« Terres de feu »- de Michael Hugentobler, postface de Geremia Cometti – éditions Hélice Hélas – ( Suisse ) – , traduit de l’allemand

« Première partie

C’est l’aurore après les ténèbres

Le triomphe qui raille la défaite

Un cœur où toute crainte se consume

Un trésor inestimable et menaçant »

Quel livre fascinant ! Captivant ! Qui raconte la vie d’un dictionnaire, LE dictionnaire Yámana-Anglais de Thomas Bridges, qui sera sauvé par le professeur Ferdinand Hestermann. Histoire vraie, comme on dit, et tellement impressionnante ! Comment un homme, affrontant le régime nazi, les interdictions multiples, bravant tous les risques encourus, va sauver ce merveilleux dictionnaire établi et rapporté par l’anglais Thomas Bridges.

Comment, en pleine fureur nazie, bravant tous les obstacles, Hestermann, un héros, va par amour des langues et de celle-ci en particulier le yamana ou yahgan, une langue sans racine autre que la sienne, semble-t-il, comment va-t-il arriver à  le sauver. Suivez-ce lien https://korke.com/magazine/les-indiens-yagans/ ( sans risque et article passionnant ! )

Là où se trouve la littérature dans ce livre, c’est que l’auteur nous conte une véritable aventure extrêmement dangereuse, celle de ce linguiste passionné, qui veut absolument sauver ce dictionnaire, qui affrontera tous les dangers du nazisme qui a tissé sa toile mortifère sur tout, jusqu’à la culture. Et ça se lit réellement comme un livre d’aventure, rebondissements, stupeurs, retournements de situation, apparitions.

Ainsi le livre nous présente d’abord Hestermann, puis on part au Chili, en Patagonie sur les pas de Bridges, du temps passé avec les Yamanas ( ou Yaghans ) pour cette collecte d’une langue au vocabulaire extrêmement développé et complexe. Bref.

Absolument pas résumable ce livre exceptionnel est un roman d’aventure, humaine et littéraire, c’est un hommage à ces héros plutôt méconnus qui ont sauvé un patrimoine rare en dépit des dangers encourus. On retient son souffle, on suit Hestermann et Bridges dans leur opération de sauvetage, et on est tellement soulagé, quand au bout, le dictionnaire est sauvé…presque une aventure façon Indiana Jones, MAIS VRAIE !!! C’est un roman historique, érudit, un roman d’aventure, un regard aussi sur la période affreuse du nazisme – et de ses ravages – un roman sur l’obstination et le courage de gens passionnés, leur obstination à résister à la violence, à l’idiotie, tous deux en rédigeant, en protégeant ce dictionnaire d’une langue parlée par un tout petit peuple. Ceci aujourd’hui serait-il possible, même avec toutes les technologies du siècle ? Ces deux hommes ont mené un combat contre l’ignorance et pour l’érudition. Car comment expliquer sinon que cet  anglais et cet allemand décident de sauver un dictionnaire plein d’une langue parlée par un tout petit peuple, si ce n’est la passion du savoir? Et je m’excuse, mais ça !… C’est magnifique ! Et je rajoute qu’on a pas une seconde de répit, le livre est plein d’action, de rebondissements, bref, c’est magnifique !

J’ai adoré lire cette histoire tellement passionnante, impressionnante aussi, pleine de suspense, pleine de sens et d’intelligence, si bien écrite. Un livre absolument remarquable, surtout en ce moment, je trouve. Et voilà.

