« Heimska – La stupidité » – Eiríkur Örn Norðdahl – Métailié, traduit par Eric Boury

heimskaEt revoici ce diable d’Islandais qui vient me bousculer à nouveau avec un bon moment de lecture. Après le phénoménal « Illska, le Mal » , roman au long cours plein d’un souffle furieux, voici un format court ( 158 pages) échevelé, électrique, nerveux et drôle ce qui ne gâte rien, de cet humour grinçant que j’aime.

Dans un futur tout proche, le monde vit sous SurVeillance, système dans lequel les caméras sont partout et la connexion permanente. Rien n’est caché, tout se voit et tout se sait, chacun se pense important. Sous les yeux des webcams et du reste de la planète, chacun affiche son existence. Voici Áki Talbot et son épouse Lenita, tous deux écrivains en phase de rupture conjugale, se déchirant via des vidéos pornos dont ils sont les acteurs, pour mieux se faire mal, enfin, essayer.

« Avant de l’épouser, Áki avait prévenu Lenita que, si elle le trompait, il ne se gênerait pas pour lui rendre la monnaie de sa pièce. Je sortirai et je coucherai avec quelqu’un d’autre, avait-il menacé. N’importe qui, avait-il répété en voyant qu’elle ne répondait pas. Peut-être fallait-il voir dans cet échange l’annonce de la série d’événements des trois années qui venaient de s’écouler- depuis la première fois qu’ils avaient couché ensemble une véritable guerre par baises interposées avait régné entre eux et, apparemment, les hostilités étaient loin d’être finies. »

Leur maison est truffée de webcams, comme celle de tout un chacun, tout n’est que transparence, mais quand même, tromper son conjoint reste laid et inacceptable ! Les fenêtres ne suffisant plus pour cette transparence, caméras et vidéos ont envahi la société où les egos s’exposent dans chaque geste du quotidien y compris ce qui se passe aux toilettes.

« Ils appellent ça surVeillance tandis que nous parlons de mélodie du futur- dystopie ou probablement cauchemar- mais en réalité c’est un phénomène plutôt banal et il n’y a sans doute pas grand chose à en dire. »

reykjavik-497402_640Or adviennent de plus en plus souvent des coupures d’électricité intempestives, des écrans noirs, plus d’internet, plus de diodes clignotantes rouges ou vertes, et ce au moment de l’année où les jours diminuent, où la nuit s’installe…Il va apparaître alors que ces perturbations sont des actes « terroristes » venus d’un groupe d’artistes, mais on ne connait vraiment le fin mot de l’histoire qu’aux dernières pages du roman.

C’est cette société voyeuriste que met en scène l’auteur dans cette dystopie que pour ma part je trouve effrayante, d’autant plus qu’on en voit déjà les prémisses en ce début de siècle. C’est la peur du vide qui règne et en courts paragraphes l’auteur, comme entre parenthèses, décortique cette peur du vide liée au temps passé et futur, cette peur ressentie par les hommes 

« […]insupportable, cela nous ronge de l’intérieur et nous affole; aussi sûrement que le trauma de notre naissance et l’angoisse de notre mort;[ …] »

pokemon-1543556_640Pourquoi ce besoin de tout dire, de tout voir, de tout montrer, et de tout entendre ? Pourquoi la panique qui s’installe quand les écrans s’éteignent ? Personnellement, ça me fait m’interroger. Moi qui vous parle ainsi depuis mon écran, qui vous espère me lisant, présupposant que ça peut vous intéresser, moi dont l’oreille inconsciemment guette la sonnette qui m’annonce un message…Moi parmi les autres. Besoin de ça pour se sentir existante au monde ? Inquiétant, non ?

