« Le coup de tonnerre fut si fort que Montalbano, non content de subir un réveil passablement effrayant; effectua un grand bond et manqua de peu tomber du lit.
Ça faisait plus d’une semaine qu’il pleuvait des cordes sans une minute d’interruption. Les cataractes s’étaient rouvertes et semblaient décidées à ne plus s’arrêter.
Il ne pleuvait pas seulement à Vigàta, mais sur toute l’Italie. Au nord, il y avait eu des débordements et des inondations qui avaient provoqué des dégâts incalculables et dans quelques localités, les habitants avaient été évacués. Mais au sud non plus, ça rigolait pas, des rivières qui paraissaient mortes depuis des siècles avaient ressuscité armées d’une espèce de désir de revanche et s’étaient déchaînées, détruisant habitations et terrains cultivés. »
Andrea Camilleri est maintenant un vieux monsieur, son commissaire Montalbano a lui aussi vieilli. Mais le plaisir est toujours aussi entier à retrouver l’esprit de l’un dans l’autre. Car si Andrea Camilleri est vieux, il est toujours bien vivant, toujours plein d’humour mais aussi de colère, d’ironie grinçante, mais encore de goût pour l’amour et la bonne table. Tout ça se reflète dans Montalbano, et est encore très puissant dans ce livre, coup de cœur pour moi tant tout est si bien dit de ce qui pourrit la Sicile et le monde. La pyramide de boue, métaphore parfaite pour l’intrigue de ce roman qui dénonce la corruption à tous les étages – de la pyramide – la « fangu », la fange qui finit
par s’effondrer, couler, ruisseler et mettre à nu ce qui réside au cœur de cette colline en pleine déliquescence.
« Montalbano regarda les alentours. Ce paysage le désolait, lui serrait le cœur, le mettait mal à l’aise. L’énorme grue ressemblait au squelette d’un mammouth, les gros tuyaux ressemblaient aux os de quelque animal gigantesque et c’étaient aussi à des bêtes inconnues et mortes que faisaient penser les camions déformés par la boue dont ils étaient encroûtés. On ne voyait pas un brin d’herbe, le vert était recouvert d’une couche semi-liquide gris sombre, comme si un cloaque à ciel ouvert avait étouffé tout être vivant, des fourmis aux lézards. Dans l’esprit de Montalbano monta un vers d’une poésie d’Elliot qui s’intitulait justement La terre désolée et qui disait « là où les morts perdent leurs os ».
Ainsi Montalbano, célibataire car Livia est partie quelques temps pour se reposer des coups durs de la vie, Montalbano et toute son équipe va devoir résoudre le pourquoi du comment du meurtre du comptable Giugiu Nicotra. Et ce sera un mille-feuille à démonter. Tenace, curieux, en colère, épaulé par Fazio, Mimì Augello et dans une moindre et comique mesure de l’inénarrable Catarella, il résoudra bien l’affaire après avoir tâtonné dans les méandres des montages douteux d’une bande d’entrepreneurs véreux. Un petit faible de ma part pour la scène où Montalbano met à jour le coupable et pour ce pauvre Pitrineddru à l’acariâtre mère.
» Sans savoir comment ni d’où il venait, Pitrineddru se matérialisa.
C’était un colosse quadragénaire de deux mètres de haut, avec des cheveux qui démarraient pratiquement aux sourcils, des biceps de quatre-vingts centimètres de circonférence, des mains grosses comme des pelles.
-Qu’est-ce qu’il y a, maman?
-Pitrineddru, cori di lu mè cori, cœur de mon cœur, c’tes deux flics y disent comme ça qu’on est non déclarés et peut-être qu’ils vont nous faire fermer ‘u magasin.
Pitrineddru leur jeta le regard torve des taureaux qui vont charger. »
J’ai beaucoup aimé cette histoire, parce que c’est une jubilation de retrouver cette équipe de police si pittoresque, ces caractères si bien dépeints, cette colère sourde de l’auteur, marquée d’une ironie fatiguée, la lassitude naissante chez Montalbano de ce monde corrompu, de lui-même et de son corps vieillissant, la vue, l’oreille qui baissent
inexorablement, les douleurs diffuses…Autre chose qui s’écroule, qui se délite, le corps… Reste l’appétit, persistant:
« En premier lieu, à peine rentré à la maison, il alla mater ce qu’Adelina lui avait priparé.
Ouvrir le four ou le réfrigérateur lui donnait exactement la même émotion que quand il était minot et qu’il brisait l’œuf de Pâques pour voir ce qu’il y avait dedans.
Peut-être pour se faire pardonner ses manières bourrues de la matinée, Adelina lui avait préparé un merveilleux plat de pâtes ‘ncasciata* et deux saucisses à la sauce tomate. »
Parfaite, vraiment parfaite métaphore que cette pyramide de boue sur un chantier abandonné, où sans cesse ruisselle la boue sous les trombes d’eau tombant des cieux, toute l’ambiance du roman est noyé sous les pluies incessantes, sous la boue où les pieds s’enfoncent et glissent, et une conduite énorme à demi enterrée où gît un corps.
« Le commissaire et Fazio rentrèrent dans le tunnel. Les types de la morgue avaient retourné le cadavre et lui avaient aussi nettoyé le visage.
