« Par une mer basse et tranquille » – Donal Ryan -Albin Michel/Les grandes traductions, traduit par Marie Hermet ( Irlande )

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« Farouk
Je voudrais te confier quelque chose au sujet des arbres. Ils se parlent, vois-tu. Imagine ce qu’ils peuvent se dire. Qu’est ce qu’un arbre peut bien avoir à raconter à un autre arbre? Des tas de choses. Je parie qu’ils peuvent bavarder indéfiniment. Certains vivent des siècles. Les choses qu’ils voient, ce qui se passe autour d’eux, ce qu’ils entendent sans le vouloir. Ils communiquent par le biais de réseaux souterrains qui s’étendent à partir de leurs racines, des réseaux tissés sous la terre par des champignons, et ils s’envoient des messages cellule par cellule, avec une patience qui n’appartient qu’aux choses vivantes privées de mouvement. C’est comme si moi, je te racontais une histoire en te disant un mot par jour. »

Quand l’Irlande, ce pays qui a vu au fil des siècles partir sa population au cours des famines et des guerres, quand ce pays marqué par l’histoire devient à son tour « terre d’accueil ».

Le personnage qui ouvre ce livre, Farouk, a fui la Syrie en guerre. Il est la première voix du roman, qui nous en livre 3 majeures. Farouk est médecin et a donc fui son pays avec son épouse et sa petite fille à laquelle il parle des arbres, là, au début de ce livre. La seconde est celle de Lampy, une jeunesse un peu pénible à se faire traiter de bâtard, un père absent et une gentille mère qui travaille beaucoup, une petite amie qui le lâche et une autre qui soupire après lui; il rêve de tout plaquer et de partir alors qu’il conduit les personnes d’une maison de retraite à leurs rendez-vous, gagne-pain

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comme un autre.

Cette vie est tout de même agrémentée du super grand-père Pop, drôle et pertinent quand il s’agit de désamorcer certaines crises familiales et surtout il est aimant. On voit dans l’extrait qui suit la plume de l’auteur peindre la pudeur, la douceur, et plein de nuances dans ses personnages

« Il n’avait jamais su convertir son amour en paroles. […] Le jour où sa fille lui avait annoncé la nouvelle, il s’était surpris lui-même. Dieu, merci, ta mère n’est pas là pour voir ça, avait-il dit, puis il avait regardé les yeux bleus de sa fille se remplir de larmes, il avait traversé la pièce pour aller vers elle, et il n’avait pas su avant d’être arrivé presque devant elle, qui était postée près de la fenêtre, s’il la frapperait ou la prendrait dans ses bras, ou bien s’il allait rester là les bras ballants, à regarder son visage éclairé par le soleil blafard et où roulait une seule larme, à la lisière de sa pommette, et alors il avait posé une main sur sa joue pour essuyer la larme, et elle avait saisi sa main pour la garder serrée contre elle et l’avait embrassé en disant: « Oh, papa, dans quel monde horrible nous vivons. »

Le troisième personnage est pour moi exécrable mais néanmoins très intéressant et ce pour les mêmes raisons. La première est qu’il s’est comporté en sale type presque toute sa vie, de multiples façons; dans sa vie personnelle et dans sa vie professionnelle puisqu’il est trader aux dents longues et aux crocs affûtés, sans scrupules. La seconde est qu’on l’observe en pauvre type repentant cette fois; pas loin de mourir il implore Dieu et tous ses saints pour expier ses fautes…(eh mon gars, tu aurais du y penser avant – répondrais-je si j’étais Dieu ), il cherche la rédemption et plus que pathétique, je le trouve écœurant. Il a eu certes une sœur assez féroce, Connie, mais est-ce une excuse? Il trouve toujours un souffre-douleur et il prend plaisir à faire mal. Son attitude repentante pourrait faire fléchir le dégoût qu’il inspire…chez moi, pas. L’énumération de ses méfaits m’en empêche et sa veulerie

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devant la confession…ah! me révulse.