Féroce satire de notre société, tout y passe des illusions narcissiques des hommes, il ricane et se gausse, notre auteur, y compris et avec virulence des écrivains :

« Ils écrivaient des romans qui parlaient de la nature, du caractère de l’homme et de ses travers, s’inspiraient de sources historiques, des antiques sagas et des poèmes épiques de l’Edda , s’arrangeaient pour y caser au minimum une éruption volcanique, quelques animaux typiquement islandais, des imbéciles et des Vikings, des fermes et des ermites qu’ils mixaient ensuite avec la politique contemporaine et l’histoire mondiale en commençant de préférence la narration par un petit meurtre. »

Ainsi Norðdahl nous livre un roman efficace et grinçant à souhait, mais tellement juste…On suivra l’avancée de l’écriture des romans respectifs du couple et de leur guerre de jalousie, la venue de l’obscurité au fil des coupures de courant et de la nuit polaire islandaise, jusqu’au dénouement. Il ne serait pas gentil de ma part de vous en dire plus que ça ( Allons ! Maintenons un peu de mystère, cachons deux ou trois choses ! ). Mais reste un livre totalement jubilatoire, remarquablement bien écrit – et je ne manque pas de louer ici une fois encore la formidable traduction d’Eric Boury –  qui par l’histoire de ce couple désuni, mais pas tant que ça, nous plaque violemment contre le miroir. J’ai beaucoup apprécié cet humour féroce qui nous met sans ménagement devant notre reflet et celui du monde, grimaçant et stupide de vanité. Je recommande !

« L’échange » – Eugenia Almeida – Métailié, traduit par François Gaudry

lechange_351Eugenia Almeida, auteure argentine, écrit ici son troisième roman. Pour moi, c’est avant tout la découverte d’une plume très originale dédiée à une histoire en forme de puzzle. En premier lieu, il faut dire que cette écriture et la construction du roman sont  absolument remarquables. Le lecteur est poussé dans un labyrinthe en quête d’une vérité tapie sous une chape de plomb, et il n’a de cesse d’avancer jusqu’à l’issue, revenant sur ses pas, hésitant, se heurtant aux impasses en compagnie du personnage principal, Guyot.

Bien que la dictature soit terminée, ses effets, ses résidus nauséabonds et ses mains armées hantent encore le pays. Une jeune femme braque son arme sur un homme à la sortie d’un bar, mais finalement la retourne contre elle. Suicide ? C’est la réponse facile à une mort dans l’indifférence d’une personne ordinaire. Mais c’est compter sans Guyot, journaliste réchappé de la folie et de l’alcool dans lesquels il s’est enlisé après le meurtre de sa femme. Guyot intrigué par cet acte : viser quelqu’un et mettre fin à ses jours…Pourquoi ? Que cache cette mort ?

Ici commencent les méandres de l’enquête sur laquelle se greffent de nombreux personnages de la police, des médias, et une psychologue à la retraite qui boit beaucoup de vodka au bar de Bruno. 

Chapitres courts, phrases sèches et brèves, mélancoliques – et même dépressives – énigmatiques, poétiques aussi :

« L’un après l’autre les jours s’enfoncent. des jours comme une lame qui empêche de bouger, de réagir, de se dégager.

Il est difficile de deviner laquelle de toutes les pièces a fait que cet éphéméride n’aura pas de terme. Peut-être que cela a commencé avant.

[…]Il arrive un moment où tout doit être mis en ordre. Les yeux s’ouvrent péniblement sur un monde sans signification. Juste une boîte obscure saturée d’échos.

Celui qui ne sait pas qu’il doit mesurer sa force entre en aveugle dans un monde régi par d’autres. Ce peut être beau ou terrible. C’est pareil. Les figures viennent du dehors, elles s’imposent à nous, nous dansons sur la musique d’un autre. »

Nous sont restitués ainsi les tâtonnements de l’enquête, la narration sautant d’un personnage à un autre; on se sent parfois égaré comme Guyot l’est par les secrets qu’il cherche à percer, comme il l’est par l’horreur de ce qu’il dévoile. Très beau personnage et j’ai particulièrement aimé ses rencontres avec Vera Ostots, la psychologue assez trouble qui n’exerce plus, mais si, encore un peu. Et qui a ses habitudes.

« Elle sourit.

-Le monde réel existe. même si on lui résiste.

