« Noir diadème » – Gilles Sebhan – Rouergue noir

 » Le fil

Les gyrophares agitaient d’une lueur inquiétante la zone entre le canal et l’arrière d’une usine désaffectée où s’était établi un camp de fortune. Des travaux devaient avoir lieu depuis des années à cet endroit. Une pancarte vantait le centre commercial et les immeubles avec terrasses arborées qui s’érigeraient là. Le projet avait été stoppé net. Était-ce par l’arrivée des migrants ou bien par une quelconque affaire de dessous-de-table impayés? Il semblait que la végétation soit venue recouvrir l’idée même du projet, des feuilles déchiquetées par les oiseaux couvrant de leur pourriture les lettres noires annonçant le merveilleux complexe qui sortirait bientôt de terre. »

Ça a été un vrai grand plaisir de retrouver Dapper dans cette série « Le royaume des insensés ». Je croyais que ce serait une trilogie, mais Gilles Sebhan n’en a pas fini avec ses personnages, oh non ! Et quel bel épisode, peut-être bien mon préféré pour plusieurs raisons.

Tout d’abord, et je ne sais pas si ça vient de moi, mais j’ai senti une – encore plus- grande aisance dans l’écriture de l’univers de ces romans si sombres et si perturbants. L’impression que Dapper « se lâche », y compris dans son langage; on a le sentiment qu’il devient plus lucide face à tout se qui s’est passé dans sa vie. Sa vie personnelle si imbriquée dans ses enquêtes apparait comme partie prenante d’un tout. Dapper est comme hanté par les êtres qu’il côtoie, victimes ou bourreaux, comme ici, quand il pense que Bauman lui a fait un dernier affront ricanant

« Oui, ce dernier meurtre constituait pour lui un ultime défi, comme si le tueur avait voulu ricaner à la face de Dapper jusqu’après la tombe. Le mettre en instance de comprendre. Le corps lui-même, atrocement martyrisé, faisait penser à une pierre de Rosette retrouvée dans la boue séchée. Dapper se devait de déchiffrer le message que contenait ce jeune corps supplicié. Il y avait une folie à se pencher sur un meurtre. Mais c’est une folie que Dapper n’avait plus le loisir d’éloigner de lui. À présent, elle s’était mise à le contaminer. »

La vie personnelle de Dapper et « sa connaissance du mal » qui le fait briller dans son travail de police, comme il est écrit en 4ème de couverture vont de pair.

Un jeune corps est retrouvé sans vie, tué d’une manière faisant penser aux meurtres du monstre Baumann, mort dans le roman précédent. À une différence près : le cœur a été soigneusement retiré. Le lieu du drame est un chantier abandonné où survivent des migrants et c’est la prostitution qui leur permet de survivre. Évidemment, Dapper prend cette affaire très à cœur, il voudra trouver une sépulture à cet adolescent et lancera  une enquête qui révélera un trafic d’organes.

« Dapper eut un sourire amer. Parce qu’il savait que le garçon était ce cas rare, cette merveille qu’un commanditaire avait appelée de ses vœux comme un joyau rarissime ou un tableau de maître. Le garçon avait été ce joyau et il en était mort. »

On retrouve Marlène, si attachante, et les éléments clé de cette série, Ilyas, Théo, Anna et Hélène, quatre personnes de la vie de Dapper, cette vie qui voit tous les liens se déliter, muter sous l’effet de mises à jour :Théo qui en silence découvre ses pulsions étranges, Anna et Hélène qui, non sans difficultés débutent leur vie commune au grand jour, Ilyas, bouleversant qui attend son adoption par Dapper, qui lui est si attaché, et chez qui ce garçon soulève des sentiments si forts, et encore plus chez Théo.

 » Et puis il y avait Ilyas. Son nom. Aucun autre mot que celui-là, mais qui signifiait à lui seul tout ce que le garçon imaginait du mystère du monde. Son attachement à lui était si intense, affolant, un pu désespéré. De jeunes frères éprouvent cela pour un aîné. Ils leur entourent spontanément le cou  de leurs bras frêles, ne veulent jamais les quitter, refusent qu’on leur attribue une chambre à part. Ce lien n’est pas explicable. Le garçon avec son frère est en présence d’une autre étape de lui-même, il est fasciné par ce futur lui-même qui le regarde depuis l’autre côté du temps. Théo espérait aimer Ilyas de cette manière, il l’espérait en sachant que ce n’était pas le cas. »

J’ai choisi cette fois de ne pas écrire plus sur cette enquête qui va bien au-delà de ça, l’enquête de police, mais comme c’était le cas dans les autres livres l’introspection constante de Dapper, qui, comme vous le lirez, aborde des pans de sa personnalité avec crainte.

