« Steamboat » – Craig Johnson – Editions Gallmeister, traduit par Sophie Aslanides

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« …L’immensité de nos regrets ne pourra pas compenser les occasions manquées de nos vies. »

Charles Dickens – « Un conte de noël »

Après cette sale semaine cafardeuse, après un livre relativement difficile – mais génial ! – j’ai ressenti le besoin d’une lecture plus facile; l’envie aussi de retrouver ce bon copain Walt Longmire et la plume emplie d’humanité de Craig Johnson. Si ce livre n’est pas le meilleur de mon cow-boy préféré,c’est néanmoins toujours aussi bien écrit, toujours parsemé de pointes d’humour, de références littéraires ( car notre shérif lit , ici le « Conte de noël » de Dickens) et de références historiques , sans jamais aucune pesanteur. L’auteur explique en fin de livre que ce devait être une nouvelle, mais l’histoire a déployé ses ailes pour devenir cette belle parenthèse ( un peu comme « L’indien blanc » ), en marge des enquêtes de Longmire, mais toujours en mode suspense. Craig Johnson nous raconte le défi de la fine équipe Longmire, Julian Connally, Isaac Bloomfield et Julie la pilote. Ils doivent emmener une fillette brûlée à très haut degré à l’hôpital des Enfants de Denver. Et ce, par une nuit d’avant Noël dans une obscurité glacée par le blizzard, et la neige – conditions météo auxquelles Johnson nous a acclimatés, on y entend à nouveau les tambours cheyennes… Ils ne trouvent pour ce faire qu’ un vieux bombardier de la Seconde guerre mondiale baptisé Steamer et ayant appartenu à Eisenhower. Le coucou n’est pas de l’année, et le pilote unijambiste non plus. Car c’est Lucian assisté du pied droit de Julie qui va piloter, et mener ce fragile équipage jusqu’à Denver, avec tout ce qu’on peut imaginer d’impondérables…

wyomingAinsi le vieux shérif va égrener ses souvenirs de pilote au cours de ce chaotique voyage, sa breloque porte -bonheur accrochée près de lui – ce célèbre cheval, Steamboat, star du rodéo, qui après avoir eu le nez cassé, sifflait comme un bateau à vapeur en respirant, d’où son nom. Ainsi écoutons nous plusieurs histoires. Celle de ce périple en avion, celle de l’avion, celle du cheval célèbre qui donna son nom à l’avion, celle de Julian et de ses années de guerre comme pilote…le tout s’imbrique dans un suspense fébrile, car le Doc Isaac est au chevet de la petite fille, et le temps presse. Ce qui ressort encore et toujours, c’est la bonté des personnages, la compassion, mais aussi une désinvolture et une ténacité  salutaires face à tout ce qui peut freiner l’action à mener, que ce soient des règles officielles, la météo, la précarité de toutes les conditions…

« – Fiston, je t’ai dit que j’ai une urgence médicale et un problème de carburant, donc me dérouter n’est pas une option. Fais enlever cette déneigeuse parce qu’on déboule à fond, putain de merde, à fond les ballons.

Parasites.

-Raider Lima Charlie, vous vous déclarez en détresse?

-Putain d’exact, je me déclare en détresse et je te dis de dégager la déneigeuse sur le 26 gauche. »

Et j’ aime toujours plus Craig Johnson, parce qu’il sait me faire du bien en ces temps obscurs. Qu’on ne s’y trompe pas, c’est léger mais intelligent et  sensible. La phrase en leit – motiv tirée de Dickens est le fond de la réflexion, qui n’est pas aussi légère que ça ! Une lecture émouvante qui fait sourire, et une traduction impeccable par Sophie Aslanides, que l’on sent très en phase avec son auteur.

« Mon père, l’homme qui m’avait offert ce livre, un cadeau de son père et du père de son père, m’avait dit un jour que ce n’était pas ce que l’on faisait dans cette vie qu’on regrettait, mais toutes les occasions qu’on laissait passer. J’aimais penser que nous avions tous été très courageux, mais il était possible, comme je l’avais expliqué au secouriste à Durant, dans les entrailles de Steamboat, que ce n’était pas tellement que nous étions braves ou audacieux,  mais que nous avions simplement échangé une peur contre une autre – la peur de ce qui nous attendait, contre la peur de ce que nous risquions en n’agissant pas. « 

 

Bon, ben j’aime, quoi…Vous pouvez lire l’excellent article de JM ici, je trouve, comme lui, que Craig Johnson est grand.

Cinq photos, cinq histoires ( 4 )

Dans ce texte, je parle plutôt des lieux que nous visitons dans nos lectures,  je pourrais le titrer assez banalement : du voyage immobile.

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J’ai lu ces dernières années de nombreux livres dits « western » ce qui est extrêmement réducteur tant il y a toutes sortes de genres et styles englobés dans ce terme. Le Far West, les cow-boys et les Indiens, et puis ces immensités qu’offrent les USA; je ne remercierai jamais assez Gallmeister – principalement –  de m’avoir permis de lire Lonesome Dove et de découvrir Craig Johnson, entre autres. L’énoncé du challenge parle des paysages et lieux comme personnages de la littérature, et c’est pour moi une évidence, et c’est ainsi depuis toujours. Que serait Michel Strogoff ( livre qui a enchanté mes jeunes années) sans les paysages ? Et Notre Dame de Paris sans Paris ? De nombreux écrivains sont indissociables des endroits qu’ils dépeignent, ainsi Jorge Amado et Bahia, Manuel Vásquez Montalbán et Barcelone, Jean-Claude Izzo et Marseille ( oh lui, comme je le regrette… ), ou encore Leonardo Padura et la maison et la table de Josefina à La Havane.

Quand je pars au Wyoming avec Walt Longmire , un ami que j’adore retrouver (comme tant d’autres lecteurs ), j’entre au Buzzy Bee avec lui, j’affronte le blizzard des Bighorn Mountains avec lui, le paysage et les endroits où il dort, mange, travaille, tous ces lieux me sont devenus familiers, j’ai dessiné les contours de ces endroits et à chaque volume, je les retrouve tels que je me les conçois, plus qu’un décor, ils sont acteurs de l’histoire. En particulier dans le dernier paru :« Tous les démons sont ici », où les montagnes sont l’adversaire, en quelque sorte, de notre shériff :

« Il y avait le bruit du vent, comme si quelque chose de colossal passait à côté de moi, quelque chose d’important – si impératif, en fait, qu’il ne pouvait pas s’arrêter pour moi. C’était le bruit du nettoyage fait par le vent dans les territoires de haute montagne quand il frotte le paysage pour tenter de lui rendre sa fraîcheur. […] Peut-être que nos plus grandes peurs se révélaient à cette altitude, si proche du vide glacial des cieux vulnérables. Peut-être que les voix étaient celles des montagnes, qui chuchotaient à notre oreille pour nous faire remarquer à quel point nous sommes insignifiants et éphémères. » (p.132)

Vous avez compris que je suis plutôt souris des champs que souris des villes, même si j’adore aussi les ambiances urbaines, mais je n’arrive pas à y installer mes quartiers, j’y passe, j’y découvre une faune, j’y observe les mœurs, mais je ne m’y installe pas comme je peux aller m’accouder au bar du Buzzy Bee, même si le Comté d’Absaroka n’existe pas.

Nous intégrons inévitablement le tempérament de notre décor, facile à voir quand on lit par exemple un roman islandais et un roman espagnol. Pas possible, à mon avis, de dire que les tempéraments sont identiques. Le cœur, le noyau dur de l’être humain, oui, mais pas la manière de faire vivre cette humanité. Et je suis convaincue que le lieu en est une des causes. 

« Tous les démons sont ici » de Craig Johnson – éditions Gallmeister, traduit par Sophie Aslanides

couv rivireAaaah ! Nom d’un chien ce que c’est bon de lire un bon, vraiment bon bouquin !!!

Comme c’est agréable de dévorer une histoire aussi bien écrite ! 

J’ai donc retrouvé avec délectation mon shérif préféré dans ce Wyoming glacial, j’ai grimpé avec lui jusqu’au sommet des Bighorns Mountains, dans le blizzard et la tempête, sous des températures inhumaines, à la poursuite du plus grand sociopathe de tout le pays, Raynaud Shade. Si on retrouve notre équipe d’Absaroka augmentée de quelques dangereux personnages convoyés d’une prison à une autre et de membres du FBI, ici c’est Walter Longmire qui tient toute la place, accompagné épisodiquement du géant Virgil, l’indien rencontré dans « Enfants de poussière », couvert de la dépouille d’un grizzli, et muni de sa lance sur laquelle cliquettent des bois, osselets, dents de cerf, l’accompagnant d’une petite musique étrange…

Décidément, Craig Johnson n’a pas fini de nous étonner. Comme le dit si bien mon amie Mary, impossible de faire rentrer ce livre ni dans le genre polar, ni dans le western, c’est un roman qui mêle tout ça plus le parcours initiatique, l’aventure humaine, comme un récit d’alpiniste ou de voyageur de l’extrême. Une réflexion magnifique sur la mort – et la vie, donc – , sur le réel et le magique, un retour aux sources dans cet état sous le règne des légendes indiennes, si envoûtantes pour Walt. Walt qui ici se remémore une épreuve similaire vécue plus tôt (« Little bird ») et qui n’a pas cessé de le hanter.

Et puis, il fallait le faire, mêler Dante à cette histoire…Et Shakespeare. Car le titre est une phrase de « La tempête », mise en exergue du livre et qui ne pouvait pas mieux coller : « L’enfer est vide  Et tous les démons sont ici. »

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L’enfer de Dante par Gustave Doré – 1861 – détail

L’enfer, c’est celui de Dante, livre glissé dans le sac du shérif par Sancho Saizarbitoria, livre qui va le soutenir et même lui sauver la vie. Et aucun livre n’aurait été plus adapté, car le neuvième cercle de l’Enfer de Dante n’est pas rongé par les flammes, mais un lieu glacé peuplé de damnés. Un peu comme les Bighorn Mountains…

Un livre extraordinaire, hallucinatoire, inquiétant, dont maintes apparitions restent mystérieuses et sans réponse, un très beau livre sur les limites de l’homme dans des conditions extrêmes, sur les défenses que l’organisme met en route pour survivre, et aussi sur ce que le cerveau est capable de produire.  Le Wyoming de Craig Johnson est la  terre des esprits indiens, de fantômes et de visions, la nature y est vivante, puissante, toute puissante, elle pousse qui s’y frotte à aller au bout de lui-même, physiquement et mentalement. Soumis au froid extrême, au blizzard et à la neige, à l’altitude et à la solitude, encore une fois, Walter Longmire va survivre. Merveilleux personnage, comme Virgil, ce géant cultivé qui vit dans une grotte à flanc de montagne…Qui vit ? On n’en est pas sûr, et c’est là que ce sacré Craig est épatant !

L’humour de l’auteur, bien que plus discret, reste présent, et comme d’habitude, le premier chapitre accroche immédiatement avec une scène comme seul Craig Johnson sait en écrire, qui m’a beaucoup fait rire; extrait :

 « Ce livre, L’Enfer de Dante, qui c’est qui l’a écrit ? »

Le Basque et moi échangeâmes un regard, et j’attendis, curieux de voir comment le Basque allait la jouer.

 – Hector, est-ce que tu sais qui est enterré dans la tombe de Grant ?

– Nan.

Saizarbitoria retourna à son volume de Penguin Classic.