En un geste identique au premier, elle vide son verre. Il s’écoule à peine une minute avant que Bruno lui en apporte un autre, par une sorte d’accord tacite qui semble avoir été passé depuis des années. Guyot doit avoir posé sur elle un regard déplacé, car elle reprend sa tasse où reste un fond de café froid et dit:

-Ne faites pas attention. On a tous nos petites habitudes. »

memorial-429566_1280Dans ce roman politique et sombre, Eugenia Almeida triture l’histoire de son pays, la décortique par le biais de ceux qui l’ont faite – défaite – , l’armée, la police, la presse. Secrets intimes et vie publique mêlés, la monstruosité de ce régime surgit par bribes au détour d’une phrase. On comprend aussi que ce pays ne peut se dépouiller sans mal de ce passé encore très proche, et que celui-ci détermine encore et toujours la vie des Argentins. On ne peut jamais être sûr de rien, et l’écriture incisive génère une sorte d’angoisse fébrile, une appréhension sourde; quel talent ! 

Le roman est assez court, je l’ai lu d’une traite parce qu’on suit avec la même inquiétude que Guyot le fil ténu des indices, le double jeu des protagonistes, on veut savoir et dénouer cette sinistre affaire, où le passé démontre qu’il continue son œuvre comme un ver dans un fruit.

La fin éclaire le titre ( même si connaissant un peu l’histoire de la dictature en Argentine, j’ai compris assez vite celle de la jeune morte ), mais surtout cette fin est très très bien choisie, dans la même ambiance que le reste du livre c’est à dire angoissante à souhait :

« La pénombre s’est maintenant muée en complète obscurité.

-Je vous appelle dans quelques jours. tant que vous respecterez notre accord, tout ira bien.

Il sort en silence. elle n’arrive même pas à se lever pour le raccompagner. Elle restera assise dans ce coin de la pièce jusqu’à une heure avancée de la nuit, jusqu’à ce qu’elle puisse assumer qu’elle vient d’entrer en enfer. »

Quelle manière magnifique et intelligente de fermer le livre ! 

« La double vie de Jesús » – Enrique Serna -Métailié/Bibliothèque hispano-américaine, traduit par François Gaudry

« AUREA MEDIOCRITAS

double vie de jesus

Stimulé par le chant des oiseaux et le pourpre impérial des bougainvillées, Jesús Pastrana commença sa séance quotidienne de vélo d’appartement en s’abandonnant aux douces divagations de la rêverie politique. »

Ouvrant le livre sur cette très belle photo de couverture, nous faisons connaissance de ce Jesús mexicain sur son vélo d’appartement, dans le confort familial entre ses deux enfants qu’il adore et sa femme Remedios pour laquelle il fait ce qu’il peut, toute passion éteinte.

Jesús est un homme politique qui brigue le poste de maire de la ville de Cuernavaca. Cette ville de l’état de Morelos est entre les mains de deux cartels de narcotrafiquants qui afin de mieux régner utilisent à l’envi les petitesses et les appétits des différents personnages qui gèrent cette cité où règnent la violence et la corruption. Jesús Pastrana, commissaire aux comptes incorruptible, connu et reconnu pour sa droiture et son honnêteté, Jesús homme de convictions, résistant aux pressions, aimerait bien accéder à la mairie afin d’appliquer son programme :

« Son programme politique, modeste en apparence, était d’une ambition frisant la témérité : créer un véritable État de droit, remonter la pendule de l’histoire jusqu’en 1913 et accomplir la révolution légaliste que l’assassinat de Madero avait interrompue. »

A ses côtés quelques amis le soutiennent et en particulier Felipe Meneses, journaliste de  El Imparcial, qui décrit ainsi Jesús:

« Le commissaire aux comptes Jesús Pastrana est un de ces rares fonctionnaires qui servent le bien public au lieu d’utiliser leur poste comme tremplin politique ou leur enrichissement personnel. Père exemplaire, administrateur efficace, ennemi irréprochable de la vénalité sous toutes ses formes, il n’a jamais cherché la gloire médiatique, bien qu’il l’eût amplement méritée. Parmi les figures politiques de Cuernavaca, nul n’a lutté avec plus d’acharnement pour assainir l’administration publique, et maintenant que la société exige, avec juste raison, un combat frontal contre le pouvoir corrupteur du crime organisé, le Parti d’action démocratique a trouvé en Pastrana un de ses meilleurs représentants… »

