« Avant l’oraison
Dernier étage d’un parking bruxellois. Sur le toit du bâtiment. Une berline de fabrication récente stationne, moteur coupé. L’intérieur sent le neuf mais cette odeur synthétique est supplantée par une autre. Écœurante. Celle du sang. Le tissu du fauteuil du conducteur en est imbibé. Tous les garagistes l’admettront, aucun nettoyage n’en viendra à bout. Il faudra se résigner à jeter le siège. L’accoudoir aussi. Et le tapis en fausse laine. Le volant, on devrait pouvoir le récupérer à condition de ne pas lésiner sur le détergent. Quant aux trous ronds, percés dans la malle arrière par deux projectiles au diamètre de 5,2 mm, ils ne devraient pas poser de problème. Un peu de mastic et un jet de peinture suffiront à rendre son aspect originel à la carrosserie. »
Ainsi débute ce roman touffu par l’abondance de personnages, mais on a ici une situation complexe, qui met en scène plusieurs groupes et factions, il faut que les enquêteurs, policiers et journalistes interviennent pour saisir le fond des faits et le fil des événements. Que se passe-t-il dans cette ville de Bruxelles qui après des attentats terrifiants se retrouve en ébullition, dangereuse, brûlante…La communauté catholique a été victime d’une attaque qui tua abondamment jeunes et vieux. Bien sûr, est accusé un groupe de jeunes musulmans de retour d’une terre de djihad . Deux journalistes vont se lancer dans l’enquête, bientôt assistés par une militaire, Ingrid, dont le fils adoptif originaire du Congo et petit voyou, a disparu; on sait qu’il s’est « acoquiné » avec des catholiques ultra qui se disent être des « croisés ». Ajouter à ça les difficultés « internes » à la Belgique entre Wallons et Flamands et les dissensions identitaires de tous bords, et on a ce résultat explosif décrit ici brillamment.
Conversation avec un chauffeur de taxi aux propos racistes:
-Ouais, vous avez pas tort…D’ailleurs, leur couper le bras, je ne suis pas sûr que ça suffirait. La tête serait peut-être mieux, non? Et les délinquants sexuels, on la leur sectionnerait? Vous en pensez quoi?
-Et si on les crucifiait, carrément? A l’ancienne? Avec des clous et tout le saint tremblement? Ou une bonne vieille roue? Et l’écartèlement, faudrait pas l’oublier…
-C’est parce que je suis Polonais que vous me parlez comme ça?
Sa nationalité, ses clients ne pouvaient l’ignorer: il avait installé sur son tableau de bord une sorte d’autel aux jumeaux Kaczynski, avec leur photo, un drapeau du pays et un crucifix phosphorescent du meilleur goût. Et au-dessus de la boîte à gants trônait une effigie de Jean-Paul II, dans un encadrement en plastique rose Barbie.
Je ne répondis pas. J’en avais ma claque des proclamations militantes et des déclarations belliqueuses. Je venais de subir celles du ministre de l’Intérieur lors de sa conférence de presse solennelle d’après attentat. »
C’est une enquête extrêmement complexe qui commence alors, où les extrémismes de tous bords sont mis en scène ainsi que des électrons libres, hors des clous de toute règle.
J’avoue que j’ai été un peu perdue à certains moments. C’est très bien écrit mais extrêmement dense et il faut prendre son temps pour saisir les fils que l’auteur nous tend peu à peu, les personnages, enquêteurs, sont eux aussi déstabilisés et mettront du temps à dénouer le réseau complexe des « belligérants » ( ce mot s’adapte assez bien au sujet ), enfin plus ou moins tant c’est un sac de nœuds. Cet aspect du livre d’ailleurs est intéressant puisqu’il rend parfaitement l’effet énorme désordre ( pour rester polie) de Bruxelles . C’est très bien écrit, comme je le dit plus haut, c’est foisonnant mais ça procède de l’efficacité dans le portrait défoncé de Bruxelles à feu et à sang. Émeutes et loi martiale, Bruxelles sous la coupe d’une violence déchaînée. Réseau ultra islamiste et réseau ultra catholique, c’est réellement un très bon sujet, traité ici avec force, menant à réfléchir, à mon sens, au poids des factions religieuses dans une société civile et prétendument laïque. Aux jeux d’influence, car, il ne faut pas se cacher la face, la religion est alors prétexte à assouvir une soif de pouvoir, et à mon avis rien d’autre. Oubliant au passage et sans difficulté semble-t-il ce qu’originellement ( non? ) elle prône.
Quant à moi, j’ai trouvé le sujet passionnant, surtout grâce à son traitement brillant. Sacrée construction, à l’image des faits décrits, alternant des phases lentes qui préparent les explosions de tous genres et ces explosions avec foules, fumées, tirs, désordres en tous genres.
Sujet brûlant. Et le mot de la fin:
« Le signal d’un message me sortit de mes réflexions. Je le lus rapidement sur mon téléphone. Il provenait de l’hôpital où j’avais rendu visite à la jeune amputée quelques jours plus tôt. On me prévenait que la victime avait succombé à ses blessures. Et que le père s’était donné la mort dans la chambre de sa fille. Le dégoût de la Belgique vint me frapper par surprise. Ce pays, où une fausse unanimité régnait, capable de refouler toutes les infamies commises ces dernières semaines, capable aussi d’oublier sans remords le meurtre d’un roi pour célébrer l’arrivée d’une reine, ne pouvait plus être le mien. L’attentat avait creusé deux tombes de plus. Isabelle était morte. Ma mère et mon père étaient morts. Et la ville qui m’avait vu vieillir était morte, elle aussi. »
Une chanson:



Je t’ai vue ce matin. Avec lui. Je t’avais dit de l’oublier, et tu ne m’as pas écoutée. Tu n’as rien écouté du tout. Sale
Mêlées à cette enquête difficile, les affaires de cœur du commissaire sont elles aussi tout sauf simples. Entre son épouse qui l’a quittée et son amoureuse du moment, pris dans ses contradictions, ses colères et ses coups de cafard, Vito Strega néanmoins va travailler à résoudre cette enquête ô combien sombre, violente et tortueuse. Son seul vrai repos est auprès de Sofia, chatte fidèle, mais un poil caractérielle, comme lui.








Ce roman serait finalement assez commun, sauf que…non. Parce que la plus belle idée de Julia Colin réside en un des personnages qui se transforme en une sorte de déité puissante qui va tenir un rôle majeur dans cette histoire. En cela le livre prend une tournure fantastique vraiment intéressante et belle. Une belle dystopie, un conte, une philosophie. Certes bien dans l’air du temps, et alors? J’ai trouvé toutefois que l’écriture manquait parfois de force et de rigueur, mais enfin il s’agit d’un premier roman, qui comme tel est quand même plutôt réussi. Je tiens beaucoup à dire que je crois qu’il serait vraiment bien de proposer ce livre aussi et surtout à des adolescents, de ne pas le laisser que sur les rayons des adultes. Il me semble d’ailleurs que de jeunes gens en feraient sûrement un très bon usage, eux qui ont la vie devant eux avec un horizon où percevoir une suite n’est sans doute pas facile. 


