« American Mother » – Colum McCann avec Diane Foley – éditions Belfond, traduit par Clément Baude ( anglais, Irlande )

American Mother par McCann » I

Octobre 2021

Alexandria, Virginie

Elle se réveille dans l’obscurité de l’hôtel. Des lampadaires ici et là, à travers les rideaux fins. Là-bas, au loin, Washington, D.C.- ville des vérités, des demi-vérités, des doubles vérités, des mensonges. Une vérité certaine: son fils n’est plus depuis sept ans, et ce matin elle va s’asseoir avec un de ses assassins.

Cette perspective lui noue les nerfs à la base de la nuque. Ce n’est pas seulement qu’elle ignore ce qu’elle attend de lui: c’est aussi qu’elle ne sait pas bien ce qu’elle attend d’elle- même. Une symphonie confuse. Compassion. Vengeance. Ressentiment. Pitié. Deuil. Grâce. »

Mon article sera court. Ce témoignage fut recueilli par Colum McCann qui accompagna Diane Foley dans ce défi qu’elle s’était lancé, qu’elle a lancé aussi aux bourreaux de son fils journaliste, à savoir: rencontrer en prison un de ceux qui l’ont torturé puis décapité. C’est une histoire atroce, de celles qui s’égrènent aux actualités depuis un certain nombre d’années, cette barbarie qui traverse les siècles au fil des guerres et de tous les fanatismes. Celle qu’on souhaiterait voir disparaître, mais qui est tellement liée à ce qu’est l’humanité que…ce n’est pas demain la veille. Bref. Ce livre témoignage est une tentative de communication, d’échanges pour comprendre, pour trouver une explication à ces actes qui coupent le souffle quand on nous les décrit. La nouvelle, l’horreur et la sidération d’un clic sur un lien – quant à moi, ce passage me fait pleurer, compassion – :

« Le lien est arrivé. J’ai cliqué dessus sur mon ordinateur portable. Il renvoyait à une autre lien. J’ai encore cliqué dessus. Et une autre fois. Ça paraissait impossible. Un paysage désertique. Une combinaison orange. Un homme en noir, dont seuls les yeux étaient visibles. « Un message à l’Amérique. »

Le temps ne s’est pas simplement figé: le temps a entièrement disparu du temps.

Il y avait là mon fils – ou quelqu’un qui lui ressemblait – avec sa tête ensanglantée posée sur son dos.

Je n’ai pas pleuré,  je n’ai même pas tourné la tête devant l’horreur. C’était forcément un photomontage. Une blague cruelle. Ce ne pouvait pas être vrai. L’impossible ne pouvait pas s’être produit. Pas maintenant. Pas comme ça. C’était encore un mardi comme les autres. Le ciel était bleu. Il y avait des oiseaux qui volaient. Il y avait le déjeuner à préparer. L’anniversaire de ma petite-fille à fêter. Une nouvelle pareille ne pouvait pas tomber un jour comme celui-là. »

Diane Foley, cette mère très croyante, cette femme a trouvé en elle assez de ressources pour affronter en prison ce membre de Daech, parce qu’elle voulait des réponses, elle voulait comprendre comment on en arrive là au nom de Dieu, elle qui a une foi chevillée au corps. Comment la foi peut amener au crime et à la barbarie comme elle peut amener une mère à tenter un échange avec le bourreau de son fils tant aimé. 

« Perdre un enfant fait partie des pires choses qui puissent arriver à un père ou à une mère. À ma connaissance, il n’existe pas de mot pour désigner cela, ni en anglais, ni en espagnol, ni en français, ni dans aucune autre langue. Quel mot pourrait saisir et exprimer une telle perte? Nous avons les orphelins, les veufs et les veuves, mais nous n’avons pas de mot pour désigner des parents qui perdent leur propre enfant, peut-être parce que cela paraît quasiment inconcevable. Cela va à l’encontre de l’essence de la vie. Nous sommes tous censés disparaître avant que nos enfants aient même commencé à s’épanouir. Sans quoi nous devons continuer de vivre en sachant qu’une part de nous a disparu du monde, sans le vouloir, sans le savoir. »

On lira ici l’histoire de James W. Foley, on apprendra qu’à cette époque les USA ont une politique qui ne monnaye jamais des otages (c’est alors Barak Obama le président des USA), mais surtout, on est ému, touché, par le courage de cette mère . On imagine à quel point elle a dû mobiliser toute sa force mentale pour arriver à ses fins. Mais James est mort, quand même. Le combat de cette femme se poursuit avec la création d’une fondation au nom de son fils, fondation qui milite pour qu’on s’intéresse aux conditions de détention des otages dans le monde. 

Je me contente de ça et quelques extraits. Ce livre est un documentaire ( qui a été filmé et multiprimé sous le titre  « Jim. L’histoire de James Foley » ), mais difficile de ne pas se mettre à la place de cette mère ( même si comme moi, on n’a pas la foi ). Plus simplement, ce récit que la plume de Colum McCann relate avec le talent qui est le sien, ne peut que nous laisser sidéré, touché, et triste.

« Elle est une mère américaine. Voilà une histoire qui n’est pas souvent racontée. Le ciel de Diane est petit, même s’il contient beaucoup de pluie. La grande histoire, parfois, l’oublie. Elle est souvent invisible. Elle s’efface en marge des mots de quelqu’un d’autre. Mais elle a décidé, à contre-courant, que le monde était disponible pour elle aussi. Elle y a sa place. Elle a des choses à dire. Elle n’a pas besoin de se retirer. Elle n’est pas du genre à trembler et à s’effacer. Elle a appris à s’exprimer, non pas d’une voix forte et criarde, tonitruante et masculine, mais avec politesse, respect, résolution. Elle a sa foi en Dieu. Et son patriotisme. Et elle a aussi sa foi en sa famille.

Elle sait également qu’on lui a menti, de multiples façons, dans mille endroits. On l’a sous-estimée. On l’a méprisée. On l’a infantilisée. On l’a méprisée. Elle connaît le monde sous plusieurs facettes: en tant qu’enfant, en tant que femme, en tant que mère. Mais elle n’est pas là pour se taire. Elle doit dire ce qu’elle ressent. »

Une somme de courage et de force. Un récit bouleversant et pour moi désespérant. 

« Les morts de Beauraing » – François Weerts, édition Rouergue noir

Les morts de Beauraing par Weerts« Avant l’oraison

Dernier étage d’un parking bruxellois. Sur le toit du bâtiment. Une berline de fabrication récente stationne, moteur coupé. L’intérieur sent le neuf mais cette odeur synthétique est supplantée par une autre. Écœurante. Celle du sang. Le tissu du fauteuil du conducteur en est imbibé. Tous les garagistes l’admettront, aucun nettoyage n’en viendra à bout. Il faudra se résigner à jeter le siège. L’accoudoir aussi. Et le tapis en fausse laine. Le volant, on devrait pouvoir le récupérer à condition de ne pas lésiner sur le détergent. Quant aux trous ronds, percés dans la malle arrière par deux projectiles au diamètre de 5,2 mm, ils ne devraient pas poser de problème. Un peu de mastic et un jet de peinture suffiront à rendre son aspect originel à la carrosserie. »

Ainsi débute ce roman touffu par l’abondance de personnages, mais on a ici une situation complexe, qui met en scène plusieurs groupes et factions, il faut que les enquêteurs, policiers et journalistes interviennent pour saisir le fond des faits et le fil des événements. Que se passe-t-il dans cette ville de Bruxelles qui après des attentats terrifiants se retrouve en ébullition, dangereuse, brûlante…La communauté catholique a été victime d’une attaque qui tua abondamment jeunes et vieux. Bien sûr, est accusé un groupe de jeunes musulmans de retour d’une terre de djihad . Deux journalistes vont se lancer dans l’enquête, bientôt assistés par une militaire, Ingrid, dont le fils adoptif originaire du Congo et petit voyou, a disparu; on sait qu’il s’est « acoquiné  » avec des catholiques ultra qui se disent être des « croisés ». Ajouter à ça les difficultés « internes » à la Belgique entre Wallons et Flamands et les dissensions identitaires de tous bords, et on a ce résultat explosif décrit ici brillamment.

Conversation avec un chauffeur de taxi aux propos racistes:

« Mon chauffeur réfléchit.

-Ouais, vous avez pas tort…D’ailleurs, leur couper le bras, je ne suis pas sûr que ça suffirait. La tête serait peut-être mieux, non? Et les délinquants sexuels, on la leur sectionnerait? Vous en pensez quoi?

-Et si on les crucifiait, carrément? A l’ancienne? Avec des clous et tout le saint tremblement? Ou une bonne vieille roue? Et l’écartèlement, faudrait pas l’oublier…

-C’est parce que je suis Polonais que vous me parlez comme ça?

Sa nationalité, ses clients ne pouvaient l’ignorer: il avait installé sur son tableau de bord une sorte d’autel aux jumeaux Kaczynski, avec leur photo, un drapeau du pays et un crucifix phosphorescent du meilleur goût. Et au-dessus de la boîte à gants trônait une effigie de Jean-Paul II, dans un encadrement en plastique rose Barbie.

Je ne répondis pas. J’en avais ma claque des proclamations militantes et des déclarations belliqueuses. Je venais de subir celles du ministre de l’Intérieur lors de sa conférence de presse solennelle d’après attentat. »

C’est une enquête extrêmement complexe qui commence alors, où les extrémismes de tous bords sont mis en scène ainsi que des électrons libres, hors des clous de toute règle.

J’avoue que j’ai été un peu perdue à certains moments. C’est très bien écrit mais extrêmement dense et il faut prendre son temps pour saisir les fils que l’auteur nous tend peu à peu, les personnages, enquêteurs, sont eux aussi déstabilisés et mettront du temps à dénouer le réseau complexe des « belligérants » ( ce mot s’adapte assez bien au sujet ), enfin plus ou moins tant c’est un sac de nœuds. Cet aspect du livre d’ailleurs est intéressant puisqu’il rend parfaitement l’effet énorme désordre ( pour rester polie) de Bruxelles . C’est très bien écrit, comme je le dit plus haut, c’est foisonnant mais ça procède de l’efficacité dans le portrait défoncé de Bruxelles à feu et à sang. Émeutes et loi martiale, Bruxelles sous la coupe d’une violence déchaînée. Réseau ultra islamiste et réseau ultra catholique, c’est réellement un très bon sujet, traité ici avec force, menant à réfléchir, à mon sens, au poids des factions religieuses dans une société civile et prétendument laïque. Aux jeux d’influence, car, il ne faut pas se cacher la face, la religion est alors prétexte à assouvir une soif de pouvoir, et à mon avis rien d’autre. Oubliant au passage et sans difficulté semble-t-il ce qu’originellement ( non? ) elle prône.

Quant à moi, j’ai trouvé le sujet passionnant, surtout grâce à son traitement brillant. Sacrée construction, à l’image des faits décrits, alternant des phases lentes qui préparent les explosions de tous genres et ces explosions avec foules, fumées, tirs, désordres en tous genres.

Sujet brûlant. Et le mot de la fin:

« Le signal d’un message me sortit de mes réflexions. Je le lus rapidement sur mon téléphone. Il provenait de l’hôpital où j’avais rendu visite à la jeune amputée quelques jours plus tôt. On me prévenait que la victime avait succombé à ses blessures. Et que le père s’était donné la mort dans la chambre de sa fille. Le dégoût de la Belgique vint me frapper par surprise. Ce pays, où une fausse unanimité régnait, capable de refouler toutes les infamies commises ces dernières semaines,  capable aussi d’oublier sans remords le meurtre d’un roi pour célébrer l’arrivée d’une reine, ne pouvait plus être le mien. L’attentat avait creusé deux tombes de plus. Isabelle était morte. Ma mère et mon père étaient morts. Et la ville qui m’avait vu vieillir était morte, elle aussi. »

Une chanson:

« Le chant des innocents » – Piergiorgio Pulixi – éditions Gallmeister, traduit par Anatole-Pons Reumaux (italien)

                                                                        « Prologue

Le chant des innocents par PulixiJe t’ai vue ce matin. Avec lui. Je t’avais dit de l’oublier, et tu ne m’as pas écoutée. Tu n’as rien écouté du tout. Sale pute…Tu croyais quoi, que je n’allais pas m’en rendre compte, c’est ça? Tu pensais que je mentais, que toutes ces menaces étaient juste des paroles en l’air? Quelle conne…Il est à moi. Combien de fois je te l’ai répété? Mais tout est ma faute, finalement. J’aurais dû passer des paroles aux actes il y a bien longtemps. J’aurais dû intervenir au premier signal, à la première humiliation. mais je ne me tromperai plus. Non, ma chérie. Tu vas t’en mordre les doigts. Tu vas regretter chaque baiser, chaque caresse. Tu vas regretter la chaleur de ses bras, parce que la chaleur que tu vas sentir maintenant, c’est celle des flammes de l’enfer où tu brûleras pour l’éternité. Parce que c’est là qu’est ta place: en enfer. Et c’est moi qui vais t’y expédier. Très bientôt…Dès que tu mettras la clé dans la serrure…Tu ne m’entendras même pas… Me voilà… »

Bonne découverte chez Gallmeister que ce polar italien. Je rencontre pour la première fois Vito Strega qui va enquêter sur une série de meurtres sanglants commis par des adolescents. L’inspecteur a été suspendu, mais sa collègue Teresa Brusca lui demande de travailler discrètement sur cette enquête avec elle car après un premier meurtre, d’autres lui succèdent et l’inspectrice a besoin d’un coéquipier; elle connait les qualités de Vito et sa sensibilté, mais surtout sa fragilité de par son caractère sanguin parfois. Il a d’ailleurs ordre de voir une psy régulièrement. Ce qu’il n’aime mais alors pas du tout ! Présentation du personnage:

-Je veux qu’il soit bien clair que je suis ici contre mon gré, dit Vito Strega après les salutations d’usage.

-En vous tenant ainsi sur la défensive, vous ne faites qu’attiser mon intérêt…Vous savez comment fonctionnent les psys, non?

-Je n’ai pas besoin d’un psy.

-Bien, alors prouvez-le moi.

Le policier remua sur sa chaise. C’était un homme imposant. En sa présence, le cabinet semblait avoir subitement rétréci, remarqua Livia Salerno. Et elle avec.

-Qu’est- ce que vous attendez de moi?

– Commencez par me dire comment vous allez. Vous m’avez l’air en pleine forme.

-Écoutez, est-ce que tout ça est vraiment nécessaire? Vous ne pouvez pas me faire signer la feuille de présence, et on  n’en parle plus?

-Nous ne sommes pas à l’école, commissaire.

-OK. Je sais comment ça marche. J’ai…

-Un diplôme en psychologie, un en philosophie, et un en droit, et vous avez exercé deux ans comme psychologue clinicien avant d’entrer dans la police, je sais. Vos collègues ont bien fait leurs devoirs. Drôle d’association de matières…dit-elle en enlevant ses lunettes.

-Je ne parlais pas de mes études. J’ai simplement tué une personne dans l’exercice de mes fonctions, ce qui arrive quand on fait mon métier, dit le commissaire Strega en passant une main sur son visage mal rasé. »

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Je découvre cet auteur et ici, avec cet homme sensible, intuitif et aussi assez instable, c’est une enquête bien complexe qui se joue. Vito Strega va découvrir avec effroi ces meurtres sanglants, très violents, commis par de très jeunes gens  ( le premier crime décrit est commis par une fille de 13 ans ).

 Strega va vite comprendre que derrière ces adolescents criminels se tient un marionnettiste, Le Marionnettiste, un manipulateur qui choisit ses « mains armées » parmi des jeunes fragiles psychologiquement, solitaires, mal aimés, asociaux d’une façon ou d’une autre. Ces tueurs liés par un secret, vont devenir l’obsession de Vito Strega, et le meneur de ce réseau criminel sera une cible à découvrir et à anéantir. 

640px-Black_cat_(1)Mêlées à cette enquête difficile, les affaires de cœur du commissaire sont elles aussi tout sauf simples. Entre son épouse qui l’a quittée et son amoureuse du moment, pris dans ses contradictions, ses colères et ses coups de cafard, Vito Strega néanmoins va travailler à résoudre cette enquête ô combien sombre, violente et tortueuse. Son seul vrai repos est auprès de Sofia, chatte fidèle, mais un poil caractérielle, comme lui.

« Il laissait une fenêtre ouverte en permanence, jour et nuit, pour lui permettre d’entrer et sortir à sa guise. Elle était lunatique et capricieuse. Et susceptible.

Quand Vito rentra chez lui, elle n’y était pas. C’était curieux: d’ordinaire à cette heure, elle revenait à l’appartement pour manger. Il comprit que son absence était un signe: elle voulait le faire payer pour avoir ramené Teresa chez lui et compromis leur équilibre. Parce que plus encore que lunatique, Sofia était d’une jalousie maladive. »

Ainsi tout au long d’une enquête qui va le hanter, avec ses ennuis amoureux, ses colères plus ou moins froides , il va vite être obsédé par ces crimes atroces, et épaulé de Teresa, il va piétiner, puis peu à peu tirer un fil qui finira par le mener à un résultat glaçant. Vito écoute du jazz, Miles Davis

Je n’ai pas lu les précédents romans de cet auteur. Peut-être y était-il question de la suspension de Strega. Pour moi, il est tout neuf. Il me manque donc quelque chose, mais pour autant, même si je trouve que la vie sentimentale de Vito tient un peu trop de place, j’ai bien aimé cette histoire, avec ce flic colérique, cette Sofia exclusive.

Le livre se termine à Noël, Teresa téléphone à Vito:

« -Un meurtre vient d’être commis. Une famille entière, trucidée. Un des trucs les plus trash que j’aie jamais vus. Les enfants avaient huit  et dix ans., ils n’avaient pas encore déballé leurs cadeaux. je me suis demandé si quelqu’un les ouvrirait un jour, ou s’ils finiraient à la poubelle comme ça. Bref, tu viens jeter un œil ou tu préfères te noyer dans l’alcool?

Il ne prit pas la peine de répondre. Il se contenta de toucher son bandage à la main droite.

-OK, comme tu voudras…dit Teresa en se levant.

Alors qu’elle tirait le rideau pour sortir du compartiment, la voix de Strega lui parvint.

-Toute la famille, tu as dit? demanda-t-il, les yeux encore rivés aux pages du livre.

-Oui.

Il contempla le liquide vert éclairé par la flamme des bougies.

-Vous avez une idée de qui a pu faire le coup?

-Absolument aucune.

-Merde! J’ai toujours détesté Noël, dit Strega en fermant son livre. »

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Bien sûr, Vito Strega se lève, souffle les bougies, ferme son livre, prend sa carte et son insigne.

« -Le temps de me rafraîchir et j’arrive.

Teresa sourit.

Bon retour parmi nous, Strega, pensa-t-elle. »

« Malgré toute ma rage » – Jérémy Fel, éditions Rivages

Amazon.fr - Malgré toute ma rage - Fel, Jérémy - Livres« J’irradie au cœur d’une grosse bulle sombre.

Le monde qui bruisse et s’étire à l’extérieur de la cave est comme en attente, ne nous concerne plus, un monde où cette salope étendue à mes pieds n’aura bientôt plus aucune place.

Effacée par mon unique volonté.

Seul son cadavre rentrera en France.

Le pouvoir que j’ai entre les mains me brûle déjà les doigts, ce pouvoir qui jusqu’à présent n’était que fantasme. Légèrement ivre, je savoure, encore sous l’influence de la colère à peine apaisée, chaque seconde de cet instant de grâce.

Je garde la lampe torche braquée sur son visage déformé par les coups pour mieux déceler ce qui se joue de façon éphémère dans ses grands yeux de poupée. »

Je n’avais jamais lu Jérémy Fel. Chose faite avec ce roman glaçant, dur et cruel. Une histoire faite de jalousie, de haine, de rancune, une histoire d’une grande violence. 

Quatre jeunes filles en vacances, deux sont cousines, Thaïs et Manon; Juliette et Chloé se sont connues au collège et sont devenues amies de Thaïs et Manon au lycée. Juliette est la seule issue d’un milieu modeste, elle vit dans un logement social. Juliette me touche, sensible ( elle sera bouleversée en apprenant au téléphone le décès de son arrière grand-mère ) et tellement différente des autres.

« Juliette me rejoint une demi-heure plus tard, en larmes, le visage défait. La voix secouée de sanglots, elle m’annonce que sa mère vient de l’appeler pour lui apprendre la mort de son arrière- grand-mère. […]. Juliette hoquette et nous balance bêtement qu’elle veut rentrer en France. Je lui explique que son arrière-grand-mère préférerait au contraire qu’elle profite de ses vacances du mieux possible et se change les idées. Elle ne se rend pas compte du prix que ça coûterait à ses parents s’ils devaient lui payer un billet à la dernière minute. »

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Manon est la fille d’un éditeur parisien qui mène grand train, cet homme adore sa fille et beaucoup moins Arthur son fils, plus proche de sa mère Béatrice; Béatrice, femme trompée qui fait appel à de jeunes hommes payants pour combler ses manques. 

Chaque personnage va prendre la parole et peu à peu le réseau de l’histoire va se tisser. Le monde de l’édition incarné par Raphaël – et sa sœur jumelle Florence – est  ici décrit  parisien, bourgeois, et prétentieux. Raphaël est particulièrement détestable. Le chapitre où Wayde, le flic du Cap, raconte sa vie, sa femme, sa dérive, et l’enquête, est du même acabit. Alcool, grosse lassitude et violence. Mais l’enquête avant tout.

« La jeune Thaïs me demande ce qui s’est passé, et où Manon a été retrouvée. je tente de peser chaque mot, mais je ne peux leur cacher la vérité.

Un nuage d’orage a obscurci la pièce, l’air s’est raréfié. Personne n’a la force de parler. La sidération l’emporte.

Je brise le silence en leur demandant l’heure à laquelle atterrit l’avion des parents de Manon, la note dans mon carnet. A priori, ils ne savent encore rien. leur arrivée au pays signera pour eux la fin de tout espoir. Si j’en avais le pouvoir, je les maintiendrais dans le ciel le plus longtemps possible. »

Ces liens familiaux pour la plupart peu empreints d’affection – et encore moins d’amour –  sont parfaits pour une trame romanesque tissée avec de longs temps sous tension où on se demande ce qui va sortir de cette ambiance pesante. Qui sera pris au piège, qui trouvera grâce aux yeux des lectrices et lecteurs ?… C’est une histoire horrifique et sa grande victoire est de ne nous pas faire haïr totalement le personnage qui mène le sinistre bal de la vengeance…Car c’est de ça dont il s’agit.

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Au début on se dit qu’elles ont pas mal de chance, ces petites bourgeoises qui vont passer leurs vacances au Cap, dans une grande villa avec piscine, assez d’argent pour avoir une auto, sortir dans les boîtes, boire, manger, danser, prendre aussi quelques substances illicites et même  la compagnie d’Albert qui  leur tient lieu de chaperon. Les quatre filles n’ont cependant pas des caractères identiques, pas forcément les mêmes attentes de ce voyage. Ainsi, Manon, elle, est passionnée de photo et c’est équipée de son appareil qu’elle se promène avec ses amies. Manon aime son frère Arthur:

« De toutes mes photos, une de mes préférées est celle que j’ai prise de lui quand il était assis torse nu sur son lit face à la fenêtre ouverte, en train de chantonner sur un air de guitare. À chaque fois que je la regarde, j’entends à nouveau la mélodie qu’il jouait cet après-midi – là, celui de « Famous blue raincoat », de Leonard Cohen, la chanson favorite de notre mère, dont il lui a offert sa version le soir de son dernier anniversaire. »

Thaïs, définie comme la plus jolie, aime les boîtes et les excès, quant à Juliette et Chloé, elles suivent le mouvement.

Les filles vont partir visiter la ville et traverser le township où elles auront quelques accrocs avec la population locale, mais tout va sembler rentrer dans l’ordre. 

A Paris, quelques jours plus tard, Raphaël reçoit un coup de fil qui l’informe que sa fille a disparu. Manon, peut-être le seul être qu’aime cet homme. 

C’est là que commence vraiment le roman, les chapitres précédents posant les lieux, les décors, les caractères et surtout installant une forte tension souterraine qui nous dit que quelque chose d’épouvantable va se dérouler. Et ce sera le cas, et on apprendra, bribe après bribe de quoi, de qui il s’agit. La fin du roman est la voix de Thaïs. Et le déroulé de cette histoire monstrueuse trouve là son apothéose.

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Ce roman m’a mise très mal à l’aise; j’ai une vieille habitude des romans noirs, la violence en littérature ne me pose que rarement problème. Ici, c’est un malaise constant que j’ai ressenti. Ce qui en soi est peut-être une réussite. J’ai été perturbée par la froideur du récit. Je suis restée à distance des personnages. C’est sans doute une réussite encore de l’auteur qui évite les bons sentiments- pour le moins ! –  faisant en sorte que nous n’en ressentions pas non plus. Une lecture sous très haute tension et sans autre sensation qu’une forme d’anxiété, voire d’angoisse. Un livre qui me laisse perplexe quand même. Thaïs, en bombe humaine, est complexe à souhait. 

Sans aucun doute une prouesse d’écriture pour un livre impitoyable. Mais une lecture difficile pour moi à cause de tant de froideur je crois. J’ai bien aimé Manon, Arthur, Juliette – vous me direz, les gentils…ben oui ! – quant à Thaïs, le long récit qu’elle livre à la fin, bien que terrible, ne suffit pas à me faire ressentir quelque compassion. Je suppose que c’est le but de l’auteur, comme de nous faire ressentir une intense antipathie pour le petit monde bourgeois parisien, gangrené jusqu’à la moëlle.

Jérémy Fel, on le sent, a déroulé ici un sombre récit, où la colère, la jalousie, l’indifférence aussi tiennent les rênes. Des bulles d’amour se glissent parfois dans l’histoire, mais vous connaissez la chanson: « les histoires d’amour finissent mal en général. »

Je partage un peu des mots de remerciements de Jeremy Fel, en fin de livre, ses propos que je trouve lucides sur son travail. Je crois qu’il a réussi ce que lui, écrivain, voulait faire. Et c’est ce qui compte.

« […] Aux lecteurs et aux lectrices qui me feront encore le plaisir de se plonger dans mon cerveau légèrement malade.

À cette personne qui un jour m’a mis un livre entre les mains.

À l’imaginaire. À la joie de créer. À la nécessité de bousculer et de provoquer. À la liberté impérieuse d’écrire, cette nécessité.

Et que nous soit toujours donnée la possibilité de composer des histoires, et de les lire. »

Et une autre chanson dans le livre:

« Avant la forêt » – Julia Colin, éditions les Forges de Vulcain/ collection Fiction

Avant la forêt - Livre de Julia Colin« Je crois que là où les adultes ont merdé c’est qu’ils ont fait confiance jusqu’au bout aux gouvernements. En tous cas, tant qu’ils voyaient des élections s’organiser et des écoles se faire construire, ils n’ont pas paniqué. Même aujourd’hui je ne sais toujours pas si c’est pour donner le change ou si vraiment ils n’ont rien vu venir, mais je me souviens de mon père qui disait: ça va aller, regarde, l’année prochaine tu iras dans un collège flambant neuf. Pourtant je le voyais bien aux infos que ça n’allait pas. Il y avait cette nouvelle maladie venue d’Amérique du sud qui ravageait les champs du monde entier, et la guerre entre la Chine et la Russie qui s’éternisait depuis des années, bloquant complètement l’importation des matières premières. En vrai, c’était la merde, mais je crois qu’on a longtemps  tous été dans le déni. »

La réalité décrite au début a des côtés flagrants du monde actuel, mais comme c’est de la littérature, bien sûr… Alors s’il faut qualifier ce livre, je dirais que c’est un roman d’anticipation dystopique. On reconnait bien notre pays et notre société, sauf que les lignes ont bien bougé.

Ainsi commence donc ce joli roman de Julia Colin. Joli ?!?  Oui, bien qu’il propose aux lectrices et lecteurs une vision de ce qui pourrait, dans les temps à venir, être notre monde:  le chaos, la violence, et les exodes, puis, parce que la vie est ainsi faite, des reconstructions, des solutions alternatives à nos vies actuelles, parce que vivre « comme avant » n’est plus possible, tenter plus d’équité et de partage. Plus de raison. En ça, l’histoire est jolie – et attention, il n’y a rien de péjoratif à ce terme – .

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Ce pourrait être simplement ça, ce roman. Une vision d’avenir. De nouvelles sociétés, micro sociétés, des îlots de vie avec des règles collectives certes strictes, mais également basées sur la justice, la cohésion, la solidarité. Bien sûr, c’est ça.

« Bien avant que notre monde occidental ne se casse la gueule, les habitants de Massat vivaient déjà entre eux de manière autonome, loin de la marche économique forcenée et suicidaire du monde. C’était peut-être pour ça que la vallée était si prospère. Pour eux, tout ce récent bordel, ça n’avait pas changé grand-chose… »

Mais pour moi, la personnalité de ce texte et le charme que va exercer peu à peu cette histoire reposent sur les personnages principaux, sur ces jeunes gens qui clairement représentent le monde en devenir. Ils sont ici des adolescents déjà pleins de maturité, parce qu’ils ont vécu la fuite, l’exode; Elie et ses parents qui fuient Marseille, accompagnés de Calme, leur fille adoptive, qui elle n’a plus qu’eux comme famille. Elle est la presque sœur d’Elie.

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« J’ai réalisé que c’était fini la vie normale. Que ça n’allait pas « aller mieux » et que notre périple à pieds n’était pas juste une parenthèse, mais bien le point de départ de notre future vie incertaine… »

Après un long chemin semé d’embûches, cette famille dotée de l’acte de propriété d’une maison et d’un terrain dans le sud ouest de la France ( je suppose puisque Toulouse est alors la ville la plus proche), cette famille donc va devoir affronter les « dirigeants » du village où se trouve leur maison. Affronter parce qu’il y a des barrages à passer, il faut montrer patte blanche en disant ce qu’on va apporter éventuellement à la collectivité. Car pour survivre, chacun doit apporter quelque chose : un savoir ou savoir faire, une force, un talent, il faut accepter les règles. Ici il y a un maire, et il y a Saule, jeune femme un rien rude, du même âge qu’Elie. Calme, elle, va très vite trouver où se sentir chez elle. Mais ici, c’est Elie qui s’ancre dans la nature.

photo 1« Je restais pourtant en retrait, timide et surtout effrayé à l’idée de briser cette symphonie sublime et sauvage par un mot maladroit ou trop fort. J’écoutais.
La petite voix du ru, tout proche, rapportant des nouvelles des hauteurs, où des troupeaux paissaient en paix. La discussion houleuse d’un groupe de bouleaux en colère après les cerfs qui venaient frotter leurs bois contre leurs écorces tendres. Mais aussi le chant pur et parfait d’une toute petite fleur de pommier, s’ouvrant pour la première fois à la vie, et le bruit du vent, par vagues, colérique et doux à la fois, qui ponctuait tous ces dialogues. Fasciné, je le laissai m’entraîner avec lui, pour partir loin vers les sommets. »

196px-Dryad11Ce roman serait finalement assez commun, sauf que…non. Parce que la plus belle idée de Julia Colin réside en un des personnages qui se transforme en une sorte de déité puissante qui va tenir un rôle majeur dans cette histoire. En cela le livre prend une tournure fantastique vraiment intéressante et belle. Une belle dystopie, un conte, une philosophie. Certes bien dans l’air du temps, et alors? J’ai trouvé toutefois que l’écriture manquait parfois de force et de rigueur, mais enfin il s’agit d’un premier roman, qui comme tel est quand même plutôt réussi. Je tiens beaucoup à dire que je crois qu’il serait vraiment bien de proposer ce livre aussi et surtout à des adolescents, de ne pas le laisser que sur les rayons des adultes. Il me semble d’ailleurs que de jeunes gens en feraient sûrement un très bon usage, eux qui ont la vie devant eux avec un horizon où percevoir une suite n’est sans doute pas facile. 

On peut avoir diverses perceptions de ce roman, qui à mon avis touchera vraiment la nouvelle génération. Je le crois. En cela, c’est déjà une belle réussite. Et pour la poésie, la tendresse, et l’espoir, peut-être.