Le corps était celui d’un beau gars trentenaire, cheveux noirs, dont la bouche entrouverte laissait apercevoir des dents saines et blanches. Sous l’œil gauche, il avait une cicatrice en forme de demie-lune. Le tricot, sur le devant, n’avait aucun pertuis de sortie, signe que le projectile était resté dans le corps. »
Bref, j’ai vraiment adoré ce livre, parce qu’il m’a fait rire – Camilleri n’omet jamais de nous faire sourire par le langage, le caractère, la singularité de ses personnages – parce que je ressens tout le temps le même dégoût face à certaines pratiques, face à la facilité qu’il y a à corrompre avec bien peu de choses, parce qu’Andrea Camilleri n’en fait pas toute une théorie, mais un juste constat facilement compréhensible par tous et
sans se prendre pour le grand esprit du siècle.
« Les couleurs n’existaient plus, on ne voyait plus que la couleur grisâtre de la fange. Le « fang », comme disait Catarella et peut-être n’avait-il pas tort, parce que la fange avait pénétré dans notre sang, elle en était devenue partie intégrante. La fange de la corruption, des dessous-de-table, des fausses factures, de l’évasion fiscale, des arnaques, des bilans truqués, des caisses noires, des paradis fiscaux, du bunga bunga…
Peut-être, songea Montalbano, cet endroit était-il le symbole de la situation dans laquelle s’atrouvait le pays entier.
Il accéléra, pris soudain par la peur irrationnelle que sa voiture, contaminée, s’arrête en ce lieu damné pour se changer brusquement en débris fangeux. »
Avec une simplicité pas donnée à tout le monde, il nous en parle, du monde, avec sa dent dure pour les uns et son cœur tendre pour les autres.
Montalbano est en manque de sa Livia qui va retrouver le sourire grâce à Sélène, oui, Sélène et c’est pas beau, ça? Montalbano, ayant bouclé l’affaire :
« Le lendemain, il se leva à six heures, prépara sa valise, tiléphona au commissariat de Punta Raisi, se fit réserver une place sur le vol de onze heures, monta en voiture, alla au bureau, écrivit la demande de congé à envoyer au directeur du personnel, la donna à Catarella.
Puis il alla au supermarché où il y avait un rayon pour animaux domestiques. Il acheta un faux os et un castor en peluche qui couinait quand on le pressait. «
Belle lecture, qui m’a fait beaucoup de bien. Merci Mr Camilleri.
Après la pluie le beau temps et Montalbano se met à chanter:
« Le lendemain apporta l’offrande d’un soleil triomphant et d’un ciel sans nuages.
Montalbano en fut si surpris et content qu’il entonna, lui qui chantait si faux, « e lucevan le stelle…« .
Et sous la douche aussi, il poursuivit son numéro musical… »








Ce drame en évoque d’autres dans l’esprit de Lauri qui va se lancer dans l’enquête taraudé par sa propre histoire, celle qu’on découvre avec horreur au fil des pages, et qui est celle semble-t-il de nombreuses familles en Finlande. L’alcoolisme tient un large rôle dans ces ravages familiaux, et on se trouve assez effaré par ce qui est raconté là sur cette société ( on trouve quelques articles de presse sur le sujet ).
Sur le mode polyphonique, Stéphane Pair glisse une intrigue relativement classique pour le genre – trafic de drogue, blanchiment d’argent, etc… – dans un décor où se mêlent le monde durement réel, un zeste de magie vaudou, des envolées poétiques et des dialogues crus, petits voyous et gros truands, gendarmes et voleurs, un univers puissamment charnel, qui parfois se tempère comme avec Gardé le gendarme ou l’extraordinaire personnage qu’est Mme Arbogast, cette élégante et raffinée vieille dame blanche, chargée d’apprendre l’anglais des affaires et un peu de français à Tavares. Les bas-fonds et les yachts « d’hommes d’affaires » pourris jusqu’à la moëlle, les cases où les fillettes se font violer, où des femmes entrent en transe, la mangrove envoûtante et inquiétante, comme une grande bouche qui avale tout ce qu’on a à cacher, si pratique pour garder des secrets…Le nœud de l’histoire est un trafic qui va opposer Tavares le narcotrafiquant bahaméen au jeune Aristide dit « Vegeta ». Des gamins assoiffés d’argent, nés dans la misère et la colère qui l’accompagne vont tenir tête au grand noir en costume blanc qui s’est énamouré de Lize, belle, blonde et jeune étudiante américaine en mal d’aventure et en rupture avec les siens.
Ce livre peut parfaitement se lire également en se centrant plutôt sur les êtres humains qui tentent de se sortir soit de leur condition sociale, soit de l’ostracisme où les plonge leurs origines ( comme la petite Josette, noire kongo, trop noire !), on peut regarder s’aimer ces deux vieux, Aymé le pêcheur et sa chabine et s’immiscer dans leurs vieux cœurs toujours amoureux. On peut écouter Gina la conteuse, malheureuse fille un peu étrange, blessée:
Je crois bien que j’ai tout aimé dans ce premier roman : tous ces personnages bien travaillés, l’intrusion dans leur sommeil et leurs rêves, dans leurs chagrins intimes et leur soif de vengeance ou de revanche, les odeurs et les couleurs de la mangrove, la vie grouillante et dissolue de la jeunesse paumée qui cherche où sera son salut, son bonheur, cette jeunesse qui sous le masque est en attente d’une autre vie: