« Sa seule épouse » – Peace Adzo Medie, éditions de l’Aube, traduit pas Benoîte Dauvergne ( anglais, Ghana )

Sa seule épouse« Elikem m’épousa par procuration: il ne se présenta pas à notre mariage. La cérémonie eut lieu le troisième jeudi de janvier, dans la cour intérieure de la demeure de mon oncle Pious. Des logements de deux pièces encadraient cet espace rectangulaire, dont un côté était fermé par un portail en bois donnant sur un trottoir animé. Nos proches, tous aussi joyeux les uns que les autres – quoique pour des raisons différentes – , étaient assis face à face sur des chaises en plastique, louées pour l’occasion, qu’on avait soigneusement disposées en rangées d’un bout à l’autre de la cour. « 

Voici un roman plaisant mais aussi – surtout –  un peu amer, ou acide, c’est selon. Afi Tekple, qui vit seule avec sa mère est demandée en mariage par la riche famille d’Elikem Ganyo.

Comme on l’apprend dès le début, l’épousé n’est pas là pour la « cérémonie ». Je précise, car cette cérémonie ne donne pas lieu à un quelconque acte de mariage officiel, administratif. Il se valide par une fête, des accords plus ou moins clairs, quelques « marchandages ». Mais, se demande-t-on, pourquoi Eli épouse -t -elle  Afi ? Il est riche, sa mère n’approuve pas cette union, mais Eli épouse Afi quand même. Alors qu’il est de notoriété publique qu’il a une autre « épouse », dont il a aussi une petite fille.

« Depuis que ma mère m’avait appris qu’on allait me marier à Eli, j’avais l’impression de porter nos deux familles en équilibre sur la tête comme une bassine pleine à ras bord. Il est difficile d’être la clé du bonheur des autres, de leur victoire, l’instrument de légitimation de leurs actes. »

Afi est belle. Oui, mais elle est pauvre. Ce serait donc ici une histoire de Cendrillon. Et derrière le conte, il y a une femme qui va s’émanciper peu à peu, parfois avec peine, harcelée par sa famille qui y cherche des intérêts divers. De son rôle de « victime plus ou moins consentante », Afi va faire une arme, et même s’il faudra du temps, elle parviendra à être maîtresse de son existence.

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Un joli roman qui propose un regard critique mais non sans humour sur une culture différente de la nôtre, une de ces sociétés patriarcales dans lesquelles les femmes se chargent de tout ( les messieurs, eux, palabrent ) mais ne choisissent pas leur vie. Car ce qui est frappant, c’est bien ça dans ce roman. Les femmes remplissent toutes les fonctions, sauf souvent les plus plaisantes. Pourtant le jeune et riche Eli voudra soulager Afi des tâches de la maison; il est d’une nouvelle génération et d’un milieu très aisé. En fait ce sera souvent la famille d’Afi qui sera le grain de sable dans les rouages, quémandeurs et profiteurs.

On lira comment Afi va sortir de ce schéma archaïque et même si elle ne sera jamais  la seule épouse, elle y gagnera en indépendance, et grandement. Je ne raconte que la ligne de fond, les détails de cette mutation, je vous laisse les lire.

Pour résumer, Afi va surtout s’émanciper par son travail, bien plus que par ce mariage.  Afi a maintenant un fils, Selorm, et partage Eli avec Evelyn et moi je me dis qu’Afi peut-être va s’émanciper d’Eli …Enfin j’aimerais bien, même si comme le montrent ces dernières phrases, ce n’est pas tout à fait gagné ! 

 

« Tout ce qui compte, c’est Selorm.

Eli lui rend visite plusieurs fois par semaine. Je n’ai jamais essayé de l’empêcher de le voir. Selon l’accord que nous avons conclu, il

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peut passer aussi souvent qu’il le souhaite, tant que ce n’est pas à l’improviste. Je lui ai également demandé de tenir mon fils à distance de l’autre femme. Evelyn m’a appris qu’elle ne s’était pas réinstallée dans la maison. En effet, tantine aurait ordonné à Yaya d’y emménager afin de s’occuper d’Eli. Comme s’il n’avait pas assez de domestiques à son service! Elle le prend vraiment toujours pour un bébé. En général, ses visites ici sont brèves. Selorm et lui sortent à peine de la chambre ou du jardin. S’ils me prévient suffisamment tôt, j’essaie de trouver quelque chose à faire en ville. Il vaut mieux que je sorte car mon cœur s’emballe encore quand je le vois. Je continue à regretter qu’il ne soit pas venu à notre mariage, qu’il ne m’ait pas passé lui-même la bague au doigt et offert une bible, qu’il ne m’ait pas épousée à l’église, et qu’il n’ait pas voulu de moi comme épouse.

Comme seule épouse. »

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Ce roman aurait pu être triste, mais il ne l’est pas du tout, il est en tension. Sous ses airs tendres, doux et obéissants, Afi grandit, mûrit et trouve la liberté. Je dirais sans hésitation que c’est là un roman féministe, même si Afi a des regrets, elle a trouvé la force et le courage de rompre et j’ai aimé surtout cet aspect du livre !

« Déguster le noir » – Collectif , sous la direction d’Yvan Fauth – Belfond NOIR

Déguster le noir par Beuglet« Feijoada

Ian Manook

« -Raymond! Ben merde alors, si on m’aurait dit!

-Si on m’avait , Cotentin, si on m’avait dit. C’est moi qui me tape l’exil et c’est toi qui chahutes la grammaire?

-Vingt piges chez les travelos et c’est encore toi qui me correctionnes l’auxiliaire, décidément, t’as pas changé , mon vieux Raymond.

-Oh que si, j’ai changé, mon gars, aujourd’hui je suis vieux, comme tu dis. Et pour ta science, tous les Brésiliens du Brésil ne tortillent pas comme ceux de Boulogne ou de Longchamp. Tiens, à propos de Longchamp, il est où, lui?

-Le pauvre, il s’est fait repasser le cœur à la patte mouille par une frangine de la bande à Lenoir. »

Un recueil de 13 nouvelles par 13 auteurs, et j’ai choisi le début de celle que j’ai préférée. J’en ai vraiment apprécié, disons 4, je veux dire seulement 4 m’ont semblées assez travaillées. Je n’aime pas dire ça, c’est bien rare de ma part, mais j’ai trouvé que cette collection était très variable en qualité et en intérêt. Je ne vais donc pas écrire longuement.

« Déguster le noir », beau titre et idée intéressante. Chacun des textes, vous verrez, a un lien avec la nourriture. C’est d’ailleurs fréquent dans le polar, les scènes de table, maison ou resto, classe ou bas de gamme, scènes de cuisine, parfois de beaux chapitres. Alors si cette idée était conçue comme un divertissement, d’accord. Mais littérairement, côté écriture, j’ai lu ici des auteurs que je n’avais jamais lus et je sais maintenant pourquoi. On peut s’amuser, c’est même une bonne idée, mais je me suis parfois beaucoup ennuyée, et donc seules 4 de ces histoires m’ont retenue. Saurez vous les retrouver ? Les personnes qui me connaissent, oui. Sinon, je peux comprendre aussi la légèreté des sujets – si je peux dire, ça tue pas mal là dedans – ou plutôt la façon de les traiter. Mais l’écriture est de temps à autre un poil indigente. Même si on s’amuse, qu’on passe un moment sans trop réfléchir, c’est un peu léger. Alors si on veut se divertir, sans « prise de tête « , ce recueil est parfait, divertissant sans laisser de trace. En tous cas chez moi. J’aime quand même quand je lis, même si c’est parfois un divertissement, avoir un peu de substance et de quoi réfléchir un peu. Mais sans nul doute ce livre trouvera son public et tant mieux.

« Le train des enfants » – Viola Ardone, Le livre de Poche, traduit par Laura Brignon (Italien )

« 1946

Maman devant et moi juste derrière. Dans les ruelles des Quartiers espagnols, où tout le monde parle napolitain, maman marche vite: quand elle fait un pas, j’en fait deux. Je regarde les chaussures des gens. Si elles sont en bon état, je gagne un point; si elles sont trouées, je perds un point. Pas de chaussures: zéro point. Chaussures neuves: étoile bonus. Moi, des chaussures neuves je n’en ai jamais eu, je porte celles des autres et elles me font toujours mal. Maman dit que je marche de traviole. C’est pas ma faute. C’est à cause des chaussures des autres. Elles ont la forme des pieds qui les ont utilisées avant moi. » 

Ce très beau petit roman relate une histoire authentique. Entre 1946 et 1952, le Parti communiste italien et l’Union des femmes italiennes décident d’envoyer près de 70 000 enfants pauvres du sud de l’Italie vers le nord, dans des familles qui prendront soin de leur santé, de leur éducation, avec des conditions de logement et d’hygiène qu’ils n’ont jamais connues, tout comme des conditions affectives pour certains très nouvelles. L’amitié, les copains c’est ce qui garde un peu de joie au cœur des enfants.

Viola Ardone a donné voix ici à Amerigo, âgé de sept ans. Il vit seul avec sa mère Antonietta. Elle a perdu son premier fils,

« Luigi, c’était mon grand frère et sans la mauvaise idée qu’il a eue d’attraper l’asthme bronchique quand il était petit, maintenant il aurait trois ans de plus que moi. Ce qui fait qu’à ma naissance, j’étais fils unique. »

Le mari est supposé être parti en Amérique, et pour beaucoup de choses, la douceur, la tendresse, comme le dit Amerigo de sa mère, tout ça, « Ce n’est pas sa spécialité. »

La description de la vie de ce quartier misérable de Naples, où les enfants récupèrent quatre sous ici ou là, comme notre petit garçon qui ramasse des chiffons, la description des conditions de vie, le côté pittoresque et turbulent de cette ville sont bien vite mis à mal par tant de pauvreté et d’insalubrité. Mais ce peuple ne connait que ça.

buildings-3700062_640« Au départ, Tommasino n’était pas mon copain. Une fois, je l’avais vu faucher une pomme sur l’étal de Tête-Blanche, le primeur qui a sa carriole sur la piazza Mercato, et alors je m’étais dit qu’on ne pouvait pas être copains, parce que maman Antonietta m’a expliqué que d’accord on est pauvres, mais pas voleurs. Sinon après on devient des crève-la-faim. Tommasino m’a vu et il a volé une pomme pour moi aussi. Comme cette pomme je ne l’avais pas volée mais je l’avais eue en cadeau, je l’ai mangée, il faut dire que j’avais la faim au ventre. Et on est devenus copains. Copains de pommes. »

cobbler-3285152_640Quand le parti communiste va organiser ce train à destination de Modène, il sera expliqué aux parents pourquoi. Car bien évidemment, les enfants ne sont pas enlevés à leurs parents, mais ces derniers y voient une porte de secours pour leurs gosses, un espoir d’une vie meilleure. On va donner à chaque enfant des chaussures neuves, un manteau, des vêtements propres et pas rapiécés, et des garanties d’éducation, de nourriture quotidienne et de santé. Ainsi, pères et mères vont confier leur fils ou fille à ces femmes militantes, et le train partira. Ci-dessous, un documentaire assez court sur ces « trains du bonheur ».

https://www.arte.tv/fr/videos/111199-005-A/en-italie-les-trains-du-bonheur/

Par la voix d’Amerigo, tout nous est conté. Avec ses mots, ses moyens, mais aussi son imagination, sa grande sensibilité, lui qui n’a guère connu les caresses, la voix douce, les gestes tendres, lui qui sera le dernier, sur le quai de la gare de Modène, à voir arriver une famille pour lui, c’est par lui que cette histoire incroyable est arrivée jusqu’à moi, qui ne la connaissais pas.

C’est l’histoire de ce petit garçon intelligent, malaimé par une mère qui s’est blindée, le privant d’affection, c’est ce petit Amerigo qui raconte son histoire. Et si c’est souvent drôle, c’est aussi très émouvant. Il va briller à l’école et rattraper son retard.

« Moi dans la ruelle on m’appelle Nobel parce que je sais plein de trucs, même si j’ai arrêté l’école. J’apprends dans la rue, je me balade, j’écoute les histoires, je me mêle des affaires des autres. Personne ne naît avec la science en infusion. »

Il va rencontrer à Modène l’homme qui sera à l’origine de sa profession des années plus tard. Il sera aimé, choyé, encouragé par une famille cultivée, engagée et aimante. Dans cette histoire, l’univers enfantin est vraiment bien rendu par la parole d’Amerigo, car il est un gosse, avec des copains, des jeux, des rêves quand même, et il est très attachant, évidemment.

Le premier retour, chez sa mère, terrible.

« Maman ne m’aime plus, je finis par dire. D’abord elle m’envoie là-haut et maintenant elle m’en veut. Je veux repartir là où ils m’aiment et où ils me font des câlins. »

Puis à la fin, le retour adulte, sur le cercueil nu de sa mère est d’une grande tristesse. 

music-1283851_640« Je n’ai plus envie de rentrer à l’hôtel, je n’ai pas faim, je ne sais pas si tu me manques et je ne sais pas encore comment tu me manqueras. La distance est devenue une habitude entre nous. Nous avons raté bien des rendez-vous. Depuis le moment où tu m’as fait monter dans ce train, toi et moi avons emprunté des voies différentes, qui ne se sont plus jamais croisées. Maintenant que cette distance est infranchissable et que je sais que je ne te verrai plus jamais, je me demande si tout cela n’a pas été une méprise réciproque. Un amour fait de malentendus. »

Voici un roman très accessible, facile à lire tout en étant remarquablement bien écrit ( traduit aussi ). Un pan de l’histoire italienne contemporaine, ce pays riche au nord et pauvre au sud, déjà alors et encore aujourd’hui, à travers le destin d’un enfant exilé pour son plus grand bénéfice, finalement, et quelle que soit la dureté de sa relation avec sa mère.

J’ai beaucoup aimé. Et bien sûr, il y a une chanson:

« Les routes » – Damien Ribeiro-éditions du Rouergue/La brune

41i-4IvFqkL._SX195_« Sur les chantiers quand approche l’heure du repas, les hommes font taire les pelles dans de profondes bassines d’eau. Là, ils lavent leurs mains, rincent une tomate, une pomme, à grands éclats, puis l’un siphonne un peu d’essence dans la bétonnière, l’autre rassemble des sacs de ciment vides, des bouts de polystyrène, du bois de palette. La surface des bassines redevient lisse et se nimbe d’une pellicule calcaire tandis qu’on allume un feu. L’épaisse fumée fait croire à une tombée de nuit. »

Après ces phrases qui entament le roman, on assiste au repas de ces ouvriers du bâtiment, puis un court paragraphe parle des incendies qui chaque été embrasent le Portugal, parle des pompiers, de ce qu’ils sentent, ressentent et font. Et on accède ensuite à l’histoire qui se déroule de 1955 à 1995, trois générations d’hommes nés au Portugal, ceux qui y sont restés, ceux qui en sont partis, certains revenus, pas d’autres. Ce roman parle de l’exil de la génération de Salazar, ceux qui fuyaient. Puis ceux qui partaient plus tard, pour une vie « meilleure ». Hélène, l’épouse française de Fernando:

carnations-ge14b82236_640 » La révolution des Oeillets était vieille d’un an quand elle avait rencontré Fernando mais elle le considérait tout de même comme un réfugié politique. Pour principal acte de résistance, il déplaisait à ses parents; cela comblait ses aspirations de grand air, de révolte et d’horizon. Pour lui plaire déjà, elle avait appris les paroles de la chanson Grãndola, Villa Morena qui figuraient à l’intérieur de la pochette du disque de José Afonso. C’est la chanson de votre révolution, tu devrais la connaître. Vous avez mis fin à la dictature sans aucun coup de feu, tu te rends compte? Les Français ont coupé des milliers de têtes et vous, pas un mort, avec des militaires à la manœuvre en plus! » Un œillet rouge avait fleuri au Portugal et chacun projetait ses rêves sur le petit État. »

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Ainsi de 1955 à 1995, on suit des hommes, de la même famille, mais qui s’éloignent inexorablement les uns des autres. Par leurs choix, par leurs perspectives de vie, ceux qui restent, ceux qui partent et parfois reviennent, un peu, mais pas pour toujours.  Le dernier homme c’est Arthur, dont le prénom, choisi par sa mère française rompt définitivement les amarres avec la famille portugaise, sauf qu’Arthur ressemble, sous ses airs un peu inconsistants, à un nouveau prototype. Fernando, son père l’entrepreneur, celui qui « réussit » en bâtissant des maisons « contemporaines et design « , Fernando est l’axe de ce roman. Fernando et son fils qui ne réussit pas au football:

« Arthur n’avait rien du fils Guimarães. Et si sa pratique du français lui avait donné une impression idiote de sophistication? S’il avait voulu qu’Arthur fût le fils de Guimarães ou n’importe lequel des autres gamins de ses compatriotes doué avec un ballon, Fernando aurait peut-être dû lui apprendre la rudesse du portugais. Il y avait renoncé par orgueil, presque par superstition, pour faire cesser une espèce de malédiction révélée par Hélène: » C’est bizarre, tu es portugais, mais tu n’as aucun accent, ou alors un léger accent de Marseille. Tous les autres, quand ils parlent, on croirait des Lisboètes expliquant son trajet à un touriste français. Tes copains, ils vivent ici depuis  dix ans, on dirait qu’ils sont encore là-bas. » Même s’il partageait son avis, cette remarque l’avait blessé. »

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Je ne vois pas quoi vous dire de plus. Ce roman n’est pas un livre d’action, on le lit en observateur genre entomologiste, mais ce serait trop froid, il y a un déchirement dans les personnages, y compris chez Fernando. J’ai beaucoup aimé cette histoire, avec un peu d’affection pour ceux qui restent, et puis, et puis, une fin tragique et magnifique, qui se lit comme une allégorie, de la solitude, de l’incompréhension, de la destruction…Ce que dit Damien Ribeiro, clair et bien sûr juste:

En commençant cette lecture, je n’étais pas certaine d’y trouver beaucoup d’intérêt. Qu’est ce qui a fait que finalement je l’ai lu avec plaisir – un plaisir grandissant au fil des pages?. Grâce au ton, ironique et doux amer, tendre parfois et rude aussi, grâce à une écriture pleine de finesse. Bref, très bien écrit, on ne s’attache pas spécialement à un personnage ou à un autre, on les observe, s’éloignant les uns des autres, avec des envies différentes, des choix différents. Je trouve que c’est une réussite.

Finir avec la grande Amãlia Rodrigues, et ce pays qui inspire le respect et l’affection:

« L’amer » – Maëlenn Le Bret- les éditions du Panseur

L'amer par Le Bret« L’amer ( substantif masculin): point de repère fixe et identifiable dans ambiguïté utilisé pour la navigation maritime.

La mère (substantif féminin): femme ayant mis au monde un ou plusieurs enfants.

L’Amer (substantif neutre): femme-ventre figée dans sa forme et identifiable sans ambiguïté allant mettre au monde un enfant. »

Eh bien me voici assez gênée aux entournures avec ce petit recueil qui donc parle de la grossesse, de l’enfantement, du fait d’être « emplie ».

 1) »Enceinte. Le monde entier lui montrait deux lignes. Seul le bâtonnet n’avait affiché qu’un trait »

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De tout ce que ça génère dans le corps d’une femme, tout ce que ça change aussi dans l’esprit, dans le mental, pendant, et évidemment après; nous qu’on fait passer du statut de femme à statut de mère.

2) »Nausée

Elle haïssait ce mot. »

J’ose espérer qu’on peut être ces deux facettes et même plein d’autres. On ne cesse de nous rabâcher que ce sont nos hormones qui nous commandent… bon, j’aurais beaucoup à dire  sur le sujet, mais je m’abstiens…

3) « Un matin, son nombril sortit comme un bec. Je revois son geste, alors, le réflexe enfantin qu’elle avait eu de presser l’accent circonflexe niché sur le haut de son ventre »

 Je reviens à ce court recueil de paroles de futures mères. Et à ces mots pensés ou dits, drainant, une masse d’émotions allant de la colère à la peur, puis à l’introspection perplexe, à l’étonnement et l’éblouissement. Passant par le rire et les larmes et vice versa.

« 4) Une femme tombe enceinte et puis elle disparaît, avalée par la forme à laquelle on la résume. »

En neuf fragments, comme les neuf mois de gestation, des voix de femmes qui n’en font au final qu’une, nous portent les impressions physiques et mentales de cet état qui voit le corps se transformer, ressentir des choses inhabituelles, mettre dans des états parfois incontrôlables ou incompréhensibles..

5) » On l’appela, on la guida, on la pesa

Elle sortit

Derrière on appela, guida, pesa une autre comme elle

Qui sortit

Deux ventres se croisèrent sans parler. »

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Allant du dégoût, du regret, de la peur à une sorte de bulle dans laquelle la femme et l’être à venir se rejoignent. Jusqu’aux cris de la fin, jusqu’à la douleur, cette douleur de l’enfantement, cette foutue punition divine parait-il d’être née femme.  Puis la paix. Parfois. La communication, les premiers échanges tactiles et vocaux.

« 7) Et quand, soudain tranquille, la chose se rendort, elle lui chante le vent, les racines et le ciel, en recouvrant son nom de feuilles rouges et or. Elle berce l’inconnu, à nouveau immobile, en l’embrassant, parfois, de l’arche de ses bras. »

J’ai trouvé l’ouvrage intéressant, assez intense. Et comme c’est court, je n’en fait pas plus, sinon vous proposer quelques phrases de ces neuf phases. Pleines de poésie, en une fin apaisée.

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« 9) Ma fille me regarde, je vois bleu.

Bleu comme les lignes, qu’un jour, je m’amusais à découper des yeux. »