne fuis pas. Je sais que fuir ne mène nulle part. On ne peut pas dépasser ce qui est en nous. On peut seulement l’identifier, le contourner, essayer de le transformer en quelque chose de mieux. »