« Il finit par se rendre aux toilettes, où il s’aspergea le visage d’eau froide. Il se regarda dans le grand miroir mural et eut du mal à savoir quoi penser de l’homme qu’il avait devant lui. Depuis qu’il avait dû faire face à la disparition de son fils, depuis ce premier jour où il s’était avancé dans l’allée du centre thérapeutique, sentant autour de lui une vibration étrange, il avait changé. À chaque pas qu’il avait fait pour retrouver son fils, il s’était approché d’une certaine vérité sur lui-même. Mais paradoxalement, cette découverte n’avait fait que le rendre étranger à ses propres yeux. C’était un homme qui se sentait désormais fait de cendres. »

La 4ème de couverture fait très bien la présentation du pan policier de ce livre, mais c’est l’autre côté, l’introspection du personnage qui me captive, et qui de mieux placé que l’auteur pour en parler un peu? Alors demain, rendez-vous ici avec Gilles Sebhan.

« Manger Bambi » – Caroline de Mulder – Gallimard/La noire

« Un

D’instinct elle recule, le Sig Sauer caché dans le dos. Elle est toute menue et ravissante, et maquillée à faire peur. Des yeux avec des peintures de guerre et des couleurs de tranchée et de boue dévorée, mais un visage en cœur, des arêtes fines. Elle porte un jeans slim et marche pieds nus. »

Voici Bambi, 15 ans et bientôt seize, le visage et la bouche en cœur, mais le Sig Sauer dans la main. Voici non pas un gang, mais un duo d’adolescentes assez infernales. Comme l’est leur vie, en tous cas celle de Bambi. Son vrai prénom, c’est Hilda. Bambi, c’est pour la gracilité de la gosse, son regard caressant qui cache si bien tout le reste, car elle n’a pas grand chose d’autres que les jambes longues du faon, la candeur qui parfois affleure n’est que très fugace. Parce que Bambi est marquée par son histoire, si jeune, si dure. Parce que Bambi, perchée sur ses chaussures à plateau et s’en prenant à une fille dans la rue, c’est:

« La tepu est donc une petite blonde bien trimée, maquillée discret, ses cosmétiques mettent en avant ses jolis yeux clairs, un peu à fleur de sa tête toute mimi, une petite salope d’allumeuse friquée, ça se voit rien qu’à sa façon de poliment balancer son boule, et toujours pas un regard.

« Tu fais ta fière? » et Bambi lui met un coup de griffe, léger, félin, dans le visage. La petite salope ne fait pas sa fière, et quoique morte de peur elle pense que continuer à marcher comme si de rien n’était, comme dans un tunnel, au fond de ses yeux brouillés, on voit qu’elle nie en bloc la situation, elle pense que continuer à marcher lui permettra de s’enfuir. Bambi sourit, « T’es pas bien dans ta tête, toi, tu devrais pas me chauffer comme ça. Aujourd’hui c’est mon jour de chance, et rien ne me résiste. Et puis ta gueule, elle est trop fraîche, je vais te faire du sale. » Elle frappe de nouveau, une gifle plus dure[…] »

Hilda est la fille d’une mère alcoolique à un degré impressionnant, d’un père inconnu et pour couronner le tout victime d’un beau-père affreux. C’est en tous cas les paramètres que l’on détient dans la majeure partie du livre. Ce roman nous emmène aux basques de Bambi et de son amie Leïla, dans leurs coups de petites nanas déjà bien à la rue. Leurs méfaits ( enfin question de point de vue ) consistent à répondre à des hommes sur des sites de rencontre;  ils veulent protéger des gamines « pauvres » ( et de pauvres gamines ) et nos deux brigandes, elles, veulent les délester de ce qu’elles peuvent, avec un pistolet factice et des menaces.

Il y a aussi Louna, qui trouble un peu le duo, puis les services sociaux, et puis enfin, l’amour triste et désespéré de Bambi pour sa pauvre mère, une loque qui repose entre les mains de sa fille plus que le contraire. Tous les passages sur leur relation mettent à nu Bambi, qui n’est en fait encore qu’une enfant, pleine de courage et remplie de rage… et c’est d’une infinie tristesse de la voir et de l’entendre.

