« On m’appelle Demon Copperhead » – Barbara Kingsolver, traduit de l’américain par Martine Aubert, éditions Albin Michel- Terres d’Amérique

On m'appelle Demon Copperhead par Kingsolver« Déjà, je me suis mis au monde tout seul. Ils étaient trois ou quatre à assister à l’événement, et ils m’ont tous accordé une chose: c’est moi qui ai dû me taper le plus dur, vu que ma mère était, disons, hors du coup. »

Que dire après une telle lecture? 600 pages d’une vie, celle de Demon Copperhead ( alias américain de David Copperfield ), de plein de vies, celles de cette Amérique des paumés, des abandonnés, des pauvres. Voici la vie de Demon, enfant placé par les services sociaux. Mère défaillante, père parti, beau-père affreux.

Ce  livre m’en a rappelé un autre lu il y a longtemps que j’avais adoré: « Yaak Valley Montana » , de Smith Henderson ( Belfond ) qui sur le sujet des oubliés de l’Amérique mettait en scène un éducateur, bien en peine lui-même avec les addictions et les pauvres gosses.

Ici, nous suivons l’avancée dans la vie de Demon, un jeune garçon qui on peut le dire, n’a pas de chance ( mais vraiment pas de chance…). Expulsé du ventre de sa mère direct par terre, placé, déplacé, replacé, trimballé d’un foyer à un autre ( foyer est un bien grand mot ) dans ses plus jeunes années.

« Un gamin de dix ans qui se défonce aux cachetons. Pauvres mômes. On est censés dire, regardez-les, ils ont fait de mauvais choix qui les ont conduits à une vie de misère. Mais des vies se vivent là, en cet instant précis, se glissant entre les brossez-vous-les-dents, les bonne-nuit-les-petits et les chariots de supermarché remplis à ras bord, où ces mots n’ont pas cours. Des enfants, des choix. Ils étaient déjà pourris, les matériaux avec lesquels on devait construire notre vie. Notre seul repère, c’était un garçon plus âgé qui n’avait lui-même jamais connu la stabilité et qui essayait de nous rassurer. On avait la lune à la fenêtre pour nous sourire un instant et nous dire que le monde nous appartenait. Parce que nos parents s’étaient tirés quelque part et avaient  tout laissé entre nos mains. »

Il va vivre dans des lieux infâmes, avec des personnes ignobles, payées par les services sociaux en principe pour le nourrir, le loger, et veiller à ce qu’il aille – éventuellement – à l’école. Rien de tout ça. Demon sera mal nourri, mal logé, mal vêtu, et travaillera gratis. L’autrice décrit ici la défaillance des services sociaux américains, avec parfois une assistante sociale qui fera de son mieux ( avec pas grand chose ), mais le plus souvent, Demon est placé ici ou là, et débrouille-toi mon garçon. Une précision encore, Demon est un melungeon, un mûlatre, ça prend sa part dans la vie du garçon, bien sûr.

A travers la vie de Demon, l’autrice peint à grands coups de brosse une Amérique de notre siècle qui ressemble à quelques détails près à celle de Steinbeck, et à l’Angleterre de Dickens – le vrai Grand Charles d’Angleterre – et j’ajoute que Shakespeare n’est pas de reste lui aussi dans ce roman. Chez la grand-mère, Mr Dick et la découverte de la baignoire:

« Je portais le nom de mon père. Je ressemblais à ces gens. Et ils ne manquaient de rien, apparemment. Enfin quoi, cette maison. Des salons et des salles de bain, premier étage, rez-de-chaussée, chaque pèce remplie de meubles. Des fauteuils avec des putains de pieds. La baignoire dans laquelle j’étais avait des pieds, on aurait dit des serres d’oiseau terrifiantes. C’est pas un mensonge. Si le Diable avait une baignoire, ce serait à coup sûr celle-là. »

Misère sociale et intellectuelle, addictions en tous genres; il y a ces drogues qui au fil des pages ravagent et avilissent une jeunesse déboussolée, des familles éclatées, toute une société si inégalitaire qu’on se dit que rien ne sauvera ces gosses. Sauf, peut-être, l’amour. Une histoire d’égarements, de chagrins, de désillusions. L’enfance de Demon m’a fait pleurer – par exemple quand il se fait dépouiller dans les toilettes d’une station service de ses quelques dollars, par une prostituée ( struggle for life…)  et quant à sa vie d’adulte, si elle trouve une amélioration grâce au sport, à l’école et au dessin ( son talent ), les addictions et quelques rencontres « toxiques » – à tous points de vue – vont en entraver la progression .

