« Le suspect »- Fiona Barton – Fleuve noir, traduit par Séverine Quelet

« Dimanche 27 juillet 2014

La journaliste

Il est trois heures du matin quand la sonnerie stridente du téléphone sur la table de nuit transperce notre sommeil. D’une main tendue à l’aveugle, je décroche pour la faire taire.

-Allô? dis-je dans un murmure.

Des grésillements me répondent. Je presse le combiné plus fort contre mon oreille.

-Qui est à l’appareil?

Steve roule sur le côté pour m’interroger du regard, il ne prononce pas un mot.

Le bruit de friture s’estompe et une voix me parvient.

-Allô? Allô?

Je me redresse d’un bond avant d’allumer la lampe de chevet. Steve pousse un grommellement, il se frotte les yeux.

-Kate. Que se passe-t-il? demande-t-il.

Je l’ignore et répète:

-Qui est à l’appareil?

Mais je sais.

-Jake?

– Maman, répond la voix déformée par la distance.

Où l’alcool, me souffle une part peu charitable de moi-même.

-Pardon d’avoir raté ton anniversaire.

La ligne grésille de nouveau, puis plus rien.

Je lève les yeux sur Steve.

-C’était lui? s’enquiert-il.

J’acquiesce et explique simplement:

-Il s’excuse d’avoir oublié mon anniversaire. »

Troisième opus de cette série anglaise de Fiona Barton dont l’héroïne est une journaliste – Kate Waters – qui travaille pour la presse papier, en lien le plus souvent avec la police et en particulier l’inspecteur principal Bob Sparkes, un personnage que pour ma part je trouve plus attachant que Kate.  Sparkes est un homme triste et fatigué:

« Sparkes consultait les rapports sur son écran, l’esprit ailleurs.

Il se recula dans son fauteuil, tendit les bras devant lui jusqu’à toucher l’ordinateur puis les leva au-dessus de sa tête pour faire craquer son dos. Un goût métallique emplissait sa bouche et il n’arrivait plus à s’extirper de son siège sans qu’un grognement lui échappe. Il se sentait vieux. Vraiment vieux. »

Kate a les mauvais côtés de sa profession, à savoir un esprit de compétition chevillé au corps, des facultés de manipulation assez intenses, mais tout ceci s’alliant à une humanité certaine, un vrai  tact et malgré tout une empathie face aux victimes,c’est tout de même une femme honnête. Journaliste en diable:

« -Bonjour, monsieur O’Connor ? Pardon de vous déranger mais j’appelle au sujet de votre fille, Alex. Je suis journaliste au Daily Post et j’aimerais vous aider à la retrouver.

J’essaie de visualiser l’homme à l’autre bout de la ligne. La petite cinquantaine, le cheveu se raréfiant peut-être. Désespéré, en tout cas. J’aurais préféré tomber sur la mère. Avec une femme, il est beaucoup plus facile d’aborder le chagrin, les émotions, le deuil. Les hommes, même les pères, peinent à trouver leurs mots. Et écrire noir sur blanc qu’ils affichent « un masque de bravoure » les fait paraître très froids.

Silence au téléphone.

-Monsieur O’Connor ? 

-Oui, désolé. Je ferais mieux de vous passer ma femme. »

Après « La veuve » et « La coupure », cette histoire met Kate en grande difficulté avec  sa propre famille au cœur de l’enquête, son fils Jake. Il est parti vivre sa vie loin de l’Angleterre et de ses parents, en Thaïlande plus précisément. Il prétend travailler à la sauvegarde des tortues à Phuket, donnant signe de vie au compte-goutte, ce qui a le don d’agacer beaucoup sa mère.

Kate va retrouver son fils au cours de cette enquête concernant la disparition de deux jeunes filles de 18 ans parties elles aussi en Thaïlande pour une année sabbatique avant l’université. Il s’agit d’Alex O’Connor et de Rosie Shaw, cette dernière ayant remplacé Mags, la meilleure amie d’Alex qui n’avait pas assez d’argent pour le voyage.

Et ce n’est pas « bonne pioche » pour Alex, qui au lieu de visiter le pays comme elle l’avait prévu, va se retrouver coincée à Bangkok avec une Rosie intenable, qui vite va déraper. Alex va passer du rêve au cauchemar.

« Alex ne se confiait à personne, sauf à Mags. Heureusement que j’ai Mags.

Impossible de raconter la vérité à ses parents: Rosie est bourrée vingt-quatre heures sur vingt-quatre et se tape tous les garçons de l’auberge. Je ne suis pas venue en Thaïlande pour ça. Elle gâche tout. Je pourrais la tuer. 

Ils insisteraient pour qu’elle rentre. Et dans un petit coin de sa tête, elle espérait encore que ça s’arrange. Elle lui accordait une semaine de plus. En attendant, Mags lui prêtait une oreille attentive. »

C’est l’occasion de montrer une certaine jeunesse paumée, des gens qui en profitent, des journalistes assez ignobles,des policiers thaïlandais qui s’en foutent et une réflexion, vers la fin du livre, sur la justice selon le côté où l’on se trouve.

Sans nouvelles de leurs filles, les deux familles vont alerter la police anglaise, qui transférera son enquête en Thaïlande. Puis en un flot avide de sensationnel, la presse – dont Kate – et la police britannique se déplaceront sur place. Kate va être immergée dans les investigations avec la réapparition de son fils sur le lieu de la disparition des deux gamines et qu’elle va, pour une fois, se trouver violemment mise à la place des gens qu’elle a l’habitude d’interroger, tout en jouant son rôle de journaliste. Kate déstabilisée, c’est la nouveauté par rapport aux tomes précédents. 

« Je les observe tous, ces visages que je connais si bien. J’ai eu peur avec des personnes, j’ai ri avec elles, je me suis confiée à elles, je me suis soûlée avec elles…Pourtant, tout à coup, je suis une étrangère parmi elles. Je suis devenue le sujet. »

Ici également sont montrées bien plus que d’habitude les rivalités, mesquineries, méchancetés, jalousies des divers corps de presse, d’information à scandale ou à sensation, un monde assez moche, assez sordide. La police et Sparkes semblent des enfants de chœur à côté. Sparkes est impeccable, affrontant cette enquête lointaine avec rigueur alors que son épouse meurt d’un cancer en Angleterre. Sparkes, mon préféré. La fin est certes attendue, mais pas totalement nette quant à Kate et son fils, et c’est bien – mieux – comme ça. La fin, soigneusement mise en scène par Kate, une pro:

« J’ai reçu des demandes de journalistes qui veulent que je raconte mon histoire avant le procès de Jamie. Je suis sûre que les termes « obstinée », « dévouée », « courageuse » et « inspiratrice » seront éparpillés au petit bonheur la chance dans leurs articles. Pour eux, je suis la bonne mère qui a soutenu son fils contre vents et marées, résolu l’affaire et arraché sa liberté.

Je suppose que c’est vrai, en un sens J’attends la première journaliste qui doit arriver. Elle sera là bientôt. Je me demande si elle va m’apporter des fleurs. Je le ferais si c’était moi qui frappais à la porte. J’ai mis une assiette de tartelettes sur la table et mes photos de famille préférées sont disposées au milieu de branches de houx en plastique sur le manteau de la cheminée.

Je m’assieds et attends sans un bruit. Mon récit est prêt. »

Ce roman a été facile, vite lu; comme en a l’habitude Fiona Barton, il est construit en chapitres courts donnant la parole aux personnages principaux en alternance, ce qui  judicieusement permet d’avoir des points de vue différents. Rien de très original, rien de très inattendu non plus, mais en l’occurrence, ce livre de bonne facture a été une pause après des livres plus corsés. J’aime bien, ça détend, ce n’est pas idiot et bien écrit. 

 

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