Vacances

Petite pause de fin d’année, un temps consacré aux miens, et à la lecture. Retour le 6 janvier.

Je vous souhaite à toutes et à tous de finir cette année dans l’amour et la gaieté. 

Je vous embrasse et à bientôt !

« Kinderzimmer » – Valentine Goby, Actes Sud

« Elle dit mi-avril, nous partons en Allemagne. »

On y est. Ce qui a précédé la Résistance, l’arrestation, Fresnes, n’est au fond qu’un prélude. Le silence dans la classe naît du mot Allemagne, qui annonce le récit capital. Longtemps elle a été reconnaissante de ce silence, de cet effacement devant son histoire à elle, quand il fallait exhumer les mages et les faits tus vingt ans; de ce silence et de cette immobilité, car pas un chuchotement, pas un geste dans les rangs de ces garçons et filles de dix-huit ans, comme s’ils savaient que leurs voix, leurs corps si neufs pouvaient empêcher la mémoire. Au début elle a requis tout l’espace. Depuis Suzanne Langlois a parlé cinquante fois, cent fois, les phrases se forment sans effort, sans douleur, et presque, sans pensée.

Elle dit le convoi arrive quatre jours plus tard. »

Ainsi débute ce roman, récit absolument bouleversant. Je ne sais pas trop comment partager avec vous cette histoire. Histoire de femmes, de guerre, de déportation, de solidarité. Histoire de femmes qui parfois portent un enfant en elles, histoire de barbarie, de courage, et de ce mot si galvaudé, de résilience.

Valentine Goby nous porte dans la vie de ces femmes de diverses nationalités qui furent déportées à Ravensbrück; détenues politiques ou amenées là à cause de leurs origines tziganes, rom, juives,… Mais ici, il est surtout question de la Kinderzimmer, la chambre des enfants, ces enfants encore dans le ventre de leur mère quand elles sont déportées, enfants qui s’ils arrivent à terme seront donc regroupés dans cette chambre, aussi sinistre que le reste de ce lieu; les enfants parfois y survivent sans hygiène et peu de nourriture ( sur 500 enfants nés à Ravensbrûck, seulement 40 ont survécu ).

J’ai vu il y a peu le film « Lee Miller », et en lisant ce livre, j’ai revu les scènes où la photographe arrive aux camps libérés et voit. L’atrocité insupportable.

Je découvre Valentine Goby avec ce livre, je n’ai lu auparavant que des Entretiens , « Devenir montagne », chroniqués sur ce blog, et je n’en ai pas fini avec cette autrice délicate, fine, et ici bouleversante dans sa façon si sensible de narrer cette histoire atroce. Il existe une « mise en image » du livre de Valentine Goby, une BD de Ivan Gros (Actes Sud BD ). 

Bouleversant, rempli de l’humanité farouche de ces femmes de toutes origines, de leur force absolument inouïe, de leur acharnement à faire tenir en vie elles toutes et ces bébés qui sont dès leur naissance de presque fantômes. Remarquable.

 

« Junil » – Joan Lluis Lluis – Les Argonautes – éditeur, traduit du catalan par Juliette Lemerle

Junil par Lluís« Première partie

La province de l’étang

I

La rage meurt aussi

« Il y avait un homme qui méprisait sa fille. Ce mépris, manifeste et constant, fut d’une certaine façon la cause de la mort de cet homme, qui n’interviendra donc que brièvement dans ce roman. Peu de temps après avoir surgi de la page blanche, il y retournera à jamais. Et même si sa présence restera vive et implacable dans l’esprit de sa fille, il ne fera ici que des apparitions allusives, sans doute superflues, comme une brise matinale qui renonce vite à souffler. S’effacer; tel sera son châtiment.

Ce mépris sera aussi  la raison d’agir de sa fille, l’aiguillon qui la fera avancer jusqu’à ce qu’enfin s’évente la pestilence qui l’aura accompagnée des années durant. Quand elle se sera décidée à affronter le mépris de son père, elle prendra soin de ne jamais s’approprier ce sentiment. Et puisque c’est elle le personnage principal des aventures ici contées, le mépris cédera peu à peu le pas à d’autres sensations et principes. D’autres rages, peut-être, apparaîtront. »

Je livre volontairement ce préambule – pas intégral mais presque – parce qu’il annonce, déjà, la qualité de l’écriture de ce si beau roman. Je l’ai lu en quelques heures, emportée littéralement par les mots, par cette histoire, tenant la main de la jeune Junil.

Je n’ai pas envie de vous raconter par le détail cette aventure, car c’en est une; il y est question de livres, de poésie, et surtout de celle d’Ovide. Car cette histoire se déroule au temps d’Ovide, c’est à dire à la fin du siècle avant Jésus Christ  ( Ovide est né en 43 avant JC ). Elle nous raconte au début la fabrication et le travail de copistes des premiers ouvrages édités, sur papyrus d’abord. C’est le temps des esclaves, ce sont eux qui sont chargés de toutes ces tâches. Quant à Junil, elle est la fille du tyrannique libraire et travaille pour son père en fabriquant les rouleaux de papyrus pour les copistes. C’est ainsi que la jeune fille va s’éprendre de littérature, surtout le jour où elle lira Ovide, qui deviendra presque une obsession; enfin le reste du roman verra Junil, suivie par un groupe d’esclaves en quête de liberté prendre la fuite, réussissant à échapper à toutes les embûches dans ces temps où des groupes humains épars sur ce territoire menaient leur vie, en quête de liberté, de nourriture, en quête d’un pays sans entraves. 

