« L’heure de plomb » – Bruce Holbert – Gallmeister, traduit par François Happe

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« Linda Jefferson était un cliché vivant et elle le savait. Âgée de vingt-quatre ans, maîtresse d’école et veuve, elle enfila un pull-over sur son corsage, puis la veste de cavalier doublée en peau de mouton qui avait appartenu à son mari. Il était mort l’année précédente, et sa disparition avait marqué pour elle le début d’une saison triste et inexorable. Elle la traversait comme l’animal stupide qui gratte sous la neige à la recherche des vestiges de l’été, sans comprendre l’hiver, ni même essayer, le subissant tout simplement. L’absence était sans fin et sans raison; il lui semblait que c’était moins une blessure que le deuil aurait pu atténuer et finir par refermer, qu’une malformation en elle qu’il fallait recoudre en permanence pour l’empêcher de saigner. »

Mesdames et Messieurs les écrivains, vous rendez nos vies de lecteurs affamés d’histoires et d’aventures en tous genres, plus belles, plus riches, plus palpitantes . Ceux qui regardent par ici de temps en temps vont se dire que décidément, j’ai beaucoup de coups de cœur ( euh…oui ) et c’est vrai. Je n’envisage pas d’écrire sur un livre que je n’aime pas au moins un peu ( sauf parfois les livres qui m’énervent ) et je choisis mes lectures la plupart du temps à l’aune de la connaissance que j’ai de moi-même, je me trompe assez rarement sur ce que je vais aimer ou non. Voici que m’arrive le second roman de Bruce Holbert ( grand merci à Léa ). Et une fois encore, gros coup de cœur et pour moi confirmation du talent découvert avec « Animaux solitaires » paru dans la Noire de la belle maison Gallmeister. Bruce Holbert déploie ici des qualités d’écriture assez impressionnantes et place son roman sous l’égide de la poétesse américaine Emily Dickinson. La dame intervient en tête de chapitre et ses recueils s’ouvrent entre les mains d’une femme au cours du récit. 

light-and-shadow-874471_1280L’aventure humaine dans laquelle nous conduit Holbert débute en 1918 dans l’état de Washington, durant un hiver qui restera dans les annales. C’est dans le blizzard de cet hiver infernal que Matt perd son frère jumeau Luke et son père, et c’est ainsi qu’il se retrouve, très jeune, 14 ans, seul soutien de sa mère à la tête du ranch familial. Je n’essaierai même pas de vous tracer les moindres lignes de la trame du livre d’une densité telle que toute tentative de résumer serait lui faire offense. Mais voici ce que je peux en dire globalement.

Nous allons suivre Matt jusqu’à sa mort (début des années 70, si j’ai bien compté). Ce personnage est une sorte de géant inquiet qui lutte contre ses démons, qui a consacré sa vie au travail – moyen qu’il a trouvé pour l’aider dans ce combat – trébuchant souvent et mettant à mal son amour de toujours pour Wendy. Matt est un homme très attachant et complexe, plus qu’il n’y parait de prime abord. Dans son sillage, une série de rencontres bonnes ou mauvaises, Jarms, Garrett et bien d’autres, mais à chaque fois des tempéraments forts, tracés avec la précision nécessaire à donner vie et caractère. Une histoire de rédemption, comme souvent. Mais ce qui m’avait déjà frappé dans le roman précédent de cet auteur est ici encore présent, et il s’agit d’une impression anachronique que crée un décalage entre les lieux, les gens et les temps comme si l’univers des personnages de ce livre était une sphère temporelle et spatiale isolée, j’aime beaucoup cette sensation. Décalage entre le monde rural et la ville, vue le plus souvent de loin, comme un lieu étrange et étranger, et surtout cette période floue de la transition entre hier et aujourd’hui – ou demain – les chevaux et les travaux manuels ( importants dans les deux livres ) et le monde « moderne », mécanisé, motorisé, une vie rudimentaire alors que tout change à côté. Ce trouble dans la perception du monde me plaît énormément.

Dans cet univers, les gens se heurtent, se blessent, se tuent, ils souffrent et crient. Et ils pleurent autant qu’ils saignent de toutes leurs blessures, ils s’étreignent comme ils s’empoignent. Ils aiment mais ne savent pas trop quoi faire de ce sentiment qui semble peu adapté à leur rude environnement. Les relations entre les femmes et les hommes ( beaux personnages féminins, des figures puissantes ), les haines, les rancunes tenaces, les désirs de vengeance, la soif d’amour et de reconnaissance, la jalousie et la solitude infinie des gens de cette contrée sont rendus avec une force d’écriture phénoménale. Les rapports sexuels sont des sortes de moments de survie animale mais pas forcément bestiale, tout comme les naissances (oh!  la naissance de Lucky …) , bébés arrachés au ventre des mères dans des scènes dures mais qui mettent en lumière des femmes très indépendantes, pleines de volonté et de courage, plutôt indomptables .

« -Quand vous serez arrivée à terme, j’enverrai quelqu’un pour vérifier.

-Ça ne sera pas nécessaire.

Il la regarda un instant. Ses lunettes glissèrent. Elles provoquaient des blessures sur son nez et il les frictionna.

-La naissance est un processus très violent, madame.

-La vie aussi, répondit-elle. »

 Cette réplique si brève suffit à cerner l’état d’esprit de cette femme et même le ton du roman.

Enfin et surtout, ce qui fait la différence et le magnétisme de cette écriture, c’est sa sensualité, qui ici ne signifie pas vraiment douceur et suavité, n’est-ce pas, mais le plus souvent la chair à vif plus que la fleur de peau; tous les sens sont sollicités, tous, par la grâce d’un vocabulaire riche et imagé, la grande précision dans le choix des mots. Bruce Holbert dépouille les âmes de ses personnages, il les met sous une loupe qui nous en montre les moindres recoins obscurs avec cette plume remarquable qui se mue en scalpel affûté. Non content de nous dire cette richesse mentale de ses héros et héroïnes, il nous projette le décor géographique et social, parfois avec une ironie cinglante et une poésie rugueuse, faite des haleines et des souffles, de la sueur et du sang, du cœur qui s’emballe ou qui s’arrête. Le monde selon Bruce Holbert est un monde de douleur, où chacun avance vaille que vaille, ne renonçant jamais à chercher le mieux sinon le meilleur. La leçon serait peut-être qu’il faut s’adapter sauf que cet auteur-là ne donne pas de leçons.

cold-17148_1280 Il donne à voir, à écouter, à sentir, à respirer et à penser.

« Certains jours, quand le petit matin se faisait particulièrement brillant de givre ou embaumé d’efflorescences, ou que la vallée aplatissait l’aube, la réduisant à une simple ligne dure et rouge, que la lumière liquide jaillissait de ce trait et s’incurvait pour éclabousser la ville misérable ainsi que le terrain vague où il résidait avec sa famille, il ruminait sur la trajectoire d’une vie. La sienne lui apparaissait comme une pierre qu’on aurait lancée; il n’avait pas la moindre idée du bras qui lui avait donné la direction. Son parcours demeurait invisible à ceux qui ne connaissaient pas son histoire. »

Il reprend le « mythe américain » pour en faire un tableau original par sa langue aux métaphores étonnantes. Sans aucun ménagement pour les défauts intrinsèques de son pays, il lance des pointes d’ironie amère et virulente, mais il sait aussi ménager au lecteur des temps de pause, un peu de douceur pour retrouver son souffle. Mais pour cela il faut arriver à la fin de l’existence du grand Matt et au soulagement que j’ai ressenti à le trouver enfin apaisé, apaisé par l’amour négligé une vie durant et qui renaît de ses cendres. La 4ème de couverture parle « d’une écriture incarnée » et c’est le terme le plus précis qu’on puisse trouver : incarnée. Un livre charnel, âpre et beau, d’une formidable intelligence dans la manière d’envisager ce que sont les hommes, les vies, les temps, la force de la nature et l’impact émotionnel des lieux où nous vivons. Une lecture exigeante, et j’aime ça. Pourquoi ce titre, « L’heure de plomb »? Lisez et vous comprendrez.

Et je ne dirais-pas : « coup de cœur » ?

« A vol d’oiseau » – Craig Johnson – Gallmeister, traduit par Sophie Aslanides

a vol d'oiseauC’est avec beaucoup de plaisir que j’ai retrouvé dans ce nouvel opus des aventures de Walt Longmire, mon shérif préféré, la large présence du peuple Cheyenne et de Henry Standing Bear – la Nation Cheyenne – , l’ami taciturne mais fidèle et sûr. Et aussi l’inénarrable Lonnie Little Bird et son « Mmmm, oui, c’est bien vrai ».

 Walt et Henry assistent, impuissants, à la chute du haut d’une falaise d’une jeune femme de la réserve et de son bébé.  À première vue, il s’agit d’un suicide, mais il apparaît très vite que c’est plutôt un meurtre déguisé, dont toutefois le bébé sort indemne. Audrey Plain Feather et son petit Adrian ont été poussés.

wyoming-686896_1280Va commencer pour Walt une enquête au rythme effréné, menée pied au plancher, œil sur la montre et mains sur les genoux pour reprendre souffle. Pour l’occasion, un nouveau personnage prend vie, toujours aussi bien dessiné par Craig Johnson, voici Lolo Long, toute nouvelle chef de la police tribale, au caractère à peu de choses près aussi bien trempé que celui de Vic ( ici absente ). Walt va s’atteler à lui faire comprendre sa vision du métier.

« Il y a une humanité que nous partageons tous, et si vous avez besoin que quelqu’un vous apporte quelque chose, vous feriez mieux de comprendre ça, ça rend le boulot plus facile. »

Je n’oublie pas de vous dire que c’est un moment important de la vie de Walt puisque Cady, sa fille, va se marier et que c’est durant les préparatifs de la noce que se présente cette affaire. Notre shérif va mener un train d’enfer pour trouver le coupable et arriver à finaliser ce mariage. Cady a choisi une cérémonie traditionnelle cheyenne sur un lieu sacré, et Walt  doit se prêter à des rituels très spéciaux pour avoir le droit de la faire sur la réserve. C’est alors qu’intervient un passage du livre absolument surréaliste, une petite merveille digne de Lewis Caroll.

« – Je peux vous demander comment vous avez fait pour vous retrouver là ?

Sa tête noire bougea, et un œil rond comme une bille, d’une couleur vieil or, darda son regard sur moi.

-C’est bien typique des hommes, de poser des putains de questions comme ça. »

cheyenne-woman-named-woxie-haury-in-ceremonialJe n’en dis pas plus, ce serait vache, mais ça démontre une fois de plus que Craig Johnson a un grand talent, capable de passer de la scène la plus réaliste du bureau du shérif avec téléphone, mug de café et bottes croisées sur la table à un onirisme étrange et inquiétant, d’où sort toujours une vraie réflexion philosophique. Tout ça sans se payer de grands mots et avec humilité.

On sent bien ici encore l’amour et le respect de l’auteur pour le peuple cheyenne. Sans jamais idéaliser, en nous faisant voir la vie dans la réserve sans image d’Épinal, il nous dit aussi la fragilité de ces populations et la position injuste qui est la leur. Ce mariage de Cady, aux cheveux tressés comme la crinière de sa jument noire Wahoo Sue, ce mariage si bien décrit, si émouvant, est un superbe hommage à ce peuple et à sa culture. Tout ça me rend toujours plus aimable cet auteur, qui sait écrire de la littérature populaire intelligente et fine, drôle et sensible en même temps.

craig qdpJ’ai adoré ce moment de la cérémonie, et puis la vie personnelle de Walt, la fin du livre est à la fois belle et triste; je me trompe peut-être, mais sèmerait-il des petits cailloux pour nous amener à ce qui se passera au prochain épisode ? Deux corbeaux officieront à la noce, reste à choisir le présage qu’ils sont censés porter…

N’hésitez pas à lire les remerciements de Craig Johnson car sa finesse d’esprit et son humour vont jusque là.

Une bien belle et bonne lecture.

« Lettres pour le monde sauvage » – Wallace Stegner – Gallmeister, traduit par Anatole Pons

couv rivire « Curieusement, il est possible que ce soit l’amour de la nature qui nous enseigne en définitive notre responsabilité en tant que civilisation, car la nature, autrefois parent et enseignant, nous est devenue personne à charge. »

Voici un livre qui me tentait, que l’on m’a prêté il y a des mois déjà. Je l’avais commencé et refermé. Parce que ce n’était pas mon moment pour le lire, simplement. Repris cette semaine, alors que la nature explose autour de moi, en admirant la force comme à chaque printemps, à chaque printemps avec le même émerveillement ( je n’en serai jamais blasée ), en reprenant ce livre, donc, j’en ai goûté toute la justesse et toute l’intelligence.

Il s’agit non pas d’un roman mais de récits écrits à diverses époques, le plus ancien ( « Au paradis des chevaux ») de 1947 et les plus récents de 1989. Est-ce de la « nature writing » ? Pour moi oui, à de nombreux points de vue, bien sûr c’en est. Il serait intéressant de définir ce qu’on met dans cette expression au juste, mais « écrire la nature », au-delà de la description de paysages ou du récit d’expériences de vie dans la nature, c’est aussi une réflexion sur notre relation à ce monde sauvage ( à ce qu’il en reste encore ), une réflexion et une analyse sur ce qu’on en fait. En lisant les textes les plus anciens de ce recueil, on voit bien que la problématique ne date pas d’hier. L’évocation de l’Ouest et de la Frontière par Stegner est vraiment passionnante. Je suis toujours surprise, lisant les Américains qui écrivent sur leur territoire, de voir le nombre incalculable de façons de le dire, de l’envisager, de le comprendre, un très juste reflet de la diversité de cet immense pays.

utah-701186_1280 C’est ce que Stegner explique tellement bien, avec à la fin un long texte sur ce que serait le « stéréotype » de ce qu’il appelle « L’américain nouveau ». C’est à la place de l’homme dans le monde sauvage qu’il réfléchit, à son impact et à sa survie. Alors, c’est bien ici de la « nature writing », envisagée de façon philosophique, économique, anthropologique, et évidemment écologique. Quand l’auteur nous parle des problèmes liés à l’eau, dans ces états arides ( passionnant chapitre sur l’aridité ), et puis surtout, surtout quand il affirme – et je le ferais avec lui, le talent en moins ! – quand il affirme ce fait évident que nos décors nous façonnent, imprègnent notre esprit, nos modes de vie et de pensée. Ron Rash dit la même chose en parlant des Appalaches et des communautés isolées dans des vallées écartées ( « Une terre d’ombre  » ). Nos paysages nous façonnent. Mais nous avons voulu que ce soit l’inverse, et de cette volonté d’agir sur l’environnement nous constatons de plus en plus que nous ne sortirons jamais gagnants .

« Au lieu de nous adapter, comme nous avions commencé à le faire, nous avons tenté de faire correspondre la terre et le climat à nos habitudes et à nos désirs. Au lieu d’écouter le silence, nous avons hurlé dans le vide. »

Certaines descriptions de paysages sont précises, presque scientifiques sans être sèches, la poésie émanant de l’amour que Stegner porte à ces lieux imprègne l’écriture et nous place en état de voir.

« Auprès d’une telle rivière, il est impossible de croire que l’on sera un jour pris par l’âge et la fatigue. Chacun des sens fête le torrent. Goûtez le, sentez sa fraîcheur sur les dents : c’est la pureté absolue. Observez son courant effréné, le constant renouveau de sa force; il est éphémère et éternel. »

farm-174177_1280Il chante l’infini des grandes plaines, l’espace qui nous révèle à nous-mêmes.

« Vous ne fuyez pas le vent, mais apprenez à vous incliner et à vous accroupir contre lui. Vous n’échappez pas au ciel et au soleil, mais les portez dans vos yeux et sur votre dos. Vous devenez profondément conscient de vous-même. »

Je conseille de lire ce livre à quiconque s’intéresse à ce sujet, et puis, et puis il y a l’ouverture sur cette lettre écrite par Wallace Stegner à sa mère, « Lettre, bien trop tard », absolument bouleversante. Il va sans dire que les récits dans lesquels il parle de son enfance, avec son frère, un père quelque peu instable et une mère, elle, solide et fiable, qui assure le quotidien, ces récits-là sont splendides, plus romanesques et littéraires, mais tout est formidablement écrit et compréhensible. Je dirais que ce livre est éclairant sur l’Amérique mais pas que, un beau livre, un choix éditorial vraiment intéressant de la part de l’éditeur ( mais bon, on sait le talent de cet éditeur ). De nombreux textes de Wallace Stegner sont édités chez Phébus, et j’ai grande envie de lire, entre autres, « La montagne en sucre ».

« Cassandra » – Todd Robinson – Gallmeister/ Neonoir, traduit par Laurent Bury

Cassandra« Le garçon avait huit ans lorsqu’il apprit la haine. »

En faisant mes achats, j’ai hésité entre ce « Cassandra » et « Corrosion » qui, lui vient juste de paraître. Mon choix s’est déterminé sur le fait que « Cassandra » est un livre drôle – bien que cette première phrase n’en soit pas la preuve ! -, et pas l’autre.

« …au cas où vous ne seriez pas au courant, les rues de Boston sont comme un rêve érotique pour les automobilistes.Contrairement aux villes planifiées, à Boston, on s’est contenté de paver les vieilles routes à chevaux. Il n’y a jamais un itinéraire direct d’un point A à un point B . Pour arriver à B, il faut d’abord prendre la direction du point N , tourner à gauche, continuer au nord jusqu’au point racine carrée de 173, revenir à N, puis demander son chemin. »

file000569486742J’avais besoin d’humour, et si effectivement j’ai bien rigolé, ce livre n’en est pas moins assez brutal. Ça ressemble assez à la violence un peu outrancière des dessins animés, où l’on voit des personnages broyés, écrasés, cassés, mais qui s’en sortent plutôt pas mal, une violence comique, si j’ose dire. Et j’ai aimé, beaucoup, parce que bien sûr, le contenu ne s’en tient pas à la rigolade. J’ai particulièrement été touchée par la très belle histoire d’amitié entre les deux personnages principaux. Junior et Boo sont videurs dans un club miteux de Boston, et vont être engagés par le procureur de Boston pour retrouver sa fille Cassandra, fugueuse de 14 ans.

« Junior et moi, on assurait la sécurité tout seuls : je gardais la porte pendant que Junior surveillait les trois étages de la boîte. A nous deux, on pouvait faire la police sans mal au milieu de quelques dizaines d’ados squelettiques. On était moins des videurs que des baby-sitters, avec notre poids combiné de deux cent quinze kilos (surtout les miens) et nos dix mille dollars de tatouage (surtout ceux de Junior). » 

Junior et Boo se sont connus enfants et ont grandi ensemble dans un orphelinat. Leur relation, ponctuée de « connard », « trouduc », « morveux » et autres mots doux, est en fait pleine du soin de l’autre, d’un attachement indéfectible, de dépendance affective et d’une complicité de jumeaux:

« Junior haussa les épaules;

– Qu’est ce que tu veux que je te dise? T’es un salopard égocentrique et narcissique.

Je le foudroyai du regard et il éclata de rire. Puis ce fut mon tour. On ricana comme seuls peuvent le faire deux amis quand ils sont au plus bas. »

DSC_6952Nos deux compères se retrouvent vite engagés dans des rouages sordides, et tentent d’en extirper la jeune Cassandra tout en sauvant leur peau. Et ce n’est pas tâche facile. Ce livre ne finit pas bien, ni mal. Il n’y est pas question de morale au sens habituel; on y boit – trop -, on y fume des substances illégales – pas mal -, on y vomit énormément pour tout un tas de raisons et on y tombe en dépression tout autant. Cependant pas le lecteur, qui jubile. Avec ce genre de début de chapitre:

« Dans le rêve, je mangeais un énorme sandwich italien. Vraiment très gros. De la taille d’une table basse. Puis les poivrons rouges se sont mis à sonner et je me suis réveillé. Même mon inconscient me cassait les couilles.

Ha-ha-ha. J’avais les yeux plus gros que le ventre. Très subtil.

Putain de cerveau. »

Très bon premier roman, très bonne traduction, je trouve, avec du rythme, un gros bazar au milieu du livre où l’histoire part dans tous les sens, mais ce n’est pas important, on est déjà attaché à Boo et Junior, un chouette duo d’enfer. Alors forcément, on espère et on se dit : « Pourvu qu’on les retrouve ! …Et vite ! »

« Steamboat » – Craig Johnson – Editions Gallmeister, traduit par Sophie Aslanides

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« …L’immensité de nos regrets ne pourra pas compenser les occasions manquées de nos vies. »

Charles Dickens – « Un conte de noël »

Après cette sale semaine cafardeuse, après un livre relativement difficile – mais génial ! – j’ai ressenti le besoin d’une lecture plus facile; l’envie aussi de retrouver ce bon copain Walt Longmire et la plume emplie d’humanité de Craig Johnson. Si ce livre n’est pas le meilleur de mon cow-boy préféré,c’est néanmoins toujours aussi bien écrit, toujours parsemé de pointes d’humour, de références littéraires ( car notre shérif lit , ici le « Conte de noël » de Dickens) et de références historiques , sans jamais aucune pesanteur. L’auteur explique en fin de livre que ce devait être une nouvelle, mais l’histoire a déployé ses ailes pour devenir cette belle parenthèse ( un peu comme « L’indien blanc » ), en marge des enquêtes de Longmire, mais toujours en mode suspense. Craig Johnson nous raconte le défi de la fine équipe Longmire, Julian Connally, Isaac Bloomfield et Julie la pilote. Ils doivent emmener une fillette brûlée à très haut degré à l’hôpital des Enfants de Denver. Et ce, par une nuit d’avant Noël dans une obscurité glacée par le blizzard, et la neige – conditions météo auxquelles Johnson nous a acclimatés, on y entend à nouveau les tambours cheyennes… Ils ne trouvent pour ce faire qu’ un vieux bombardier de la Seconde guerre mondiale baptisé Steamer et ayant appartenu à Eisenhower. Le coucou n’est pas de l’année, et le pilote unijambiste non plus. Car c’est Lucian assisté du pied droit de Julie qui va piloter, et mener ce fragile équipage jusqu’à Denver, avec tout ce qu’on peut imaginer d’impondérables…

wyomingAinsi le vieux shérif va égrener ses souvenirs de pilote au cours de ce chaotique voyage, sa breloque porte -bonheur accrochée près de lui – ce célèbre cheval, Steamboat, star du rodéo, qui après avoir eu le nez cassé, sifflait comme un bateau à vapeur en respirant, d’où son nom. Ainsi écoutons nous plusieurs histoires. Celle de ce périple en avion, celle de l’avion, celle du cheval célèbre qui donna son nom à l’avion, celle de Julian et de ses années de guerre comme pilote…le tout s’imbrique dans un suspense fébrile, car le Doc Isaac est au chevet de la petite fille, et le temps presse. Ce qui ressort encore et toujours, c’est la bonté des personnages, la compassion, mais aussi une désinvolture et une ténacité  salutaires face à tout ce qui peut freiner l’action à mener, que ce soient des règles officielles, la météo, la précarité de toutes les conditions…

« – Fiston, je t’ai dit que j’ai une urgence médicale et un problème de carburant, donc me dérouter n’est pas une option. Fais enlever cette déneigeuse parce qu’on déboule à fond, putain de merde, à fond les ballons.

Parasites.

-Raider Lima Charlie, vous vous déclarez en détresse?

-Putain d’exact, je me déclare en détresse et je te dis de dégager la déneigeuse sur le 26 gauche. »

Et j’ aime toujours plus Craig Johnson, parce qu’il sait me faire du bien en ces temps obscurs. Qu’on ne s’y trompe pas, c’est léger mais intelligent et  sensible. La phrase en leit – motiv tirée de Dickens est le fond de la réflexion, qui n’est pas aussi légère que ça ! Une lecture émouvante qui fait sourire, et une traduction impeccable par Sophie Aslanides, que l’on sent très en phase avec son auteur.

« Mon père, l’homme qui m’avait offert ce livre, un cadeau de son père et du père de son père, m’avait dit un jour que ce n’était pas ce que l’on faisait dans cette vie qu’on regrettait, mais toutes les occasions qu’on laissait passer. J’aimais penser que nous avions tous été très courageux, mais il était possible, comme je l’avais expliqué au secouriste à Durant, dans les entrailles de Steamboat, que ce n’était pas tellement que nous étions braves ou audacieux,  mais que nous avions simplement échangé une peur contre une autre – la peur de ce qui nous attendait, contre la peur de ce que nous risquions en n’agissant pas. « 

 

Bon, ben j’aime, quoi…Vous pouvez lire l’excellent article de JM ici, je trouve, comme lui, que Craig Johnson est grand.