A vous de lire, je conseille vraiment ce roman, parce qu’il est une image au fond bien plus puissante, par l’écriture, que n’importe quelle analyse sociopoliticotélévisée. La littérature à ceci de beau et de fort, qu’elle répond par la fiction à nos interrogations, qu’elle projette des visages sur nos rétines et ça nous laisse le champ de l’interprétation, nous infusons des sentiments de toutes sortes à ces personnages. En résumé, je suis devenue Demon, mais aussi Angus et quelques autres. Vous allez rencontrer beaucoup de monde, du meilleur au pire, et vous aimerez Demon. J’ai moi beaucoup aimé Angus ( la fille de Coach ) aussi. 

« Angus qui injurie quelqu’un, ça n’arrivait pas tous les jours. Elle y allait de bon cœur. Elle se transformait en créature d’une beauté sauvage, comme un pur- sang qui aurait couru le Kentucky Derby du juron. T’avais plus qu’à te mettre sur le côté. Je l’ai laissée envoyer ma grand-mère au diable pendant que je séparais les CD super bizarres qu’elle m’avait prêtés ou donnés de ceux que je voulais garder. Elle m’a demandé de promettre que je retournerai au lycée à l’automne, mais je voyais pas l’intérêt. »

Un très beau roman, allez-y ! Vraiment ! Remerciements de l’autrice, extrait bref:

« Pour les enfants qui tous les jours se réveillent avec la faim au ventre, à qui la pauvreté et les antidouleurs ont volé leur famille, dont les assistantes sociales perdent sans cesse les dossiers, qui se sentent invisibles, ou aimeraient l’être : ce livre est pour vous. »

« Somnambule » – Dan Chaon, éditions Albin Michel « Terres d’Amérique », traduit par Hélène Fournier

Somnambule par Chaon« Trois fois

La première fois que ça arrive, on est en octobre, et je traverse l’Utah dans mon camping- car avec ce jeune philippin qui s’appelle Liandro. On se passe et repasse un joint au-dessus de la tête de Flip, le chien, qui dort entre nous, mais on ne parle pas vraiment. Liandro est vexé car il a les chevilles menottées.

J’étais passé le prendre au chef Cheng, un restaurant chinois d’Elko, Nevada, et je lui avais expliqué que je faisais ça dans les règles de l’art, que je n’avais rien contre lui personnellement. Je lui avais demandé de s’asseoir sur le siège passager, de retirer ses chaussures et ses chaussettes, et je lui avais passé les menottes.

« Mec, avait-il dit en pliant les orteils. C’est franchement inutile.

-Je sais bien. »

Ma dernière lecture de cet auteur inclassable fut « Une douce lueur de malveillance », et je retrouve ici l’incroyable talent qui m’avait fait frémir alors.

Dan Chaon a une plume très personnelle, une prose qui oscille entre l’ironie, la tendresse, et une brutalité terrible planquée sous des airs de rien. L’écriture fascine, hypnotise même, on entre dans le cerveau quand même assez dérangé de Will et on quitte notre sol pour entrer dans ce voyage durant lequel on ne sait pas trop ce qui va arriver, c’est une dérive entre délire du LSD et réalité de la route. La brutalité, c’est celle du personnage principal, Will Bear, envers lui-même, envers les autres, brutalité noyée dans des vapeurs de défonce, dans un désespoir profond, une sorte de quête métaphysique de lui-même, de son histoire et essentiellement dans l’histoire de sa potentielle nombreuse descendance. Seul Flip le chien, l’ami, celui de confiance qui jamais ne trahit, Flip fidèle compagnon, est l’objet de toutes les attentions de Will. Ci-dessous, un passage que j’aime particulièrement:

« Il faut s’interroger sur les colons des Grandes Plaines. Ces Blancs qui, jadis, ont tué les Indiens et revendiqué cette terre sans jamais en démordre; qui ont abandonné à leurs enfants et petits-enfants ce legs de poussière. Un ensemble de baraques en bois avec, à l’arrière, des jardins envahis d’amarantes, de carcasses d’autos, de balançoires abandonnées, d’arbres assoiffés et rabougris. Le génocide en valait-il la peine?

Voilà ce que je me dis et puis je me ressaisis. J’exagère un peu quand même. Le service client de l’aire de repos de Campo est excellent. Il y a, à la caisse,  une adolescente au visage rond, très polie, et qui sourit gentiment à mes compliments. Un manager chauve, accablé de soucis, est penché sur son ordinateur portable. Qui suis-je, après tout, pour prendre ces gens de haut, même s’ils sont les descendants d’assassins?

Tout compte fait, nous sommes tous, assurément, des descendants d’assassins, vous ne croyez pas? Sinon, nous ne serions sans doute pas là. »

Will a été un grand donneur de sperme et se lance dans une course recherche de sa descendance, chemin chaotique qui le mènera à Cammie. Qu’il ne verra ni ne rencontrera physiquement jamais. Cammie sera une voix sur internet, au téléphone, et dans un drone à la fin de la course. Cammie aux mille visages va rester pour la lectrice que je suis une supposition, dirais-je, peut-être juste une hallucination vocale du héros, ou bien elle existe vraiment? La 4ème de couverture semble dire que oui, elle existe, c’est elle qui appelle un jour Will. Mais est-elle réelle? En tous cas, une chose est sûre et indéniable, Dan Chaon, par le biais de Will, pose les questions essentielles sur le monde, sur l’environnement, sur notre finitude avec celle de notre planète.

« Je ne sais pas trop ce qui tombe du ciel. peut-être des détritus emportés par le typhon en provenance du Nord-Ouest, au large de la côte, ou encore de la  cendre en provenance du mont Silverthrone au Canada.[…]. Ça va être le moment pour l’humanité de rendre des comptes, j’en suis sûr, et pourtant même chez ceux d’entre nous qui acceptent l’inéluctabilité de la mortalité massive chez l’homme, il reste un espoir prudent; On attend de voir comment l’Armageddon va se dérouler, guettant tout ce qui pourrait faire qu’il tourne à notre avantage. Même dans le pire des cas, il y a des chances qu’au moins certains des nôtres se battent suffisamment longtemps pour devenir des créatures capables de s’adapter à tout nouvel environnement. Je ne suis pas biologiste de l’évolution, mais j’ai foi en la ténacité de notre espèce.

Je baisse la tête et continue de conduire, penché sur le volant pour voir le mieux possible à travers la traînée de vase translucide laissée par les essuie-glaces. Je ne dois pas dépasser les quinze kilomètres à l’heure, mais je suis bien déterminé à arriver à destination. »

Voilà la force de ce roman que je trouve inclassable. J’aime cette dérive dystopique dans le van de Will à travers les USA, avec malgré tout un attachement à ce personnage plein d’ambigüités, parfois touchant, parfois repoussant. Le talent à mettre le lecteur, la lectrice en position délicate par ces ambigüités, la complexité à tenter de cerner Will et son univers. Je ne juge pas utile d’en dire plus, mais il y a là de belles pistes de réflexions sur notre monde, et sans aucun doute de la philosophie. Il est question de famille, de solitude, d’abandon . Bien évidemment que je ne dis qu’une infime partie de ce qui remplit ce roman très unique où on croise aussi Ward, Patches, Experanza, Tim Ribbons et d’autres. Ce livre est un voyage dans plusieurs dimensions, j’ai adoré cette lecture, y compris pour ses difficultés (d’ailleurs je crois que je vais le lire sans contrainte de temps une seconde fois ). Excellente lecture, tout un monde à explorer par cet auteur inclassable. Les mots de la fin:

« Les gens sont fous, voilà ce que je veux dire. Du moins, la plupart d’entre eux. Il est tellement plus facile de tuer que de connaître le tourment de l’empathie, et jusqu’au bout nous ne pourrons pas nous empêcher de nous diviser en tribus, même quand nous ne serons plus qu’une poignée. Même le jour du Jugement dernier, nous calculerons nos profits et nos pertes et penserons gaiement à ce que nous accumulerons le lendemain.

Las, comme on disait autrefois. Comme le monde serait heureux si nous tous, l’humanité entière, pouvions nous réveiller complètement amnésiques sur une île déserte. »

Coup de cœur !

Une chanson

« Bobby Mars forever » – Alan Parks – Rivages Noir, traduit par Olivier Deparis (Ecosse)

51oocfQeMaL._SX195_« C’est Billy, le sergent de l’accueil, qui décroche. À l’autre bout de la ligne, une femme essoufflée, terrifiée, elle pleure à moitié. Elle dit: « Je voudrais signaler la disparition d’une petite fille. »

Et d’un coup, tout change.

Quand un appel comme celui-là arrive, tout le monde se redresse sur sa chaise, cesse de remplir sa grille de loto, pose son sandwich entamé. Ceux qui ont des enfants ouvrent leur portefeuille sous leur bureau, regardent la photo de Coli, d’Anne ou de la petite Jane et remercient le ciel que ce ne soit pas le ou la leur qui ait disparu. Les plus jeunes, l’air grave, essaient de ne pas s’imaginer sortant une gamine sanglotante d’une cave ou de dessous un lit, félicités par le chef, remerciés par une mère en larmes. »

Été 1973, Glasgow, retrouvailles avec Harry McCoy. Bobby Mars, natif de la ville et musicien flamboyant a été retrouvé mort d’une overdose dans un hôtel. Parallèlement, une jeune fille de 13 ans, Alice Kelly a disparu, tout comme  Laura, la nièce de Murray, le boss de Harry, une adolescente aux mauvaises fréquentations. Murray n’a pas grande estime pour son frère:

« Murray soupira.

-John est le directeur adjoint du conseil de Glasgow. Voir sa fille en fugue à la une de l’Evening Times, ce serait dramatique pour lui. Et entre nous, il va se présenter comme député l’année prochaine. Il va être candidat pour la circonscription Ouest. Tout est organisé. Il ne veut pas que les frasques de Laura sapent ses chances.

-Très élégant de sa part.

Murray eut l’air résigné.

-C’est un con, il l’a toujours été. Si ce n’était pas mon frère, il pourrait brûler vif que je ne traverserais pas la rue pour lui pisser dessus.

Il cracha un nouveau nuage de fumée, puis, agitant la main pour le dissiper:

-J’ai failli lui dire de se démerder tout seul, mais j’aime beaucoup Laura. Je ne voudrais pas qu’il lui arrive quelque chose. »

Autant dire que McCoy a du pain sur la planche. Les deux gamines disparues lui semblent relever de la même affaire, à traiter de manière urgente.

« Alice était sans doute morte quelques heures après avoir disparu, assassinée par une connaissance. Il faudrait qu’il demande à Wattie s’il avait interrogé la mère à propos d’un amant éventuel. L’idée terrifiait la population et permettait aux journaux de vendre du papier, mais en réalité il était très rare que des inconnus enlèvent des enfants. En général le ravisseur était un parent, un voisin, un commerçant chez qui l’enfant venait acheter des bonbons tous les jours. Quelqu’un en qui il avait confiance. Quelqu’un qu’il connaissait. »

Ainsi Alan Parks construit son roman à un rythme trépidant, dans Glasgow étouffant dans une chaleur d’enfer, Glasgow toujours aussi inquiétante et dangereuse, noire à souhait.

Si les enquêtes tortueuses, dans lesquelles se percutent de nombreux personnages, pleines de rebondissements, m’ont tenue en haleine, ce sont pourtant les personnages, les caractères, qui m’ont captivée. Car ce pourrait être un roman policier « ordinaire », mais c’est cet aspect qui apporte la profondeur au roman; les relations humaines tellement troubles et complexes, du début à la fin. McCoy, tout flic qu’il est, fréquente sans complexes des milieux et lieux plus interlopes, il navigue à l’aise ainsi, et je crois que dans ses enquêtes, il arrive à frôler la ligne rouge; mais ce flou entre les bons et les mauvais devient peu à peu moins flou. Entre collègues, l’ambiance est déjà extrêmement tendue. J’ai aimé Wattie, beaucoup, il est jeune, tout neuf, et aime bosser avec McCoy. Quant à McCoy, toujours teigneux, mais homme bon, il est formidable de se mettre dans ses pas et dans sa tête. Avec ou sans alcool. On lit avec un vague sourire aux lèvres les conversations de Murray avec Wattie, ou bien avec les dames de son entourage; il va se prendre des coups, il va en éviter, il va naviguer en eaux troubles, on s’accroche à ses basques, et ça part sur les chapeaux de roue. Et puis, il aime sa ville:

« Il s’appuya contre la vitre du taxi et tenta de réfléchir en regardant passer la ville. Il avait toujours aimé Glasgow la nuit, même au temps où il était patrouilleur. Il aimait les rues vides où ne circulaient plus que les derniers fêtards avinés rentrant chez eux. Seul dans la ville déserte, il voyait des choses que peu de gens voyaient. Sauchiehall Street envahie d’étourneaux, des hommes couverts de farine derrière les vitres des boulangeries, de jeunes ouvrières assises sur un muret et partageant des cigarettes et une petite bouteille de whisky. Il aimait rentrer quand tout le monde dormait encore. Il aimait se glisser sous les couvertures à côté du corps chaud d’Angela, en s’efforçant de ne pas la réveiller. »

Angela, personnage très important dans cette histoire, à plusieurs raisons. Un des personnages les plus troubles, riche en facettes plus ou moins lumineuses.

Et puis il y a l’ombre de Bobby Mars dont on partage les derniers moments, ceux où la musique le transporte, l’illumine – avec une dose dans les veines -, Bobby Mars et les Stones, sa triste fin en courts chapitres insérés au récit.

« Le gamin acquiesça et fit lentement descendre le piston.

L’effet fut pratiquement immédiat. Il sourit, c’était de la bonne. Meilleure qu’on aurait pu s’y attendre à Glasgow. Il entendit le gamin dire: » Ça va? ». Il tenta d’opiner mais sa tête était trop lourde. Il s’allongea sur le canapé tandis que la chaleur envahissait son corps. Il repensa à ce fameux soir chez Sunset Sound, pour l’enregistrement de « Sunday Morning Symphony », la pris magique qu’il avait faite. C’était le bon temps, le temps où il avait l’impression que tout allait lui réussir. Que ce serait touj… »

Comme il fait chaud à Glasgow…Ventilator Blues

C’est par ce talent du portrait, par la place laissée aux personnages « secondaires » – donc ici ils ne le sont plus – , la capacité à décrire Glasgow, fascinante par tant de noirceur et de recoins plus ou moins sordides, par les scènes de pub, de beuverie, avec la mère maquerelle Iris et son entourage, c’est ainsi qu’Alan Parks a la capacité à nous rendre visibles tous ces lieux et toutes ces personnes, c’est ainsi que ce livre prend chair et force. C’est un vrai grand plaisir de tourner les pages, parce qu’on veut la suite. On va de surprise en surprise, rien n’est jamais comme on l’imaginait, haletant, nerveux et remarquablement écrit, voici un roman que je n’ai pas lâché. Bonne lecture !

Je ne peux pas m’empêcher de finir avec cet extrait – un peu long mais ça le vaut bien-  qui m’a beaucoup fait rire, un poil moqueur, j’aime bien l’esprit vache d’Alan Parks…sans oublier que le roman se déroule en 1973.

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« Quoi que McCoy ait pu attendre de sa soirée avec Mila, ce n’était pas ce qu’il était entrain de vivre. Qu’était-il en train de vivre d’ailleurs? Ils se trouvaient dans une grande salle avec des fenêtres donnant sur Blythswood Square et regardaient un gros homme, assis par terre, en salopette, jouer de l’harmonium et chanter des chansons qu’il semblait improviser sur le moment. Assis de chaque côté, deux guitaristes tentaient de l’accompagner, l’air aussi perdu l’un que l’autre.

En voyant le public réuni dans cet immeuble du Scottish Arts Council – pour moitié des jeunes hippies, pour moitié des couples de quinquagénaires aisés -; il avait compris que ce serait un spectacle intello, mais là, ça allait un peu loin.

L’homme qu’ils regardaient  s’appelait Allen Ginsberg. Apparemment, c’était un poète célèbre, et ils étaient censés être honorés par sa présence. McCoy n’avait jamais entendu parler de lui, contrairement à ce qu’il avait laissé entendre lorsque Mila lui avait annoncé où ils allaient. À présent, au grand dam de McCoy, les musiciens avaient été congédiés et il récitait l’un de ses poèmes.

Mila se tourna vers lui et sourit. Il sourit à son tour, s’efforça d’avoir l’air intéressé.

Elle se pencha vers son oreille.

-Vous pouvez y aller, je crois , dit-elle. »

« Note de l’auteur, drôle jusqu’au bout sur ce sujet : Pour être tout à fait honnête, j’ai déplacé la performance d’Allen Ginsberg de quelques jours. Toute autre inexactitude est non intentionnelle. Et imputable à moi seul. »

 

« L’amant de Janis Joplin » – Élmer Mendoza – Métailié noir, traduit par François Gaudry

« Il faisait froid? Et alors? Le temps n’allait pas empêcher les couples de danser sous la magie de la lune, dans les hauteurs de la sierra, à l’entrée d’un hangar sombre où il n’y avait qu’un lecteur de cassettes. Qui avait besoin de plus? pensait Carlota Amalia Bazaine en observant les garçons qui faisaient bruyamment les malins à l’écart du bal, exclus par le manque de filles. Elle fut tentée de se joindre à eux pour rigoler un peu mais se ravisa: ce soir-là elle avait envie d’autre chose. Elle ne pouvait pas danser, tout le monde le savait, parce qu’elle était une femme à part: chasse gardée de Rogelio Castro, personne n’aurait osé l’approcher, encore moins ces jeunes qui préféraient s’en prendre à David Valenzuela avec des tapes sur la tête et des bourrades dans le dos, en criant: Ferme ton bec, ducon, les mouches vont entrer. »

Je viens de terminer ce livre, avec une très belle fin. C’est l’histoire de David, un jeune homme un peu perturbé psychologiquement, naïf, crédule, très gentil et puis accompagné de voix qui lui font la causette. Selon ce qu’il entend c’est « son karma » , « sa partie réincarnable » ou le diable qui lui parle, le conseille, se moque, en tous cas le dérange. Il n’est pas très beau, David, avec ses grandes dents en avant, il est doux et sensible. Mais aussi capable de tuer n’importe qui d’un jet de pierre. Il va découvrir ça au début du livre, alors qu’il danse avec Carlota, la femme interdite, d’un jet de pierre il tue Rogelio. Il ne sait pas encore qu’il vient de déclencher une guerre furieuse au sein des familles de narco trafiquants de ce triangle d’or du trafic de marijuana, le Sinaloa.

Alors que Rogelio s’en prend à David:

« Profitant de ce qu’il avait baissé son arme, David tenta de s’enfuir vers la montagne, mais son ennemi hurla: Où tu vas comme ça, fils de pute? Il lui barra le chemin et le bourra de coups de pied, David voulait s’éloigner, mais la cour grandissait comme sa peur. […] David aperçut Carlota Amalia le dos tourné pour ne pas voir, réfugiée dans les bras de ses amies. Les autres restaient immobiles, la violence engendre la lâcheté. Alors David regarda son agresseur qui, avant de le sacrifier, s’offrait le luxe de  pointer son arme vers le ciel, pour ensuite la baisser lentement, lorsque David sentit sous ses doigts une pierre qu’il lui lança en pleine tête, crac, comme un ultime réflexe de défense.

Rogelio s’effondra sans connaissance. »

Et ce sont les ennuis qui commencent… Parce que Rogelio et sa famille sont puissants. Bienvenue dans le cartel du Sinaloa

C’est ainsi que commence un voyage épique avec un grand nombre de personnages, des dialogues assez drôles, et surtout David, que j’aurais aimé encore plus présent dans le livre, parce qu’il est vraiment attachant, inattendu. Et l’amant de Janis Joplin, c’est lui…, lui selon Carlota

« …c’était un gars sympathique et propre, dommage qu’il ne soit pas normal; […] Petite, elle adorait David, mais en grandissant elle avait remarqué ces petites tares dont parlaient tous les autres. Dommage qu’il soit si différent: toujours la bouche ouverte, les dents de devant démesurées. »

Par son père et un oncle entraîneur – entre autres activités – de l’équipe locale de base-ball, grâce à son talent de lanceur ( de pierres ) David va se retrouver à Los Angeles, il va rencontrer une fille bizarre qui lui dit « Are you Kris Kristofferson ? «  et l’emmène dans une chambre d’hôtel, lui fait l’amour en 8 minutes et bye bye.

« Hello! le salua une femme. Are you Kris Kristofferson ?  David ouvrit la bouche, il n’avait rien compris. Elle tira une bouffée de son joint et dit sans souffler la fumée: Is this place the Chelsea Hotel? David fit oui de la tête, la femme sourit: Great, follow me, et lui fit signe de la suivre. Quoi, qu’est-ce qu’elle veut? David l’observa sans bouger. C’est peut-être le diable, pensa – t-il, il est sorti de ma tête. Arrête de débloquer, répliqua sa partie réincarnable, cette femme veut de la chair fraîche. » 

Elle lui dit être Janis Joplin. Notre David est fou éperdu d’amour, et la photo de Janis et ses chansons, ne vont plus le quitter.

« Janis Joplin, affirma la femme, I’m Janis Joplin, you can tell everybody you fuck Janis Joplin, et elle lui montra la porte. Go, baby, get out, please. David comprit, observa un instant ses pieds, puis il se leva, se rhabilla et sortit sans dire un mot. »

De retour au Mexique après quelques déboires dans l’équipe des Dodgers, il n’aura plus qu’un objectif, retourner à Los Angeles et épouser Janis…

C’est bien sûr tout un tas de péripéties meurtrières autour des familles de narcotrafiquants, mais honnêtement, pour moi le plus intéressant c’est le sort de David et de ces voix qui l’accompagnent, c’est un très beau personnage. Et puis l’humour – cette idée de Janis Joplin, j’adore !  – un humour qui souvent ridiculise les gros bras et met David à l’honneur, mais qui montre également à quel point les pays et leurs institutions – ici la prison –  sont corrompus. David, avec son espèce de naïveté, de candeur, a des réflexions pas si bêtes et curieusement, il attire les belles femmes, Carlota, puis Rebeca. mais son cœur est pris par Janis…

« Rebeca lui souriait: mon loup, j’ai quelque chose à te dire, elle se plaça sur la traverse centrale, rejeta la tête en arrière pour faire ressortir ses seins, plus rien  ne subsistait de sa colère de la mi-journée et, comme il ne se sentait pas agressé, David était excité. Allez, rapproche-toi, conseilla la voix. Sers-toi de tes mains. C’est quoi, Rebeca? Ben, je vais me marier avec Maríano. Avec ce type? hurla la voix. Gloups. Oui, mon loup, et là, ce sera ma dernière danse. La dernière? Oh non! se lamenta sa partie réincarnable, juste au moment où tu te réveillais. »

On croise de nombreux personnages, et le regard sur la famille est assez réjouissant lui aussi. Celle de David est peut-être bien la moins décadente, mais je dis bien: peut-être ! Lecture qui, si elle n’est pas inoubliable, m’a vraiment distraite, amusée autant par son écriture qui balance bien que par ce David et son compagnon de cerveau. A ne pas négliger par ces temps moroses ! Et puis, il y a Janis

« Le ton avec lequel on parlait d’elle commença à inquiéter David, et là-dessus l’animateur répéta qu’on avait trouvé le cadavre de la chanteuse à Los Angeles.[…] David fondit en larmes comme ceux qui ont tout perdu, il y avait dix-huit heures que Janis était morte et lui ne se doutait de rien, le regard rivé sur son poster: elle était là, pleine d’énergie, en train de chanter. »