Voici donc cet homme honnête, au fond peu armé pour la cruauté des campagnes politiques, qui va se lancer dans l’arène sans savoir vraiment à quoi il s’expose mais fort de ses idées et de son sens de la justice. Serna nous emmène dans le dédale des perversions de cette vie politique mexicaine qui, au demeurant et à mon plus grand désarroi, n’est pas si éloignée de la nôtre. Ce livre est un livre politique, qui parle des rouages de ce monde obscur et à l’air vicié, et surtout de ceux qui en font ce sordide marigot. Serna décortique ce fruit corrompu jusqu’à constater qu’il est pourri jusqu’au noyau. Je ne m’étendrai pas sur le sujet, à vous de lire, sachant que tout ceci engendre un suspense mené de main de maître et sert en fait de toile de fond – un fond tout en détails – à une magnifique histoire d’amour, inattendue, inespérée, inhabituelle et houleuse. Jesús découvrira vite à quel point sa campagne politique et son histoire d’amour sont intimement imbriquées.

Jesús en qui Remedios n’allume plus aucune étincelle, un soir de cafard alors qu’il apprend que son parti veut porter un corrompu au poste qu’il vise, Jesús, effondré, va se saouler et traîner dans un quartier populaire où tapinent travestis et transsexuels.

« Pouah, des travestis costauds aux jambes musclées, nichons gonflés au butane, épaules de dockers. »

Mais un peu à l’écart parmi cette faune étrange, il aperçoit une reine:

« Elle porte une mini-jupe à paillettes dorées, des bas résille, de hauts talons blancs et une courte blouse à bretelles. Elle fume avec une allure de femme fatale et pourtant elle parait encore vulnérable aux émotions. Le contraste entre ses lèvres charnues, un peu gonflées, et la coquetterie enfantine de la fossette du menton lui donne un air d’innocence provocante. Le doux venin de son regard et sa voluptueuse langueur de cygne incitent à la protéger, et en même temps à la dompter au fouet. Quand Jesús baisse la fenêtre, la reine du boulevard s’approche de la voiture avec un déhanchement obscène:

-Bonsoir, chéri, tu veux de l’oral ou la totale? La totale, c’est huit cents et on va à ma piaule. »

Je sais; la chute, là, casse un peu l’image de la reine, mais c’est en ça que repose en partie le charme de ce livre, qui est tout ce qu’on veut sauf bienséant, et j’ai adoré ça.

Et il n’en faut pas plus pour que les présentations se fassent, d’abord dans la voiture – « Je m’appelle Leslie. Et toi ? »et que commence alors un amour fou, irraisonné et irraisonnable ( comme l’est souvent l’amour, non ?), hors de toutes conventions, et qui ne sera pas le moindre des freins au projet politique de Jesús. Jamais il ne renoncera à Leslie qui pourtant va lui causer quelques soucis, petits et gros, mais surtout gros…

Avec humour et témérité, Serna dessine là une histoire haute en couleurs, riche en rebondissements et féroce dans le trait, tant pour le monde politique que pour les bien – pensants de nos sociétés. Je dis « témérité » parce que faire tomber cet homme de convictions, honnête et intègre père de famille dans les bras de Leslie, qui vit dans un désordre total, physique, moral, matériel, une marginale dans toute sa splendeur, c’est téméraire, tellement réussi ! Le sage Jesús va se révéler le roi de la débauche et va se livrer tout entier aux désirs de la belle Leslie dans une relation aussi tendre qu’orageuse, aussi sentimentale que sexuelle. Passant de l’humour et de la moquerie au désespoir d’un homme confronté à un dilemme profond, à des coups durs venant de tous côtés, le lecteur tourne les pages sans un moment d’ennui.

« Les règles non écrites du bon amour, celles qu’un cœur vulnérable découvre quand il s’est donné sans conditions, l’incitait à signer avec elle un pacte suicidaire. Le politicien perdant et la vedette en disgrâce: deux personnes et un seul destin. La défaite partagée avait quelque chose de noble, il se sentait envahi par le plaisir de renoncer au salut égoïste. Brûler avec toi dans l’enfer des passions impures, m’abandonner au doux vertige de l’échec? C’est ça, petite salope, que tu veux de moi ? Ou tu préfères que je t’appelle connard ? »

Santa-muerte-nlaredo2Une histoire violente, sensuelle voire très « hot » , intelligente et pleine d’une ironie bien sentie, au suspense parfaitement maintenu; ainsi on ne connait le destin de notre couple qu’à la toute fin. On voit trébucher notre héros Jesús, mis à mal dans tout ce qu’il défendait jusqu’alors, jusqu’à ce que ce piège de la politique véreuse le traîne dans ses filets, le laissant mal en point, ébranlé et chancelant, mais toujours combatif. Une fable moderne et décalée, tantôt tragique, tantôt tout près de la bouffonnerie grâce au caractère de Leslie, effrontée, boudeuse, capricieuse, violente et fragile à la fois. Leslie qui prie Santa Muerte. On s’attache à suivre ce duo de choc dans un récit semé de doutes et de questions qui tiennent en haleine vraiment jusqu’à la fin. Je ne présumerais pas que c’est volontaire, je n’en sais rien, mais ce Jesús-là accomplit lui aussi son chemin de croix avec beaucoup de courage.

Je ne connaissais pas Enrique Serna, mais voici une belle et intéressante découverte. Écriture et  traduction parfaites, un excellent plaisir de lecture, je conseille !

 

Quand les Assises Internationales du Roman délocalisent : rencontre avec Eiríkur Örn Norðdahl

airHier à 15 h , à la médiathèque Pierre Mendès-France à Villefranche sur Saône, s’est tenue une rencontre dans le cadre des Assises Internationales du Roman avec le jeune auteur du très grand roman « Illska – Le Mal », paru en 2012 en Islande, en 2015 chez nous. Comment dire le beau travail d’édition que fait Métailié, en nous trouvant de tels textes ? Que serait le monde de l’édition sans ces chercheurs de plumes d’oiseaux rares ? Un monde un peu monochrome, lisse, plat, ronronnant. Un monde où on ne découvrirait jamais d’objets littéraires aussi étonnants que cet Illska, de monuments vertigineux tels que Confiteor, de shérifs sympas, drôles et intelligents tels que Walt Longmire, la grâce d’une Ava Audur Olafsdottir, ou le merveilleux Daniel Price…En fait, toujours je me dis : mais que ce monde serait triste sans la littérature, sans les artistes…Je n’en donne ici que quelques exemples, mais tout ce monde d’auteurs, de personnages, constitue un monde infiniment amical et réconfortant au moins pour notre intelligence; même si cet entourage est parfois effrayant, déstabilisant, inconfortable, il nous fait réfléchir, grandir, avancer, il nous empêche de ne pas somnoler avec un encéphalogramme plat et un cœur en hibernation, il nous tient les yeux ouverts, la curiosité en éveil, le rire prêt à jaillir ou le poing prêt à se lever. Il nous garde en vie.

IMG_20160524_165158Revenons à hier, journée d’amitié donc qui commençait bien; rien de mieux que de partager ces moments de fête avec des amies, Charlotte venue de Lyon et Marie-Hélène.

Deux classes de Première et leurs professeurs étaient là avec leurs questions et j’ai trouvé ça très intéressant. D’une part parce que me dire que ces jeunes gens ont lu un livre si exigeant, ça me met le cœur en joie, et d’autre part parce que leur questions d’adolescents étaient pleines de fraîcheur, très directes ( même si elles avaient été préparées, on sentait que le prof avait laissé parler ses élèves ) et sans filtres. 

IMG_20160524_165258 (1) L’auteur, un grand jeune homme de 2 mètres au moins, mince et souriant sous son drôle de petit chapeau, s’est prêté – en anglais –  avec gentillesse et sérieux à cette rencontre, épaulé par un traducteur et la meneuse de jeu Marie Méloni,  étudiante à l’Université Lyon II. Les thèmes abordés ont été évidemment ceux qui imprègnent le roman, la montée des partis néo-nazis en Europe, la politique, donc, l’Islande et l’histoire, l’histoire et la Lituanie en particulier durant la Seconde Guerre Mondiale. D’où sont nés les personnages, comment a germé l’idée du livre, contient-il des choses personnelles, et puis inévitablement, sujet prégnant aussi dans Illska, la libido, le vocabulaire du sexe, ici cru et violent – pourquoi ? -, et bien sûr la construction incroyable de ce texte, son architecture qui en a dérouté plus d’un, son langage, son humour si noir, si caustique…Vous savez comme j’ai aimé ce livre et en entendre parler, voir réfléchir l’auteur sur les questions, y apporter des explications – mais pas toujours car tout ne s’explique pas dans le travail d’écrivain – ça a été un grand moment pour la lectrice que je suis, moment durant lequel on oublie tout le reste parce qu’on est en pays magique, celui de la littérature. 

IMG_20160524_165225J’ai regretté l’absence dEric Boury, déjà raté aux Quais du Polar, mais on va bien finir par se parler « pour de vrai » , j’en suis sûre . Nous avons eu la chance d’entendre lire les premiers paragraphes par Eirikur Örn Norðdahl en islandais; comme cette langue est belle! Très étonnant d’en entendre le rythme, la musique, une mélopée étrange, vraiment: bel après-midi. 

Fin avec les dédicaces, et retour avec le cœur réchauffé et l’attente de la suite d’Illska, en Février 2017, si j’ai bien compris.

D’autre part, voici le lien vers une pétition eirikurpour que vivent encore ces Assises Internationales du Roman, frappées pour leur 10ème anniversaire par une coupe budgétaire de la Région d’une conséquence jamais vue encore. On se doutait bien que la culture allait vivre de tristes moments, mais on peut craindre le pire. Un pays sans culture n’est plus que pays barbare – c’est d’ailleurs ce que disait notre grand Islandais hier – à nous de défendre notre vision du monde, nos artistes, nos écrivains, ces partages qui enrichissent notre pensée et notre imaginaire, pour vivre dans un monde moins bête peut-être, tout simplement…

Petit extrait:

Illska (1)« Elle voulait écrire sur les nazis en chair et en os. Des hommes et des femmes jeunes et énergiques, capables de façonner l’avenir. Elle voulait écrire sur l’extrême droite et les populistes dans les partis politiques. Certes, elle ne manquerait pas d’être confrontée aux problèmes de définition – rien ne disait qu’on lui permettrait d’estampiller comme nazis l’ensemble des racistes populistes. Elle entendait toutefois démontrer les parentés idéologiques. Même si les racistes empruntaient depuis quelques années des voies plus « convenables » pour atteindre leurs objectifs, les objectifs en question demeuraient inchangés et leur mise en application tout aussi délétère. Elle souhaitait prouver que les racistes islandais s’inscrivaient dans un univers culturel européen qui soutenait l’assassinat et la malfaisance même si on avait remis ces prérogatives aux mains des polices des frontières, des bureaucrates chargés de la gestion des réfugiés et des gouvernements extérieurs à l’Europe qui se voyaient forcés de commettre de graves crimes contre ceux de leurs ressortissants qui voulaient quitter leur patrie d’origine. »

« Ce qui désirait arriver » – Leonardo Padura – Métailié, traduit par Elena Zayas

ce-qui-désirait-arriver-HDEmmené en vacances en Ardèche, j’ai lu ce recueil de nouvelles à un rythme assez lent. Mais finalement, c’était assez approprié pour s’imprégner de la langueur cubaine, et de la voix de l’auteur. C’est toujours avec bonheur que je lis Padura que j’ai découvert ici dans l’art difficile de la nouvelle. Même si je trouve qu’il a tout de même plus de puissance dans le long cours, il s’en sort plutôt bien, surtout dans certaines histoires dans lesquelles j’ai retrouvé la langue doucement ironique et mélancolique de cet écrivain hors normes, son Cuba de derrière les façades ensoleillées, reflété dans le rhum Carta Blanca et ses effets secondaires.