« -Je viens te sauver, maman. Faut qu’on y aille, là, montre-toi. » Bambi ouvre les rideaux, mais même ainsi elle a du mal à y voir car la lumière est déjà tombée. Sa mère porte un pull et un pantalon de jogging; ça fera l’affaire. « Tu sais marcher, m’man? » et elle essaie de lever sa mère, à moitié groggy et le blanc des yeux basculant dans le sommeil, « Je vais te porter, ça ira plus vite ». Elle la prend dans ses bras, la soulevant comme une poupée trop grande, un énorme enfant malade et la portant ainsi jusqu’à l’escalier. Maman n’a plus que les os, mais pour Bambi elle est lourde quand même. Elle est obligée de l’asseoir contre la rampe pour reprendre des forces et voir comment faire. »

Agaçante, mais émouvante. Bambi ne boit pas, ne se drogue pas, Bambi s’occupe de sa mère ivre et c’est bien assez pour une adolescente, bien assez pour la mettre en rogne permanente.

C’est donc la débandade de ce noyau mère/fille qui est racontée, avec le langage du moment, les textos, mais des répliques de Bambi assez « pointues » parfois. On en déduit qu’elle est loin d’être idiote, elle est juste livrée à elle-même, en furie, enlisée dans un très profond chagrin et une peur intense. Les derniers chapitres m’ont mise dans le doute sur un des faits marquants du roman. Je vous laisse vous faire votre opinion sur ce doute que j’ai ressenti. Mais l’échouage de Bambi et de son amie au foyer est un des moments les plus tristes du livre.

Bambi, gosse perdue ? On a envie de lui souhaiter mieux que ça. Sinon, c’est bien écrit, juste, ça se lit d’une traite. L’ambivalence de cette jeune fille, dont on voit qu’inexorablement, elle tournera au désastre, empêche de l’aimer totalement mais retient de la détester. Pas de bons sentiments, qui s’ils surviennent sont balayés aussitôt, et c’est bien mieux comme ça. Et un constat brut sur notre monde, injuste et impitoyable.

Lecture facile et touchante.

« Hakim » – Diniz Galhos – éditions Aspahlte

« On y est, terminal 2: Hakim va dire au revoir à sa petite famille. Rita tient la main du petit Bilal, tout excité de partir. La grande, Ines, tient la main d’Hakim, lui sourit et lui parle de tant de choses qui n’ont rien à voir qu’Hakim comprend que c’est pour le rassurer. Elle a déjà pris ce pli et ça ne lui plaît pas, que sa fille se sente obligée d’être une béquille pour son père, qu’elle se traîne déjà un poids qui n’est pas le sien. Elle sait à quel point les départs l’angoissent, elle sait ce que des années d’allers-retours estivaux ont laissé en lui, comme on sait certaines choses à sept ans, en les devinant chez ceux qui nous aiment plus que tout, à un timbre plus rauque, à une certaine impatience, à des regards qui fuient et à cette grosse main qui serre plus fort la sienne. »

Lecture réjouissante, j’ai beaucoup beaucoup ri. En lisant la 4ème de couverture, rien n’indiquait que j’allais tant rire. Pourtant, il faut le dire, les propos et les pensées qui nous accompagnent au cours de ce périple ne sont pas dans la légèreté; ce que raconte Hakim sous la forme d’une conversation entre lui et lui – le second « lui » étant en l’occurrence nous, moi qui lis ces discussions, son déroulé mental, certaines choses, essentiellement un puissant et très argumenté réquisitoire contre un monde raciste dans lequel règne le délit de faciès, mais pas seulement, Hakim a des avis, sur pas mal de choses, et puis Hakim est un bon mari, amoureux, un bon papa qui fond devant ses filles et les éduque; c’est aussi un français qui observe avec ô quelle acuité ses compatriotes.

État d’esprit:

« Quand on les interroge, tous ces beaufs qui savent pas leur chance, en train dfaire le piquet sur lquai, pris en otages comme ils disent ce tas dcons, juste après leur petit discours sur ces salauds dcheminots qui osent les immobiliser trois heures durant, faudrait juste leur dmander: mais vous préférez rester bloqués deux, trois heures, même allez, un jour entier, ou crever compressés dans une carcasse en métal? Aaah. Ah ouais. C’est bien c’qui me semblait. »

 Mais pourquoi Hakim, qui au début accompagne gentiment sa femme et ses enfants pour leur départ en vacances, pourquoi Hakim gamberge t-il tout à coup autant?  Eh bien voilà :

C’est l’histoire d’un trip paranoïaque, celui de Hakim, grand barbu qui ce jour précis a enfilé un pantalon de jogging trop court avec des poches qui fuient et des vieilles baskets, un aspect qui, il s’en rend compte, le rend suspect. Hakim voit un sac à dos abandonné dans le RER.

« Nan mais ça va pas, tu vas tmettre à baliser parce que quelqu’un a oublié son sac à dos dans lreur. En plus le B, la seule ligne qui passe par les deux aéroports parisiens. C’est lgenre de trucs qui doit arriver tous les jours. »

Il va prévenir quelqu’un, qui lui dit attendez, restez là, et tout à coup, il pense à sa tête de rebeu bien barbu, il pense à sa tenue du jour, pas top, il pense aux terroristes, il détale comme un fou, et surtout comme un potentiel coupable. Coupable de quoi ? Il s’est déjà convaincu que le sac à dos contient une bombe, et en fuyant, il perd ses papiers. Bref : la situation lui échappe, son mental aussi et va s’en suivre cette fuite, qui consiste à se cacher de tout uniforme, à fuir la police qui forcément le cherche.

Ce délire parano va emmener Hakim, paniqué, jusqu’au fin fond d’une cambrousse de banlieue, pour échouer chez un vieux pote pas vu depuis longtemps. Dans cette fuite engendrée par une peur panique – qu’il expliquera, justifiera, tentera de mater au cours de sa course qu’il suppose « poursuite » – Hakim va nous livrer ses souvenirs d’enfance, la banlieue, les copains, la découverte des bibliothèques qui assouviront sa passion des bandes dessinées. Et son affection pour Cabu

« Je msuis bouffé tout Cabu en bibliothèque. TOUTES ses bédés. J’avais treize ans, ma liste, jbarrais ceux qu’ j’avais lus, jrajoutais les titres que jchopais sur les listes des « déjà parus », qui étaient jamais les mêmes selon la maison d’édition, et jrepartais au charbon. J’étais fou dce mec. Fou. Avec sa coupe au bol à la con, ses grosses lunettes, ses airs de gros neurde, c’était plus qu’un dessinateur préféré, c’était un pote, un dmes meilleurs potes. »

Lui-même est devenu un auteur de BD de science -fiction, quelques extraits de son travail émaillent le livre.

« C’qui m’a jeté dl’autre côté du périph, c’est les ruskofs et les ricains et les saoudiens et chaipaquoi encore qui ont acheté cinq fois lprix du marché des logements qu’ils occupent trois jours par an. C’qui m’a banni dma ville à moi, c’est dpasser du CDI au CDD, et du CDD à indé mais pas par choix, c’est jamais par choix qu’on dvient précaire, payé au lance-pierre au bon vouloir d’un « client » qui vous tient par les couilles pire qu’un patron[…]. Les journalistes qui remplissent les feuilles de chou à grand tirage et les sommaires des jités les plus vus se sont tous joui dessus en découvrant le fil à couper lbeurre : l’ubérisation de la société ! L’ère de l’ubérisation ! C’est l’ubérisation !

Alors qu’ça fait plus dquarante berges que ça dure, et qu’ça s’est toujours appelé dla précarisation. »

Le sel de ce roman, c’est la tchatche de Hakim qui parle non-stop, sa caboche carbure, envisageant toutes les hypothèses, déroulant tout un argumentaire, mêlant souvenirs, coups de colère, coups de cafard,…

Il atterrira dans une cambrousse par des chemins pleins de ronces, à la maison de Kheuss. Et ce dernier tiers du livre est un morceau d’anthologie, autant par les dialogues ( entre autre un beau règlement de compte pour parler des 15 ans d’absence de Hakim dans la vie de Kheuss qui n’est pas à court d’arguments)  que par les situations et les comportements des deux vieux potes, par tout en fait…j’ai ri mais alors comme je ne l’avais pas fait depuis bien longtemps. Kheuss parle de sa vieille mère aux Ulis:

« -Ta mère? Elle va bien?

-Ouais ouais ça va. Ça va.

Il colle les feuilles du bout de la langue.

-Plus toute jeune.

Allume le bédo, inhale profondément, expire paisiblement.

-Les jambes c’est plus trop ça, les genoux i sont foutus, mais la tête ça va. Ça va bien même. Tu tdis…

Bouffée en apnée.

