« Le dernier thriller norvégien » – Luc Chomarat – La Manufacture de livres

« Copenhague – Nouvelle victime de l’Esquimau

Presque distraitement, Delafeuille fit glisser l’information sur sa tablette, puis revint en arrière et cliqua sur le lien. L’article était relativement bref.

Ulla Rzstrmorg, la jeune fille retrouvée en morceaux dans la forêt de Grnd dans la matinée de vendredi, serait elle aussi une victime du tueur en série connu sous le nom de l’esquimau. La police a confirmé que le modus operandi était identique. Ulla Rzstrmorg est la sixième victime de l’Esquimau à ce jour.« 

Luc Chomarat récidive. Après « Un petit chef d’œuvre de littérature » ( Marest éditions ) voici à nouveau un court roman qui aborde à peu près les mêmes sujets : le livre de nos jours, le monde de l’édition, le commerce, les modes, les lecteurs et l’arrivée du numérique. Coups de griffes et railleries pour un grand saut dans un espace-temps où le monde réel et la fiction se percutent et s’embrouillent. Il y en a pour tout le monde : le monde qui écrit, celui qui lit, achète, celui qui édite, vend etc…tous sont remis en question avec à la clé l’avenir du livre, celui de la littérature et de sa complexité. Sans parler des scandinaveries, polar sanglant ( plus que celui d’ailleurs ?), V…o et I..a, design suédois, grandes blondes et C…….g beer… Et des troupeaux moutonniers qui se ruent dans les filons bien « marketés » concoctés par les éditeurs et par les auteurs. Un bon gros agglomérat d’idiots d’un côté et de malins de l’autre en quelque sorte.

« Le hall de l’hôtel était feutré et ultramoderne, avec des petits coins cosy pour prendre un verre, des tables au design évidemment scandinave, des canapés taillés à la serpe, des peaux de bêtes au sol et des éclairages verdâtres comme dans les thrillers nordiques. »

Avec un poil de méchanceté, mais pas trop, avec un rien de nostalgie mais pas trop, et beaucoup d’humour, Luc Chomarat empoigne celui qui se risque à ouvrir le livre, l’embarque pour Copenhague où sévit l’Esquimau, puis le ballotte dans son histoire folle.

« L’avion s’immobilisa en fin de taxiway et l’hôtesse, une blonde longue et ferme, avec une bouche pulpeuse et rouge dans laquelle on avait envie de mordre jusqu’à ce que le sang gicle, prononça la formule habituelle[…] »

Je me vois bien embêtée à parler de ce texte assez déjanté essentiellement dans la forme du propos. BREF ! J’arrive un peu après la bataille, tout a déjà été dit, ce petit livre a été encensé, les louanges et commentaires élogieux ont plu sur lui abondamment, comme il en pleut parfois sur un thriller norvégien.

Le protagoniste Delafeuille  – qu’une des nombreuses Ulla à bouche rouge appellera aussi Delabranche – vient acheter des droits, ceux du dernier thriller norvégien (écrit par Grundozwkzson) , ça se passe au Danemark, les gens ont des noms imprononçables métissés de suédois, danois, norvégien, islandais…Delafeuille rencontre Sherlock Holmes, et là tout dérape, personnages réels ou/et fictifs se rencontrent, notre Delafeuille ne sait plus où il est, qui il est et son environnement humain et matériel est distordu entre le roman qu’il vient acheter et qu’il lit en même temps, voyant arriver en  léger différé ce qu’il vient de lire.

En résumé : c’est le boxon ! 

« -Parlez-moi de ce livre, vieux camarade, dit calmement Holmes en évitant souplement un gros homme qui s’enfuyait en hurlant des choses gutturales.

-C’est le dernier livre d’Olaf Grundozwkzson, le pape du thriller nordique. Je suis à Copenhague pour négocier les droits de traduction en français. Mais j’ai l’impression que c’est un produit hybride interactif. Je me retrouve coincé dedans !

Holmes tira calmement sur sa pipe.

– Ce que vous dites n’a aucun sens. Et pourtant, quand on a éliminé l’impossible, ce qui reste doit être la vérité, si improbable soit-elle.

Delafeuille frappa du poing dans sa paume ouverte.

-Bon Dieu, mais c’est bien sûr ! Si nous sommes à l’intérieur d’une fiction, rien ne vous empêche d’être là.Vous êtes vraiment Sherlock Holmes.

-Élémentaire. Si nous allions jeter un coup d’œil à ce livre ? »

J’ai bien aimé parce qu’il m’a fait rire et c’est quand même assez rare les lectures drôles. D’accord, ici il faut parfois avoir mauvais esprit et aussi une bonne dose d’auto-dérision; comme lectrice  je suis de cette sorte.Tout ce qui est censé évoquer ce polar (thriller ) du nord tellement à la mode est tourné en ridicule. Ah ! le thriller… caractéristiquement le terme collé sur une couverture parce qu’il y a un lectorat potentiellement énorme, le côté moutonnier du lecteur n’ayant pas de limites semble-t-il ( preuve en est : je lis ce « dernier thriller norvégien » ). Vous savez que je déteste le catalogage et finalement ici, on catalogue pas mal, MAIS c’est pour rire, bien sûr ! Donc pour ce qui est des lecteurs, ils peuvent aimer le polar scandinave – pardon, thriller –  ET Luc Chomarat quand il s’en moque. Enfin je suppose que oui.

 Delafeuille a mangé des smorgasboards et…

« Il se propulsa contre la porte en teck ornée d’un petit bonhomme de neige, atterrit à genoux devant la cuvette. Un haut-le-cœur, et un geyser verdâtre jaillit de ses intérieurs.

Il vomit longuement, son petit corps grotesquement penché sur la cuvette qui s’emplissait de choses bizarres. […] Pourrait-on lui expliquer ce qu’il y avait d’intellectuellement stimulant pour un lecteur, dans la description d’un pauvre homme en train de rendre ses tripes au-dessus de la cuvette des chiottes, aussi design fussent-elles ? 

En même temps, il se sentait mieux, il ne pouvait pas le nier. »

J’ai bien aimé la sympathique Madeleine Murnau avec ses rêveries éthérées dans les fauteuils violine, et le sinistre Gorki, autre concurrent sur la ligne pour récupérer le dernier thriller norvégien; j’ai bien aimé la collection de Ulla, les grandes blondes à obus et lèvres à mordre pour en faire gicler le sang partout sur les murs…, et l’inspecteur Willander, l’inspecteur Bjornborg…et puis je crois qu’il y a là surtout un grand coup de chapeau à Sir Arthur Conan Doyle et à son Sherlock Holmes, ce personnage hors du commun surtout au temps de sa naissance. De nombreuses autres références sont évoquées.

Je crois quand même avoir préféré « Un petit chef d’œuvre de littérature », peut-être parce que c’était nouveau cette façon de parler du monde des livres. Ici, on n’a plus l’effet de surprise. 

La couverture avec le bonhomme de neige. Jo Nesbo . Peut-être bien le dernier – excellent -« thriller » norvégien que j’ai lu.

(Folio l’a épinglé Thriller )

 

On entend :  Norwegian wood

Une lecture facile, maline et drôle. 

« Un petit chef d’œuvre de littérature » – Luc Chomarat – Marest éditeur

« C’était un petit chef d’œuvre de littérature. Sur l’étagère, malgré son peu de volume, il n’hésitait pas à tutoyer Proust.

-Comment vas-tu?

-Non mais, dites donc, le rembarrait Proust, qui était un peu à cheval sur les bonnes manières.

Il plaisait beaucoup aux filles. Sur l’étagère, il était très entouré. Eugénie Grandet, La Dame aux Camélias, Madame Bovary et La Comtesse aux pieds nus.

Elle était un peu susceptible.

Mais globalement, ça se passait bien. »

Un petit livre friandise, à déguster comme un chocolat- c’est de saison – , tout enrobé de cacao amer, fondant, croquant, mi-figue, mi-raisin…Bref : un joli moment de lecture, extrêmement drôle, à savourer sans modération.

« Ce n’était pas un de ces petits livres faciles, qui parlent d’amour, comme les magazines, les horoscopes ou les livres faciles.

Il disait, par exemple, que l’amour était sans importance. Quelque chose qui ne valait pas la peine qu’on en parle.

Évidemment ce fut rapporté en haut lieu. Il y eut un certain agacement. L’amour faisait bien marcher le commerce. »

Chocolat, friandise…Pour autant pas trop de sucre dans ce petit objet de très belle forme pour parler du livre, de sa vie à notre époque. Ceci est l’histoire d’un petit bouquin promis à un grand destin, et il faut le lire pour savoir ce qu’il en advient. Inutile de dire plus sur un texte très court ( 136 courtes pages très aérées ), je vous propose juste quelques extraits. Je ne peux manquer ce chapitre où un blogger se prend une bonne baffe dans sa gueule:

« Après tout, s’il n’aimait pas le monde de l’édition il n’avait qu’à rester dans sa province. Il y eut même un blogger influent pour l’assassiner: c’est très male écrit, notait-il sur son blog. Ce n’est m’aime pas originale. »

Et l’entrée au Super U:

« Le test définitif, c’était le test du Super U. Ils étaient très peu à passer le test du Super U avec succès.La plupart n’essayaient même pas. Ce mois-ci on y trouvait Calendar Girl, comme tous les mois. Et Marc Lévy, Musso, Pancol et Gavalda.

Kawabata s’était fait refouler à l’entrée, naturellement.

-Un problème? interrogea le directeur.

Le vigile haussa les épaules.

-Un niakoué qui faisait des histoires. Je pense qu’il a compris maintenant.

Schopenhauer non plus n’avait pas pu rentrer,mais il prenait ça avec philosophie. »

Sous l’aspect de la farce, de belles références littéraires, une intéressante réflexion sur notre rapport au livre et sur le commerce qui en est fait, le tout avec un grand talent dans la concision; pour moi, une belle rencontre avec cet auteur que je découvre, et je le remercie de ce moment de rire intelligent. Je revois  plusieurs fois pour vérifier mon orthographe, et je finis avec Rosebud, entendu en lisant.