« Un seul oeil » – Michèle Pedinielli, éditions de L’Aube/ Noire

Comme une idiote, j’ai commencé à lire Michèle Pédinielli avec le troisième de la « série  » mettant en scène la terrible et merveilleuse Diou, de son vrai nom Ghjulia Boccanera , à savoir: « La patience de l’immortelle ». J‘ai rectifié le tir, j’ai acheté et lu les trois précédents, « Après les chiens » , « Sans collier » et « La patience de l’immortelle », et me voici aujourd’hui après la lecture du 5ème, « Un seul œil ». Alors j’ai repris le fil comme il faut et voici le 5ème qui nous emmène dans Nice soumise à des travaux infernaux qui bouleversent la vie de la ville. Elle n’aime pas ça, Diou, qu’on bouscule sa ville. Elle n’aime pas non plus qu’on la bouscule et qu’on bouscule – voire pire – les gens qu’elle aime. C’est raté dans cet épisode, avec Dan dans le coma, Diou décide de mener l’enquête. J’ai adoré le premier livre, je dois le dire, et Diou, cette détective pas dans les clous côté normes, tellement drôle, mais aussi tellement plus sensible qu’elle ne le montre, je l’adore, Diou ! Elle est au fond tendre, tolérante, drôle, pleine de qualités humaines nécessaires voire indispensables pour faire son métier, néanmoins elle ne supporte pas les fachos, les méchants, les tristes sires, il ne faut pas la lui faire à l’envers ! La ténacité, la perspicacité, ce qu’il faut de colère en font une fausse dure, une vraie têtue. C’est donc de ce dernier livre dont je vais vous parler, « Un seul œil ». Souvent très touchant, car il met à mal Dan, et Jo.

« Jo vit derrière l’église Notre-Dame-Des-Grâces, que tout le monde appelle l’église du Vœu. On n’a jamais vraiment réussi à s’éloigner l’un de l’autre, dix minutes à pied de porte à porte, et encore quand tu as mal au genou. Mais quand même, il a choisi l’autre côté du Paillon pour s’installer. Avec Alexa. »

Dan victime d’un « accident » est dans le coma sur un lit d’hôpital, quant à Jo, il vient de perdre la femme qu’il aimait, Alexa, morte assassinée. Même pour une dure à cuire comme Diou, ça fait beaucoup. De nombreuses pages sont celles où Jo parle d’Alexa, alternant avec Diou au chevet de Dan. La voix de Diou laisse place au récit de Dan qui conte ses amours homosexuelles, aussi bouleversantes que violentes. Ghjulia, au milieu de tout ça, trouvera un peu de bonne humeur, de rire, chez ses copines Romy, Baptistine, Esme, tellement du sud mais tellement à l’ouest aussi ! Ces scènes révèlent le talent de Michèle Pedinielli, capable de nous jouer des tragi-comédies rythmées, alternant scènes hyper émouvantes – quand Dan raconte son histoire atroce avec William, une erreur amoureuse, puis des scènes cocasses ( Diou qui doit se saper classe et qui demande de l’aide à ses copines…) ou d’autres bien plus sombres.

Scène drôle: Chez Romy, la coiffeuse:

« Je n’ai pas le temps de lui demander comment va la famille – sa mère, sa sœur -qu’elle se lance dans sa principale actualité du jour.

« Putain, mais tu y crois, toi, que l’autre con qui travaille pour la mairie, juste à côté, il a été livré de ses paquets et moi toujours pas? Oh, mais quoi, il faut tailler des pipes par botte de douze pour avoir son colis, maintenant? »

Moi j’en connais qui gobent les somnifères par poignées de six.

« Et quand tu essaies de les avoir au téléphone, tu tombes sur une plate-forme à l’autre bout du monde, les pauvres, c’est pas leur faute, mais qu’est-ce qu’ils y connaissent à ma rue et qu’est-ce qu’ils s’en foutent de mes teintures? « 

Michèle Pedinielli sait toujours maintenir un bel équilibre avec une trame où l’humanité de Ghjulia, sa fidélité, sa loyauté s’affirment avec force dans les amitiés et les amours, et puis le pan enquête, tissé au reste. Enfin il y a la vie: la vie, la ville, toute cette vie humaine, et animale – ne pas oublier la chienne Mila, celle de Mme Fiorelli qui, partie à l’hôpital, a laissé la petite chienne aux bons soins de Ghjulia. Enfin ici se découvre la vie de Nice et de son peuple . Que dire si ce n’est que c’est un régal à lire, pas une nanoseconde d’ennui. Et je n’oublie pas cette surprise magnifique , la visite formidable du commissaire Soneri  (de Valerio Varesi ), et ça c’est chouette ! Je sors de ce livre enchantée par Diou et son tempérament génial, une nana à l’esprit large et au grand cœur – comme il en manque encore trop. Et un dénouement qui m’a soulagée. Diou, de ces personnages qui s’incrustent dans notre vie, et qu’on retrouve comme une vieille copine – ancienne, hein, pour vieille ! – . Je conseille vivement.

Michèle Pedinielli, à consommer sans modération ! Une fin si émouvante, si pleine d’amour, Diou, Ghjulia, la tendre dure.