La présence de Dieu et la religion sont omniprésentes dans les propos de ce livre, et pourtant cette religion plus qu’un soutien est un alibi, une excuse, un pis-aller à des vies insatisfaites ou comme dans le cas de John, une sorte de laisser-passer pour ne pas brûler en enfer, après une vie de purgatoire infligée aux autres. Encore faut-il y croire, à l’enfer, au purgatoire comme au paradis. L’écriture est sensible et percutante, assez ouverte quant à la notion de foi. Ainsi Farouk, il n’a pas la même religion, ni la même approche de la foi que les Irlandais et c’est ça que j’ai trouvé intéressant, il est à mon point de vue le plus beau personnage . Enfin quand vous lirez vous comprendrez ce que je veux dire. Ma conclusion, mon avis est que ce n’est pas « Dieu » qui unit les hommes, mais c’est ce qu’ils sont intrinsèquement, leurs valeurs, leurs caractères, leur indifférence ou leur attention. Comme ce grand père qui ne sait pas dire avec des mots, mais avec une main posée sur une joue. Et je n’oublie pas d’autres personnages, comme Mrs Coyne et Florence. La plupart de ces personnes a connu l’humiliation, comme elle a pu la faire subir. Nul n’est parfait.

Petit exemple de qui est John, ici parlant d’un homme devenu SDF:

« Encore tout petit, son fils avait franchi une porte mal fermée qui donnait sur la rue. On ne l’avait jamais retrouvé. Pendant un an, l’homme avait cherché et cherché encore, et puis il avait perdu la tête. Un jour, il avait enlevé dans une rue de Londres un enfant qui ressemblait à son fils. Il avait fallu sept ou huit policiers pour lui arracher le garçon des bras. Les parents avaient fait pression pour que des poursuites soient engagées. Il avait été interné dans un hôpital psychiatrique, enfermé pendant des années, puis rapatrié en Irlande une fois sa décharge signée. Vacant, démuni, renvoyé chez lui en bateau, au plaisir et aux frais de Sa Majesté. Je n’ai jamais mis d’argent dans son gobelet. Il n’a jamais croisé mon regard dans la rue. Je ne pensais jamais à lui à l’époque, mais je pense souvent à lui aujourd’hui. »

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Construction habile qui fera converger ces personnes si dissemblables, et si j’ai été un peu frustrée de ne pas suivre plus Farouk, j’ai aimé l’intelligence du propos, amené de manière subtile et pas moraliste pour deux sous. Farouk est le cœur du livre et c’est beau. J’ai beaucoup aimé « Une année dans la vie de Johnsey Cunliffe », cet autre roman est encore un très beau livre, avec un sujet différent, important et très humainement traité. Une construction très adaptée au sujet. Sacré bon livre dont je vous livre les derniers mots alors qu’un homme est mort.

[…] , alors il sait que l’homme est mort, et il voit que le corps est recouvert d’un drap, et que l’air glacé n’est plus troublé que par le souffle des gens qui sont là, et Lampy ressent soudain le froid jusque dans la moelle de ses os, et une faiblesse dans ses jambes au point de ne plus pouvoir tenir debout, et au moment où il va tomber les bras de son grand-père l’entourent, et ses bras sont encore forts, et Pop serre son petit- fils contre lui et répète: Mon petit. Mon petit. Mon petit. »

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« Dieu ne tue personne en Haïti » – Mischa Berlinski – Albin Michel/Les grandes traductions, traduit par Renaud Morin

« La ville se résumait à bien peu de choses en réalité: c’était une petite langue de terre triangulaire, coincée entre fleuve et océan, qui formait comme un amphithéâtre naturel. Toutes ses rues plus ou moins escarpées rejoignaient tôt ou tard la scène bleu azur de la mer des Caraïbes ou bien se perdaient dans d’inextricables dédales de chemins de terre, les maisons dégénérant en cahutes,puis en taudis misérables. Dans le centre,de vieilles bâtisses en bois penchaient selon un angle improbable. »

Grand plaisir de lecture avec ce roman inspiré de l’expérience de l’auteur. De 2007 à 2011, il vécut en Haïti avec son épouse, alors membre civil de la Mission des Nations Unies en Haïti.