– Je me disais bien. Sois content qu’on te laisse manger à la table des grands. »

 Craig Johnson et son talent de portraitiste de l’âme humaine, comme dans cette évocation du criminel Shade:

« Son visage était plat, son nez s’étalait sur son visage comme un bélier qu’on aurait utilisé une fois de trop, les os de ses pommettes et de son front étaient proéminents.Il était d’une taille moyenne, mais sa poitrine, ses épaules et son cou de taureau disaient tout; s’il devait se passer quelque chose, Raynaud Shade s’offrirait la part du lion. On ne l’aurait pas cru capable, à l’âge de vingt-sept ans, d’afficher le palmarès qui était le sien, mais il suffisait de croiser son étrange regard, et on y trouvait tout. Ses iris étaient du même bleu délavé que le ciel d’hiver dans le Wyoming, et aussi froids. »

crowMais aussi quand il dit son Wyoming, sauvage, rude, qui remet justement chacun à sa place. La montagne est bien ici un vrai personnage. Et la poursuite est bien un cheminement mental peuplé de démons. Les Indiens, Crows et Cheyennes, restent les maîtres des lieux, les chamans porteurs de visions et de sortilèges, les légendes, les symboles, toute la mythologie de ces peuples est ici mise en connivence avec notre culture européenne – de Shakespeare à Dante –  de façon étonnante, et je trouve ça très réussi et bien vu. 

Jamais emphatique, l’écriture coule naturellement, comme une voix familière qui nous raconte une histoire; je ne me lasse pas de lire Craig Johnson, toujours surprenant, toujours pétri d’humanité sans être sirupeux, et je ne manquerai pas de saluer Sophie Aslanides, qui sait si bien nous faire partager l’univers du Wyoming de Walt Longmire.

landscape-77883_1280Inutile de vous dire que j’ai adoré lire ce livre, et que le temps semblera long jusqu’à la prochaine rencontre avec l’équipe d’Absaroka.

 

Littéraventures, par Mary, blogueuse de talent

Mary, libraire, a réalisé l’interview de Craig Johnson que vous pouvez écouter sur mon post à propos de « Molosses ». Questions et traductions faites dans le cadre de son travail et parce qu’elle est comme moi : elle adore Craig Johnson ! Vous serez d’accord : bon boulot, Mary ! Et contente de te compter parmi mes lectrices et commentatrices de mon blog.

Allez voir le sien ! Beau, bien écrit et elle sait tenter le lecteur, la demoiselle !

 

« Molosses » de Craig Johnson – Gallmeister, traduit par Sophie Aslanides

6a0120a864ed46970b01a5117db238970cAh ! L’ami Craig a écrit là son livre à mon avis le plus drôle : j’ai beaucoup ri, parfois par la trivialité des expressions, parfois par leur finesse et les sous-entendus qui démontrent qu’il ne nous prend pas pour des crétins ( c’est bien agréable ! ). On se les gèle du côté de Durant, Wyoming, cet hiver-là; on se les gèle et on trouve : des molosses furieux qui veillent sur la déchetterie/casse, un pouce, et dans la foulée : des cadavres. On y retrouve un Walt Longmire qui va accroître considérablement le nombre de ses cicatrices ( morsure aux fesses, visage laqué au lacrymogène, etc etc…), un Sancho déprimé qui veut démissionner et surtout une Vic en très grande forme, « putain, merde… » ben oui, elle est comme ça, Vic, elle jure comme un charron, mais c’est une fine mouche qui n’a pas froid aux yeux…Entre Geo qui gère la casse et qui flirte avec une ancienne institutrice séduisante, un perroquet déplumé et un couple parfumé à la marijuana, l’enquête avance, semée d’embûches auxquelles Walt, qui n’a rien, mais rien du tout du super-héros, a du mal à sortir indemne.

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Au lieu que je me fatigue à tout réécrire, vous pouvez lire le début du roman ( ça commence fort ! ) LÀ.

Je rajouterai que ce roman remet à jour notre idée de l’Ouest américain, un peu comme le film « Nébraska » dont j’ai parlé précédemment.

Craig Johnson, dans cette vidéo, aborde les thèmes qui ont été discutés aux conférences des Quais du Polar. J’aime ses livres, il en reste encore à traduire, je les attends et je ne suis pas la seule ! Coup de chapeau à Sophie Aslanides qui fait là un travail de tout premier ordre, comme toujours.