« Ma main dans tes boucles brunes, sensation terriblement douce. Ils ont enlevé le strip de ta paupière. J’approche ma bouche de ta joue et je te dis comme un souffle, Dan, c’est moi, tout va bien, je suis là. Les mots que tout le monde murmure aux aimés, aux parents, aux enfants qui souffrent.

Tout va bien, je suis là.

      Quatre fois

      Cinq fois

Tout va bien

      Six fois

Je suis là.

      Sept fois

Tu ouvres un œil.

Un seul œil.

C’est suffisant, 

Carthage n’est pas tombée. »

« La vie meilleure » – Etienne Kern, éditions Gallimard

« Il n’existe aucune image de cet instant précis. Aucun film, aucune photo. On ne peut qu’imaginer ce bleu, ce rose, ces lueurs douces sur les masses sombres qui viennent d’apparaître à l’horizon. Quelques minutes encore et les masses seront toutes proches, scintillantes par endroits, nettement découpées sur le ciel. Sur le pont, les passagers pousseront des cris de joie, plisseront les yeux vers la lumière. Huit jours qu’ls attendent ça, la statue, les gratte-ciel, tout un monde vertical et aérien. »

Voici un petit livre très touchant, lu cet après-midi pendant qu’il pleut dehors. Après lecture, je me dis: « Oui, il pleut, mais c’est bon pour mes arbres, oui il pleut, mais c’est une bonne chose… ». Car je viens de lire l’histoire d’Emile Coué, celui de la fameuse méthode Coué. Ce fut une rencontre avec un brave homme, sensible aux autres, généreux, et qui de pharmacien de province va devenir une vraie star ( il sera reçu dans le monde entier ou presque à la fin de sa vie ) .

Le livre ne serait pas aussi plaisant à lire si l’auteur n’avait pas un beau talent d’écriture, il sait juste frôler parfois le ridicule de Coué, mais sans malice, il sait en faire un homme dont la méthode sert autant à lui-même qu’aux autres, enfin, avec quelques limites, celles de la médecine, celles de la rationalité et de ce qu’on appelle « l’esprit scientifique ». Cet homme, on le regarde vivre, mûrir, vieillir auprès de sa femme Lucie, on le suit dans sa « recherche scientifique », qui veut être un baume sans substances chimiques, un mantra rassurant. Je veux, je peux, demain je n’aurai plus mal aux dents, demain j’irai mieux, demain, je le sais, j’en suis certain, demain je vais aller mieux. L’auto-persusasion. Emile Coué est à mon avis le père de tous les « mouvements » actuels du « développement personnel », du « safe » etc etc etc…

« Des pistes s’ouvrent. Ses carnets se couvrent de schémas, de formules, de phrases à essayer, plus tard. Emile ne veut plus seulement soigner, mais aider à aller mieux, à tenir bon, à être heureux. « Pensez toujours « je peux’ et jamais « je ne peux pas ». Ayez la certitude d’obtenir ce que vous cherchez et vous l’obtiendrez. Vous n’êtes pas des malades, vous êtes des amis. »

Mais Etienne Kern n’en fait pas un charlatan, l’homme a des convictions, il doutera très souvent, retournera à sa pharmacie, mais les sollicitations venant, peu à peu et sur le tard, il deviendra une star internationale de l’auto-conviction. En tous cas un beau personnage quand même, qui n’était pas vénal pour deux sous.

Le plaisir de lire cette histoire tient quand même beaucoup à la très belle plume d’Etienne Kern, le ton se fait tour à tour gentiment moqueur, sensible, ému, perplexe aussi. En tous cas il aime son personnage et fait aussi de l’épouse, Lucie, une personne discrète, mais majeure dans la vie de Coué. Elle apporte au roman fleurs et piano, raison et modération, très attachante, Lucie.  Emile Coué en démonstration:

« Charles s’installe dans un coin, ne manque rien du spectacle. Les gestes, l’intonation, l’effet que fait sur les uns ce qui arrive aux autres, tout le passionne, tout finit dans son calepin. Il examine, il analyse, il juge. Il n’est pas dupe, au fond, des faiblesses de la Méthode, mais quelque chose l’entraîne là, le fascine, ce pouvoir malgré tout, ces gens qui se relèvent d’un coup, radieux, sincèrement convaincus qu’une vie nouvelle s’offre à eux. Et à son tour, ne serait-ce que pour voir, il répète avec eux la formule qu’Emile vient tout juste d’élaborer: « Tous les jours, à tous points de vue, je vais de mieux en mieux.

Ah! Qu’il est fier de sa trouvaille, Emile, il a fallu 1913 pour qu’elle lui vienne, étincelante, entêtante, merveilleusement simple, enclose à jamais dans la perfection de ces quatorze syllabes. A tous points de vue, surtout, c’est la pointe ultime: aucune longueur, aucun détail, aucun de ces mots qui, par le seul fait d’être là, pourraient imprimer dans notre esprit l’idée de ce qu’ils veulent dire. Car le cerveau est bête, explique Emile, il ignore les négations. Allez répéter Je n’ai pas peur, et seul peur restera. L’autosuggestion est un art. Il faut savoir ruser. »

Lecture instructive sans être lassante, drôle, émouvante, et un personnage assez incroyable. J’ai bien aimé !

Ah ! J’oubliais ! John Lennon, bien sûr !

« Mon fils ne revint que sept jours » – David Clerson, éditions Héliotrope

« Le premier jour mon fils me confia avoir la sensation que son cerveau pourrissait. Quand il passait la main dans ses cheveux ceux-ci s’arrachaient par centaines. La peau de son crâne était sèche, squameuse. Pourtant l’intérieur lui semblait gonflé par l’humidité. Il croyait parfois qu’un liquide s’écoulait de sa boîte crânienne, lui tombait sur la langue et qu’il l’avalait. »

Vous en conviendrez, le début de ce livre très court, plutôt une nouvelle qu’un roman, est assez peu engageant. Si étrange…

Voici l’histoire: une femme dans un chalet en Mauricie, du côté de Shawinigan, voit un jour arriver son fils qu’elle n’a pas vu – et pas su où il était – depuis dix ans. Il fait à sa mère le récit de son errance et tous deux vont passer beaucoup de temps à marcher dans les tourbières locales, l’homme y retrouvant son enfance.

C’est une sorte d’envoûtement étrange que ce récit, enchanté par ce milieu très particulier que sont les tourbières. L’eau, les plantes, sphaignes et autres, les champignons, la décomposition en lente avancée, avec ses odeurs de tourbe, de pourriture…tout ça donne à ce court petit livre une étrangeté un peu malaisante parfois. Mais le fond du récit, c’est le symbole qu’est cette tourbière, à l’ image du cerveau de l’homme qui après s’être replongé là, repartira. Laissant sa mère, à nouveau. 

Il y a derrière une histoire familiale, juste frôlée, mais cette femme ne restera plus seule dans ce lieu hanté, en quelque sorte. Je pourrais bien sûr dire plus, mais c’est si court, ça n’aurait pas de sens. En tous cas c’est une écriture un peu hypnotique, pour un monde étrange, une histoire triste, mais qui sur la fin s’éclaire par la grâce des petits enfants. Néanmoins, du fils à la mère, on frôle les abords de la folie.   

Ce texte se lit sans peine, mais avec des frissons, pas seulement pour la tourbière – qui pour moi est un symbole autant qu’un milieu – mais aussi pour l’ambiance très spéciale rendue par l’écriture, une sorte de silence, des odeurs, des bruissements… 

Etrange .

« Ténèbres et compagnie » – Sigitas Parulskis, éditions Agullo, traduit du lituanien par Marielle Vitureau

TÉNÈBRES ET COMPAGNIE - Agullo Editions« COCHONS

« Ma vie ressemble à un mégot » pensait Vincentas en glanant par terre les restes de tabac écrasé, humides de salive. Comme si ce n’était pas lui qui menait sa propre vie, comme si  c’était quelqu’un d’autre qui agissait à sa place. Et que cet autre n’avait laissé qu’un mégot de la vie de Vincentas, puis l’avait jeté et s’en était allé. Et Vincentas était resté à se consumer. »

Me voici confrontée à un livre dur – pour le sujet – et perturbant – pour la même chose -, une lecture peu habituelle et qui raconte l’horreur. En Lituanie, en 1941, le peuple lituanien participa activement au génocide de la population juive du pays: 94% fut exterminée. Il est vrai qu’on ne connait pas très bien l’histoire de ce pays ni tellement sa littérature – enfin il me semble qu’on ne lit pas tous les jours des infos sur la Lituanie, ni sur sa littérature -.

Il m’a été difficile de lire ce livre, dur, cru, violent, où une histoire d’amour, pourtant, parvient à redonner figure humaine au personnage principal. Lui, c’est Vincentas, photographe.

« Quand la guerre a commencé, il est sorti dans la rue pour la photographier. Les partisans insurgés l’ont arrêté et l’ont accusé d’espionnage pour le compte des bolchéviques. Ils ont voulu l’abattre sur place, mais ils l’ont finalement enfermé dans une geôle. Quand ils l’ont fait sortir et adosser contre le mur, un officier SS l’a sauvé de la mort. »

Qui a « négocié  » sa tranquillité et celle de la femme juive dont il est épris, Judita, en échange de photographies des massacres. Vincentas n’est pas « mauvais » – enfin chacun jugera comme il veut -, mais il obéit, il photographie, parfois essaye d’éviter certains clichés, mais l’allemand veille. Près de la fin, la lettre de Judita, magnifique. Vincentas n’est pas « mauvais », mais enfin, il collabore.

Vous disant ceci, je revis encore le moment où j’ai failli laissé ce livre tant il contient de violence, que les moments d’amour, de tendresse de ce couple plus qu’improbable, ne suffisent pas à faire supporter.

« Sur le lieu de la fusillade se trouvaient également deux lignes de surveillance: la première formée par les policiers lituaniens, la deuxième par les gendarmes allemands avec leurs mitraillettes. Les Juifs devaient entièrement se déshabiller et se mettre à plat ventre dans la fosse. Des bataillons d’hommes s’arrêtèrent au bord de la fosse, quelques Allemands avec des armes automatiques les rejoignirent et soudain trois condamnés se mirent à courir le long de la fosse au lieu de rester allongés. Ils réussirent à s’en échapper, tentèrent de se diriger vers la rivière, mais les tirs se succédèrent et les trois hommes s’effondrèrent. »

Néanmoins je l’ai lu d’un bout à l’autre un après-midi dans mon fauteuil, sidérée. Car il y a tant d’ambivalences, tant d’atrocités, tant de passages où je me suis dit, mais comment, comment, comment est-ce possible…Je vais mettre ici quelques extraits, et ne vais pas écrire bien plus. Pour faire trouver un lectorat à un tel livre, il ne faut pas trop en dire, mais surtout il faut dire que ce photographe navigue à vue – pour ainsi dire – entre la peur qui lui occupe le ventre, et sa capacité à se distancier ( vraiment? pas sûre du tout ). Sans doute, j’aurais pu renoncer au bout de quelques pages, mais je suis obstinée, et je voulais savoir jusqu’à quelles altitudes iraient ces atrocités nazies, et la complaisance lituanienne. Reste cet amour en temps de guerre, quelques pages lumineuses grâce à la belle Judita. Des passages bouleversants, sang et larmes. La lettre de Judita, extrait, assez long:

« Tu as dit qu’il existe des similitudes entre le Christ et le photographe. Ils ne font qu’observer les gens sans pouvoir les transformer ni les aider. Le rat aussi observe. Il attend qu’une miette tombe pour l’attraper. Mais nous ne sommes pas des rats, nous ne sommes pas des idoles que l’on accroche aux murs des temples. Nous sommes des humains. Nous devons faire des choix, nous devons répondre de nos actes. Personne d’autre ne peut le faire à notre place, c’est à nous-même que cela revient.

En quoi es – tu meilleur que ce pervers qui viole les femmes en regardant une tête décapitée? Tu as regardé mourir des milliers de gens, et tu n’as pas fait que regarder, tu as tout capturé avec tes images et ce pour le plaisir de quelqu’un. Et de retour à la maison, tu violais une femme, tout en savourant l’image des mourants dans ta tête. Oui, tu violais, car l’amour mensonger est une violence pire qu’un crime évident. C’est comme si j’avais fait l’amour avec un rat qui avait revêtu provisoirement l’apparence d’un être humain. La guerre fait tomber les masques.

Ne me cherche pas, je ne veux plus te voir. Même si mon cœur se déchire, je ne le peux plus. « 

C’était tout. Rien de plus. Juste une lettre. »

Terrible. Et édifiant.