L’histoire se déroule à Jérémie, la « Cité des poètes », petite ville isolée parce qu’elle n’a pas de route digne de ce nom. Et c’est cet argument, la construction d’une vraie route, qui sera au cœur de la campagne électorale que l’on va suivre au cours du récit. Tout autour, en magistral conteur d’histoires, l’auteur nous offre de savoureux portraits, une merveilleuse histoire d’amour, des histoires d’amitié et de trahison, une peinture de la vie haïtienne avec ses misères, ses rires, ses catastrophes naturelles ou pas, sa magie vaudou, ses croyances, ses contes et un fatalisme à toute épreuve.

C’est là un roman brillamment politique. En cette île accablée de soleil et de vers dans ses beaux fruits, se présente à nous tout ce qu’on peut rêver d’opportunistes de tout crin, tout ce qu’on peut imaginer d’intentions louables et tout ce qui finalement vient inexorablement gripper la belle machine des utopies humanitaires. Les missions des Nations Unies omniprésentes et internationales à elles seules en font une brillante démonstration : on est toujours le pauvre de quelqu’un.

Trois personnages principaux: l’Américain Terry White – notez bien sûr le nom de cet homme…-, ancien shérif en Floride qui a accepté un poste aux Nations Unies.

« Terry White! Qui pourrait croire qu’un nom pareil existe si ce n’était pas le sien? Aucun romancier n’oserait choisir un tel patronyme dans le contexte d’Haïti. Si vous êtes blanc et que vous marchez là-bas dans la rue, quelqu’un vous lancera « Blan! », ou « Sale Blanc! », ou encore « Étranger! ». Ça veut dire « Eh toi, là-bas! » et parfois « Donne-moi de l’argent ». Parfois, ça signifie « Rentre chez toi » et parfois simplement « Bienvenue dans mon beau pays! ».

Il devient très vite ami avec le jeune juge Johel Célestin, respecté et brillant qui va s’opposer pour les élections au coriace sénateur Maxime Bayard, corrompu jusqu’au trognon, mais très charismatique et imposant.

Auxquels s’ajoutent l’épouse de Terry, Kay, et celle du juge, la fascinante et mystérieuse Nadia, convoitée par tous.

Pour mettre au paroxysme la tension, outre cette campagne électorale, l’action se déroule juste avant le séisme de 2010. Ajoutez à ça la parade d’amour constante autour de Nadia, ce qu’on apprendra sur cette femme qui contient de multiples destins, ajoutez aussi les amitiés difficiles, et vous avez là une œuvre extrêmement riche, brassée de couleurs, d’histoires et d’idées.

Avec la route comme axe et enjeu visible – bien d’autres sont souterrains – , la lutte va se livrer sous nos yeux souvent distraits par une scène de rue, par l’insertion d’un pan du passé de l’un ou de l’autre des personnages; faisant diversion pendant que se joue le combat des chefs, l’auteur se révèle éblouissant d’intelligence moqueuse et quelque peu désabusée.Tantôt dramatique, tantôt d’un humour féroce sans concessions, voici une fresque pleine de couleurs, pleine de voix qui crient, invectivent ou éclatent de rire, on sent le rhum et les fruits trop mûrs, on brûle sous le soleil et on regarde sans savoir que faire des enfants faméliques poursuivre Terry :« Blan! Blan! Blan !  » et on maudit les assoiffés de pouvoir.

Loin de tout compromis manichéen, loin des clichés faciles et des avis formatés, Mischa Berlinski, en connaissance de cause nous propose un roman très fort, en équilibre et en justesse. Pas une nanoseconde d’ennui.

Brillantissime.