->Tu tdis vaut mieux ça, tpréfères tjours voir tes vieux garder leur tête sans trop pouvoir bouger qu’le contraire…<

Panache de fumée

-FFFFFFfff mais en même temps tu tdis la personne elle, à tous les coups elle préférrait l’inverse. En tous cas moi jpréférrais ça moi. Être complètment gogol, plus un souci, plus une embrouille, tchois, pouvoir gambader partout où ça tchante sans tdemander dpourquoi ni comment. Ou crever d’un coup, pendant qu’tu dors, ou qu’tu baises, même une bonne balle dans la tête, vite fait bien fait. Tout sauf passer tes vingt dernières piges à bien trendre compte t’as plus qu’la force dtraverser ta cuisine les jours où t’as la forme, tchois. »

La fin, même si je m’y attendais, montre l’intelligence de l’auteur qui équilibre les points de vue avec cette brave femme âgée qui va récupérer un Hakim saccagé par les ronces. Cette rencontre finale qui va sortir Hakim du guêpier dans lequel il se trouve ( ou croit être ) n’enlève rien à la pertinence des constats qui émaillent le récit mais en démontre la relativité. Aucun temps mort, on court, on a peu le loisir de reprendre son souffle, on est Hakim qui fuit en construisant son récit paranoïaque à chaque pas, c’est très très bien fichu ! 

Sincèrement j’ai passé un excellent moment de lecture. Si au début j’ai buté un peu sur l’écriture qui retranscrit fidèlement le parler de la banlieue, ça donne un beau relief au roman, de la force aussi et j’en ai compris la pertinence; d’autant que lorsque le récit est externe, la langue rentre dans les « normes ». L’exercice d’écriture n’a pas du être simple!

J’ai beaucoup aimé ce personnage, chouette rencontre que celle d’Hakim .

« L’amant de Janis Joplin » – Élmer Mendoza – Métailié noir, traduit par François Gaudry

« Il faisait froid? Et alors? Le temps n’allait pas empêcher les couples de danser sous la magie de la lune, dans les hauteurs de la sierra, à l’entrée d’un hangar sombre où il n’y avait qu’un lecteur de cassettes. Qui avait besoin de plus? pensait Carlota Amalia Bazaine en observant les garçons qui faisaient bruyamment les malins à l’écart du bal, exclus par le manque de filles. Elle fut tentée de se joindre à eux pour rigoler un peu mais se ravisa: ce soir-là elle avait envie d’autre chose. Elle ne pouvait pas danser, tout le monde le savait, parce qu’elle était une femme à part: chasse gardée de Rogelio Castro, personne n’aurait osé l’approcher, encore moins ces jeunes qui préféraient s’en prendre à David Valenzuela avec des tapes sur la tête et des bourrades dans le dos, en criant: Ferme ton bec, ducon, les mouches vont entrer. »

Je viens de terminer ce livre, avec une très belle fin. C’est l’histoire de David, un jeune homme un peu perturbé psychologiquement, naïf, crédule, très gentil et puis accompagné de voix qui lui font la causette. Selon ce qu’il entend c’est « son karma » , « sa partie réincarnable » ou le diable qui lui parle, le conseille, se moque, en tous cas le dérange. Il n’est pas très beau, David, avec ses grandes dents en avant, il est doux et sensible. Mais aussi capable de tuer n’importe qui d’un jet de pierre. Il va découvrir ça au début du livre, alors qu’il danse avec Carlota, la femme interdite, d’un jet de pierre il tue Rogelio. Il ne sait pas encore qu’il vient de déclencher une guerre furieuse au sein des familles de narco trafiquants de ce triangle d’or du trafic de marijuana, le Sinaloa.

Alors que Rogelio s’en prend à David:

« Profitant de ce qu’il avait baissé son arme, David tenta de s’enfuir vers la montagne, mais son ennemi hurla: Où tu vas comme ça, fils de pute? Il lui barra le chemin et le bourra de coups de pied, David voulait s’éloigner, mais la cour grandissait comme sa peur. […] David aperçut Carlota Amalia le dos tourné pour ne pas voir, réfugiée dans les bras de ses amies. Les autres restaient immobiles, la violence engendre la lâcheté. Alors David regarda son agresseur qui, avant de le sacrifier, s’offrait le luxe de  pointer son arme vers le ciel, pour ensuite la baisser lentement, lorsque David sentit sous ses doigts une pierre qu’il lui lança en pleine tête, crac, comme un ultime réflexe de défense.

Rogelio s’effondra sans connaissance. »

Et ce sont les ennuis qui commencent… Parce que Rogelio et sa famille sont puissants. Bienvenue dans le cartel du Sinaloa

C’est ainsi que commence un voyage épique avec un grand nombre de personnages, des dialogues assez drôles, et surtout David, que j’aurais aimé encore plus présent dans le livre, parce qu’il est vraiment attachant, inattendu. Et l’amant de Janis Joplin, c’est lui…, lui selon Carlota

« …c’était un gars sympathique et propre, dommage qu’il ne soit pas normal; […] Petite, elle adorait David, mais en grandissant elle avait remarqué ces petites tares dont parlaient tous les autres. Dommage qu’il soit si différent: toujours la bouche ouverte, les dents de devant démesurées. »

Par son père et un oncle entraîneur – entre autres activités – de l’équipe locale de base-ball, grâce à son talent de lanceur ( de pierres ) David va se retrouver à Los Angeles, il va rencontrer une fille bizarre qui lui dit « Are you Kris Kristofferson ? «  et l’emmène dans une chambre d’hôtel, lui fait l’amour en 8 minutes et bye bye.

« Hello! le salua une femme. Are you Kris Kristofferson ?  David ouvrit la bouche, il n’avait rien compris. Elle tira une bouffée de son joint et dit sans souffler la fumée: Is this place the Chelsea Hotel? David fit oui de la tête, la femme sourit: Great, follow me, et lui fit signe de la suivre. Quoi, qu’est-ce qu’elle veut? David l’observa sans bouger. C’est peut-être le diable, pensa – t-il, il est sorti de ma tête. Arrête de débloquer, répliqua sa partie réincarnable, cette femme veut de la chair fraîche. » 

Elle lui dit être Janis Joplin. Notre David est fou éperdu d’amour, et la photo de Janis et ses chansons, ne vont plus le quitter.

« Janis Joplin, affirma la femme, I’m Janis Joplin, you can tell everybody you fuck Janis Joplin, et elle lui montra la porte. Go, baby, get out, please. David comprit, observa un instant ses pieds, puis il se leva, se rhabilla et sortit sans dire un mot. »

De retour au Mexique après quelques déboires dans l’équipe des Dodgers, il n’aura plus qu’un objectif, retourner à Los Angeles et épouser Janis…

C’est bien sûr tout un tas de péripéties meurtrières autour des familles de narcotrafiquants, mais honnêtement, pour moi le plus intéressant c’est le sort de David et de ces voix qui l’accompagnent, c’est un très beau personnage. Et puis l’humour – cette idée de Janis Joplin, j’adore !  – un humour qui souvent ridiculise les gros bras et met David à l’honneur, mais qui montre également à quel point les pays et leurs institutions – ici la prison –  sont corrompus. David, avec son espèce de naïveté, de candeur, a des réflexions pas si bêtes et curieusement, il attire les belles femmes, Carlota, puis Rebeca. mais son cœur est pris par Janis…

« Rebeca lui souriait: mon loup, j’ai quelque chose à te dire, elle se plaça sur la traverse centrale, rejeta la tête en arrière pour faire ressortir ses seins, plus rien  ne subsistait de sa colère de la mi-journée et, comme il ne se sentait pas agressé, David était excité. Allez, rapproche-toi, conseilla la voix. Sers-toi de tes mains. C’est quoi, Rebeca? Ben, je vais me marier avec Maríano. Avec ce type? hurla la voix. Gloups. Oui, mon loup, et là, ce sera ma dernière danse. La dernière? Oh non! se lamenta sa partie réincarnable, juste au moment où tu te réveillais. »

On croise de nombreux personnages, et le regard sur la famille est assez réjouissant lui aussi. Celle de David est peut-être bien la moins décadente, mais je dis bien: peut-être ! Lecture qui, si elle n’est pas inoubliable, m’a vraiment distraite, amusée autant par son écriture qui balance bien que par ce David et son compagnon de cerveau. A ne pas négliger par ces temps moroses ! Et puis, il y a Janis

« Le ton avec lequel on parlait d’elle commença à inquiéter David, et là-dessus l’animateur répéta qu’on avait trouvé le cadavre de la chanteuse à Los Angeles.[…] David fondit en larmes comme ceux qui ont tout perdu, il y avait dix-huit heures que Janis était morte et lui ne se doutait de rien, le regard rivé sur son poster: elle était là, pleine d’énergie, en train de chanter. »

 

 

« Ceci n’est pas une chanson d’amour » – Alessandro Robecchi – éd. L’aube noire, traduit par Paolo Bellomo avec le concours d’ Agathe Loriot dit Prévost

« Zéro

Les urgences les plus proches sont à l’hôpital Gaetano Pini, via Crivelli; tous les Milanais qui sont déjà tombés sur la glace ou qui ont eu leurs gambettes fracturées d’une façon ou d’une autre le savent. En partant du viale Tibaldi, il faudra cinq minutes, mais ils ont tous compris qu’il n’y aura pas d’urgence.

Ainsi l’ambulance prend son temps, n’allume pas la sirène – certainement pas – mais les gyrophares oui, pour le brouillard plus qu’autre chose.