« Au commencement était la fascination. »

 Retour sur la très fantasmée Violeta Del Río  – « Neuf nuits avec Violeta Del Río » – rencontrée dans « Les brumes du passé » ( sans doute un de mes préférés dans la série des aventures de Mario Condé ), et le sucré bolero qui dans sa bouche, avec sa voix, devient un enchantement sensuel, érotique.

Certaines de ces histoires contiennent toute l’humanité de Padura, et j’ai adoré plus particulièrement « Adelaida et le poète »

« Du coin, le jeune poète la vit s’éloigner avec sa robe mauve des jours de fête et  son dossier contre sa poitrine et il crut découvrir la silhouette d’une jeune fille, d’environ dix-huit ans, qui traversait la rue pour aller à la rencontre de la vieille dame. » Elle mérite un poème, se dit Reinaldo. » »

 « La mort heureuse d’Alborada Almanza » dans laquelle une vieille dame à l’approche de la mort voit un ange la visiter, un beau mûlatre bien bâti qui exauce ses trois souhaits avant de quitter cette terre,

« Sous sa main, elle sentit alors la douceur de l’épaisse fourrure du chien qu’elle avait eu quand elle était petite et, au-delà du salon aux dalles de marbre disposées en échiquier, elle put voir la plénitude bleue de la mer tandis que résonnaient les premiers accords d’Almendra, son danzón préféré. »

 « Le mur  » , belle rencontre entre un homme mûr et un gamin qui joue au base-ball seul contre un mur, et « La mort pendulaire de Raimundo Manzanero », suicide conté et commenté par plusieurs voix…

« Comment va-t-on faire pour continuer? Nous ne sommes guère qu’un récipient plein de vie, mais cette vie s’est desséchée parce que nous ne savons plus pour quoi prendre des risques: on se résigne et c’est ainsi qu’on survit. J’ai toujours pensé que survivre était le propre des animaux: manger, dormir, procréer. Vivre ce n’est pas ça, c’est quelque chose de plus créatif, de vivant, justement. Mais il n’y a ni vitalité ni créativité dans ce que nous faisons et dans ce que nous sommes. […]. Et moi, finalement qu’est-ce que je veux, moi ? Je pense que je veux tout juste être moi-même et que je n’ose pas. J’ai passé toutes ces années à me trahir pour obtenir ce que j’ai, mais ce n’est pas ce que je devrais ni voulais avoir. Je crois qu’un jour… » ( Le manuscrit s’interrompt sur ces mots.) »

cuba-191994_1280Il y a les histoires de sexe, de retour de guerre, de beuveries désespérées, la noyade dans le rhum et la fatalité. L’ensemble est au final sombre, sans doute plus sombre que ce que j’ai lu dans les romans, et glauque parfois. Réaliste ? Sans doute, si on arrive à faire abstraction des belles images que l’on nous a données de Cuba, les charmantes vieilles bagnoles américaines, les superbes métisses, la musique si entraînante, les cigares et le bon rhum…Voici ici, plus que jamais je crois dans l’œuvre de Padura, l’envers du décor. Plus triste, plus violent, mais il ne renonce pas, vaille que vaille à son humour doux amer et à la poésie.

Ces nouvelles ont été écrites entre 1985 et 2009 et ne sont pas présentées par ordre chronologique. Pour conclure, une lecture qui peut mettre mal à l’aise par sa crudité parfois, mais qui enchante totalement – et intelligemment – par sa sincérité et son humanité. Je ne sais pas vous, mais je trouve la photo de couverture de ce livre extrêmement belle et bien choisie. Encore une fois, très beau choix éditorial pour Métailié.