Je n’en reviens toujours pas de ces possibilités infinies qu’offre la littérature. Ici elle nous parle d’elle-même, de l’attrait irrépressible que la poésie exerce sur la jeune Junil, elle nous parle de la recherche de liberté des individus jusqu’alors tenus sous le joug de maîtres le plus souvent cruels. La liberté d’aller et venir, la liberté de lire, d’écrire, d’aimer, d’être soi. Et c’est une merveille que cet écrivain nous offre, un roman d’aventure, d’amour et d’émancipation.  Suivez avec Junil et ses compagnons ces groupes étranges, aux langues inconnues, aux mœurs différentes, suivez Junil et partez avec elle vers Ovide, vers ce rêve qu’elle entretient depuis sa lecture des Métamorphoses. Accompagnez-la, et croyez moi, ce roman est tout autant roman initiatique que roman d’aventures.

Ce livre est une merveille parmi tant d’autres, chacune unique. La littérature et les talents sont inépuisables, et ça regonfle le moral comme rien d’autre. Pour ma part, je ne pourrai jamais vivre sans livres. Et celui-ci confirme tout mon amour des mots et des histoires. Allez retrouver la merveilleuse jeune Junil, vous ne le regretterez pas. C’est un roman d’aventures initiatiques. Je pourrais aussi vous faire un cours d’histoire, mais là n’est pas le propos à mon sens. Bref, emballée au possible, la Livrophage…

« Palais de verre » – Mariette Navarro, Quidam éditeur

Palais de verre par Navarro« Je n’adhère plus.

Il y a peut-être une inversion des pôles magnétiques, mais tout ce avec quoi je faisais corps jusqu’à présent, voici que je m’en éloigne. Je n’ai pas tourné le dos, claqué des portes, réglé des comptes, ni accusé qui que ce soit. Je n’ai pas eu besoin de déchirer, de rompre, d’argumenter, de convaincre. Un espace s’est installé de lui-même, une distance qui a découpé chaque chose sur le fond du ciel et l’a recollée plus loin, différemment.

Je ne colle plus à rien. »

Voici un petit roman qui aborde à sa façon le monde du travail, ses aliénations et les ruptures, les dérives mentales qu’on nomme « burn out  » terme qui traduit littéralement signifie « se griller » . Tout est dit? Mais non.

Voici cette jeune femme qui monte sur le toit de l’immeuble de bureaux dans lequel elle travaille. Et nous parviennent ses pensées, son désarroi, et la peur de la savoir là, sur ce toit.

Je trouve que ce livre n’est pas résumable, encore moins « détaillable ». Une fois commencé, on lit sans s’arrêter, poussé par la curiosité et aussi, pour moi, par une compassion évidente pour cette femme. La première page du livre dit tout ça, en quelques phrases. Vient ensuite le récit des jours, ceux passés avec les autres, collègues, camarades, et au cœur de ce qui, peu à peu, amène quelqu’un au bord d’un toit, ce qui amène cette femme à ce genre de pensée:

« JE NE RECOLLERAI PAS.

J’AI PERDU TOUTES MES CAPACITES D’ADHÉSION ET DE PATIENCE.

JE NE POURRAI PLUS ATTENDRE, ÉCOUTER, PARLER.

JE NE POURRAI PLUS POUSSER MON PION DANS LA DIRECTION HABITUELLE POUR VOIR CE QUI SE PASSE.

JE NE POURRAI PLUS ME FABRIQUER UNE FOI DANS LE BIEN -FONDÉ D’UN PROJET.MON CORPS ET MON ESPRIT NE SERONT PLUS PROJETABLES, JETABLES, ÉJECTABLES, ÉLASTIQUES POUR SE TORDRE DANS LES POSITIONS LES PLUS INCONFORTABLES ET ESPÉRER DORMIR ENCORE TRANQUILLES. »

C’est donc un livre sur le monde du travail – dans un secteur choisi – avec Claire qui peu à peu ne se retrouve plus dans rien de cet univers, Claire qui est au bout de cette vie professionnelle insatisfaisante voire nuisible à son équilibre. L’écriture sans fioritures mais avec une vraie personnalité, l’écriture qui sans s’emballer dit la dureté et le désarroi avec une grande intelligence, est remarquable. Fin très réussie, où apparait le collectif, et puis l’eau et Claire qui nage.

Je nage.

Il me reste beaucoup d’air, et d’un dernier coup de palmes j’atteins la rive.

Je ne sens plus la pluie tomber.

D’un geste, je remercie le groupe. Je me retourne. Je fais face à la ville. Elle est comme un mot qu’on a trop répété et qui s’est vidé de tout sens. Bientôt ce qui l’anime ne sera plus déchiffrable pour personne. On s’en éloignera comme d’une frayeur idiote. Pour l’instant, de tout mon corps, je vais continuer à élargir le chemin.

Je tends la main pour me hisser.

J’arrive. »

Ce livre est très beau, très pertinent, il m’a beaucoup touchée, émue, pour de multiples raisons, mais surtout pour ce portrait de femme au bord d’un toit, cette femme bouleversante. Bravo !

Absence pour cause de voyage

Bonjour tout le monde, 

Je m’absente quelques temps, reprise des publications le 14 octobre .

A bientôt !