Puis le chauffeur les éteint en descendant la rampe d’accès à l’hôpital, et deux gars en blouse blanche sortent de l’accueil.

Le premier s’allume une cigarette.

Le second fait un signe à la fille qui sort de l’ambulance côté passager. Médecin urgentiste, bénévole en service. Mignonne.

Une question muette. Elle secoue la tête.

Avec des gestes habituels, rodés, presque mécaniques, ils descendent le brancard. Il est recouvert d’un drap.

Ils le poussent à l’intérieur, comme un chariot de supermarché. La jeune médecin en orange juste derrière le gars à la blouse blanche. L’autre docteur éteint sa cigarette sous ses sabots, et aspire une bouffée de brouillard milanais.

Il est tout juste une heure.

Les gens conduisent vraiment comme des cons.

Et il en a encore jusqu’à six heures.

Fait chier. »

Premier roman de cet italien qui m’a vraiment fait passer de belles heures de lecture; j’ai d’abord beaucoup ri et j’ai trouvé un style, une façon d’écrire personnelle, originale, comme le dit la 4ème de couverture, c’est un livre « savoureux…et inquiétant. »

C’est l’histoire d’un homme de télévision qui va se prendre au jeu d’une enquête à la suite d’une tentative d’assassinat sur sa personne. Située à Milan, l’intrigue tentaculaire, dévoile les dessous pas très propres de cette grande ville. Carlo Monterossi, la victime, aidé d’un journaliste

« Oscar Falcone. Intrigant, fouilleur, journaliste d’enquête, rat des archives, aventurier, précaire du savoir, infiltré spécial, expert en périphéries, déviances, marginalisation, buveur d’apéritif, joli cœur, menteur et affreusement habile pour tout ce qui peut être fait en marge du Code pénal.

Une fois Carlo lui a rendu un service.

Depuis, Oscar lui en a rendu des milliers. »

et de Nadia, une pro du numérique,

« D’abord Nadia, c’est obligé.

Nadia Federici, sa championne, son département Recherche & Développement.

Vingt-huit ans, yeux verts devenant gris quand elle a les boules. Donc gris, le plus souvent. Hargneuse. Difficile. Capable de faire n’importe quoi très bien et en très peu de temps, te faisant sentir idiot tellement ça a été facile pour elle.

S’il y a une chose à trouver, elle la trouve.Le prix du beurre à Tokyo. La liste des concessionnaires Honda en Thaïlande. Le système de retraite belge. Les gens disparus. Ceux qui sont réapparus. Où est enterré Garrincha. La déclaration de revenus de n’importe qui. Les procès. Les hospitalisations.

Numérique de naissance.

ADN précaire. »

va entamer une investigation assez longue et assez dangereuse –  à la plus grande satisfaction de la lectrice que je suis –  toute émaillée de dialogues désopilants, de caractères plus tordus les uns que les autres.

A ceci il faut ajouter un regard sans pitié sur la société milanaise et sur l’histoire de ce pays. Sont mis à mal surtout l’aristocratie de la ville et l’ultra-droite. Ces couches de la société vont se trouver confrontées non seulement à Monterossi et son « équipe » mais aussi à un duo de gitans qui cherchent justice et à une paire de tueurs à gages que j’ai trouvés plutôt sympas, bien plus que les aristos, les antiquaires véreux et autres hommes d’affaires pourris. Les histoires et les chasses s’imbriquent. Monterossi veut savoir qui lui en veut; l’auteur en profite bien évidemment pour se moquer avec une formidable virulence de la télévision et de ses émissions racoleuses.

« La Grande Télé Commerciale – l’incomparable Usine à Merde – semblait n’attendre que ça.

Pendant un an, ils l’appelèrent « le projet ». Ils avaient mis à disposition du projet la présentatrice la plus en vue, Flora De Pisis, ainsi que des structures, du personnel, une rédaction sélect arrachée à d’autres prestigieuses émissions – comme Épate-la en cuisine ou Quand la justice se trompe –, des auteurs capables d’écrire des scénarios inspirés comme « Et vous, monsieur Procopio, qu’avez-vous pensé lorsque Maria vous a quitté? », un studio étincelant dont les lumières devenaient chaque jour plus claires et plus intenses, pourchassant l’âge de la présentatrice qui apparaissait désormais auréolée d’une lueur extraterrestre.

Ils avaient mené des études de marché qui avaient prédit exactement ce qui allait arriver: très grande pénétration dans les couches inférieures de la population, public féminin mais pas que, excellentes probabilité de créer ce qu’on appelle un phénomène social entraînant la conquête d’un public plus « sélect », dépenses minimes, rendement élevé, d’éventuelles émissions collatérales du genre En attendant Crazy Love ou Crazy Love, l’après ou encore Crazy Love, émotions en slow motion.

Comme dans le cochon, tout aurait été bon. »

Remarquable, non ? Là s’arrête le vague aperçu de l’histoire; mais je reviens sur la qualité de l’écriture, sur le ton persifleur à souhait, railleur, plein d’une colère parfaitement maîtrisée et sur cet humour qui fait mouche à tous les coups. Jamais vulgaire bien que cru, tendre avec les uns, féroce avec les autres; on saisit très bien de quel côté penche l’auteur. Le duo de gitans comme celui de tueurs à gages attirent une vive sympathie – mais si ! – et de plus en plus en allant au dénouement. ( je me retiens fort de vous en dire plus à leur propos, tant ils sont extraordinaires ). Et puis il y a Milan de laquelle ce diable d’auteur dresse un portrait saisissant ( je n’y suis jamais allée ), toujours rempli d’humour et d’amour quelque peu contrarié. J’ai adoré tous ces passages, je vous en propose un, trop court, mais il faut bien que je vous en laisse à découvrir !

« Milan n’est pas une ville qui se regarde les yeux droit devant soi. Pour vraiment la comprendre, il faut regarder vers le bas, là où les sous-sols grouillent de trafics, dépôts, laboratoires, couseurs de sacs, laveurs de tapis, empileurs de données informatiques, d’artisans réfugiés dans les caves parce que l’atelier sur rue coûte trop cher ou que le hangar a été saisi par la banque, ou que les employés ne sont que deux, alors qu’avant, madame, ils étaient vingt, si vous saviez.

Ou alors il faut regarder vers le haut, où les bâtiments du début du XXème siècle ont poussé par lévitation, avec des surélévations, des excroissances verticales. Les combles du quatrième étage ont servi de fondations pour le cinquième, le sixième, pour le rooftop. Des protubérances presque absurdes, architecturalement répugnantes, qu’on dirait collées sans style, sans élégance. Certaines mieux réussies que d’autres. Certaines avec une terrasse et une vue pas mal du tout comme celle-ci.

Par ici, les Navigli« , par là, le reste du monde.

On a bien sûr de l’amitié pour Monterossi, Nadia, Marcia…Monterossi pratique l’autodérision avec vaillance et persévérance. Parlant de lui à la troisième personne, il s’affuble de qualificatifs qui m’ont fait sourire ( judicieusement placés dans l’action )

L’homme qui fuit, L’homme froid, L’homme avec la tête sur les épaules, L’homme qui ment…ou encore Le Peigneur de vies

 Il regarde son activité avec un salutaire recul; il vaut mieux, ce n’est pas terrible terrible. Dans le jargon de la « Grande Usine à Merde », il peigne:

« […] peigner veut dire adapter l’histoire à sa « spécificité télévisuelle ». Embellir la laideur, dramatiser la banalité, exciter l’ordinaire. Il suffit de prendre une vendeuse de grande surface, qu’elle soit mignonnette, de lui inventer un passé de mannequin, une carrière qui aurait été lumineuse si seulement… la maladie de sa mère…son frère toxicomane…son père écrasé par un tracteur…

Et voilà un beau coup de peigne dramatique.

Coupe, couleur et brushing.

Il s’opposait, résistait, s’entêtait. Carlo la mule.

« N’arrondissons pas les angles, disait-il, laissons-les rire pour de vrai, pleurer pour de vrai, et pas parce que c’est écrit sur le scénario. »

En un mot, laissons-les s’enfoncer tout seuls. Et ils s’enfonçaient, ah ça oui, ils s’enfonçaient. »

La tentative de meurtre sur lui sera salutaire, il va s’ébrouer de toutes ces ridicules pantomimes et va trouver mission à sa hauteur. Sig Sauer, Maserati, Bulgari , BMW Z4, K100 Grand Power, vieux fascistes collectionneurs, pourris en tous genre contre Carlo Monterossi, Nadia, Gitans justiciers et fiers à bras sympas…l’intrigue est épatante, pas une nanoseconde d’ennui. Absolument jubilatoire pour moi, ce livre m’a fait du bien. 

Chez Carlo trône Bob Dylan, en image sur les murs et en musique, il accompagne tout le livre.

Voici un roman remarquable qui m’a réjouie au plus haut point tant par le propos que par la voix de cet auteur, à suivre attentivement. Brillant, drôle, intelligent, gros coup de cœur !