« Misogynie » – Claire Keegan – éditions Sabine Wespieser, traduit par Jacqueline Odin ( Irlande )

Misogynie-1-760x993Une brève note sur cette nouvelle de Claire Keegan, forcément une brève pour ce texte qui en 64 pages dépeint la genèse, la courte existence et la fin d’un couple. Et sans que ça ne le paraisse, c’est un joli tour de force. Assez navrante histoire, surtout en ce qui concerne Cathal. Car Sabine, elle, saura s’affirmer face à cet homme si convaincu de son importance et de son bon droit d’être supérieur. Avec une idée si réactionnaire des femmes, même celles des tableaux de Vermeer !

« […]  il trouvait les femmes de Vermeer, pour la plupart, oisives: restant assises là, comme si elles attendaient quelqu’un ou quelque chose qui ne viendrait peut-être jamais – ou se contemplant dans un miroir. Même la robuste laitière semblait verser le lait tout à 405px-Vermeer_-_Girl_Asleeploisir, comme si elle n’avait rien d’autre ou de mieux à faire. »

La finesse du récit consiste à montrer Cathal, l’homme du couple après la fin désastreuse de cette histoire . Un Cathal un peu avachi qui regarde de son canapé le mariage de Lady Di et du prince Charles. Cathal, qui n’a que mépris des femmes, et s’est pris une belle claque dont il peine à se remettre, ce qui ne fait en aucun cas varier ses certitudes. Le ton percutant de Sabine m’a réjouie, dans un dialogue épatant où Cathal n’aura pas le dernier mot. 

« -Le soir où tu m’as demandée en mariage, tu as acheté des cerises à Lidl et tu m’as dit qu’elles coûtaient six euros.

-Et alors?

-Tu sais ce qui est au cœur de la misogynie? Dans le fond?

Parce que je suis misogyne, à présent?

-Ça consiste simplement à ne pas donner, avait-elle dit. Que ce soit croire que vous ne devriez pas nous accorder le droit de vote ou ne pas nous donner un coup de main pour la vaisselle – c’est tout crocheté au même wagon. » 

fruit-ge7b58d898_640J’avais beaucoup aimé « À travers les champs bleus », un beau recueil de nouvelles et je n’ai hélas rien lu d’elle depuis, mais j’ai retrouvé l’écriture subtile, l’ironie et le regard perspicace sur les êtres. J’aurais aimé vous mettre les dernières phrases de ce texte qui me remplit d’aise, mais ce serait gâcher le plaisir. Je rajoute seulement que cette nouvelle a été offerte à Sabine Wespieser par Claire Keegan pour les 20 ans de sa belle maison d’édition.

« A travers les champs bleus » de Claire Keegan – Sabine Wespieser, traduit par Jacqueline Odin

 

a-travers-les-champs-bleus,M99145Claire Keegan, dans Le Monde du 6 Décembre 2012, dit à propos de la nouvelle : 

« La nouvelle, c’est un petit caillou qui tombe dans l’eau, dit-elle. Ça ne fait pas un grand « splash », mais ça provoque des ondes et des ridules qui n’en finissent pas de courir à la surface. Il n’y a rien de bruyant là-dedans. Une bonne histoire est une histoire silencieuse…« 

Ballade irlandaise, avec Claire Keegan et ce recueil de nouvelles. Elles sont qualifiées parfois de « fantastiques » . C’est sans doute dû à cette Irlande de légendes, de génies, de superstitions, au fait que les personnages rêvent beaucoup durant leur sommeil, et que ces rêves emplissent leur quotidien. Mais aussi parce que cette ambiance très étrange est rendue par une écriture épurée qui dit en peu de mots bien choisis des vies arrivées à un point décisif, des êtres en arrêt au moment de faire un choix, comme Margaret  au bord de la cliffs-of-moher-339145_1280falaise  ( « La nuit du sorbier » ).

Pas de lien entre ces nouvelles, si ce n’est cette terre et ses âmes. Très étrange aussi le côté intemporel, sentiment d’être hors du temps, juste dans les pulsations des cœurs qui battent.

Comme elle le dit elle-même, Claire Keegan se place derrière ses personnages et observe. Ainsi, chaque pensée est saisie au vol, sur le vif, mettant à nu les failles de chacun.

J’ai beaucoup aimé « La nuit du sorbier » ( la plus longue du recueil, celle qui pourrait satisfaire celles et ceux qui n’aiment pas le côté frustrant de la brève nouvelle ! ). Le personnage de Margaret est très attachant, sa rudesse reflète sa souffrance et quelle drôle d’histoire tout de même !

« Elle était heureuse qu’il y ait des esprits fêlés parmi les humains.[…]Ainsi, la folie et la raison revenaient au même, a pensé Margaret. Parfois tout le monde était dans le vrai. La plupart du temps, chacun, esprit sensé ou esprit fêlé, trébuchait dans le noir, tendait ses mains vers quelque chose qu’il voulait sans même le soupçonner.« 

Doonagore_moon_mJe comprends que certains lecteurs aient pu voir du fantastique dans cette nouvelle, mais encore une fois, l’Irlande est une terre de sortilèges qui imprègnent les existences, surtout dans les campagnes où le vent porte la plainte de la  banshee.

Des histoires cruelles – c’est peut-être un point commun entre toutes finalement – mais on y sourit aussi, ainsi de Stack et Joséphine, ce drôle de couple. On a du mal à imaginer que cette histoire se déroule au XXème siècle et pourtant oui…

Dans « La fille du forestier » et « Le cadeau d’adieu » c’est la relation filiale qui déchire les protagonistes, adultes et enfants.

ireland-219209_1280J’ai aimé l’impression de silence, de mots chuchotés tout au plus; quand certaines histoires sont très sonores, ici, c’est tout juste si on entend siffler le vent sur la lande. Ainsi ressent-on une intimité avec les personnages, mais aussi avec la narratrice.

Une jolie découverte, écoutez parler Claire Keegan :