« Ça te dit d’aller te baigner ? » demande ma mère. C’est un mardi soir de la fin de juillet et nous sommes sur la terrasse, à boire du rhum Myers’s coupé de limonade. Elle porte un short taillé dans un pantalon de treillis et un tee-shirt du Grateful Dead, plein de trous; ses ongles fendus sont un calvaire pour les limes.
« Non. » Ce à quoi elle répond par un grognement avant de jeter son mégot dans l’herbe mouillée, où il grésille et s’éteint. La brume monte du champ. Les bébés grillons stridulent. Les nuages flottent. »
Voici plantée l’atmosphère de ce joli recueil de nouvelles écrites par une jeune femme, un premier livre qui laisse augurer le meilleur. C’est toujours compliqué de parler d’un recueil de nouvelles, ce genre est presque toujours aux USA la porte d’entrée d’un auteur dans le monde littéraire, avant le roman, mais est moins aimé en France; personnellement j’adore les nouvelles, et j’ai pris beaucoup de plaisir à cette lecture. Bien sûr certaines histoires m’ont plus touchée, plus émue que d’autres, comme la première, « Silver Creek » qui en quelque sorte plante le décor, le lieu, l’époque et enfin le profil des personnes que l’on va rencontrer tout au long de ce voyage dans le Vermont. Au fil des histoires, des morceaux de vie partagés, on voit revenir des noms, des prénoms – Maise, Cora entre autres, un couguar aussi… – on reste donc dans ce coin de nature retiré et sauvage où la jeunesse trépigne d’impatience et rêve d’ailleurs sans pourtant parvenir vraiment à se déraciner et où les couples vieillissants aménagent
leur vie au mieux, avec philosophie comme dans « Les tourtereaux », se calant sur le modèle de la nature si présente et qui dans ses cycles donne une leçon magistrale:
« Ce qu’on apprend en travaillant toute sa vie au milieu des arbres et des animaux, c’est qu’il faut que quelque chose meure pour qu’autre chose pousse à sa place. J’ai pensé à ces deux vieilles souches au fond des bois, en train de pourrir et de redevenir poussière pour fertiliser la terre. »
Les mères sont d’anciennes hippies, fumeuses, buveuses, ou toxicos, devenues mères un peu par hasard, trop jeunes souvent. Les grand -mères s’étiolent en regardant leur petit-fils mal tourner, l’incompréhension entre les générations ne fait pas céder l’amour, des mères, sœurs, petites amies attendent le retour du fils, frère ou amant de la guerre en Irak, jeunes filles les mères attendaient le retour du Viet-Nam, les hommes se retrouvent seuls, malhabiles à cela, les couples se délitent ou se retrouvent, et en fait tout respire une profonde solitude, comme la fatalité de la fin du chemin par une rupture, une maladie, un décès, une perte. Robin MacArthur sait parfaitement exprimer cet état de solitude profonde, vécu plus ou moins bien, avec fatalisme ou presque satisfaction et puis le chagrin aussi avec des scènes bouleversantes comme dans la dernière nouvelle, « Les femmes de chez moi », dans laquelle Hannah rentre chez elle retrouver sa mère qui lui annonce au téléphone parmi d’autres nouvelles désastreuses qu’elle a un cancer du sein. Je ne vous cache pas que j’ai bien descendu la boîte de mouchoirs à cette histoire, c’est formidablement bien écrit, toutes les nuances de ce que ressent Hannah sont là avec une grande justesse. Les sentiments contradictoires que ressent cette fille pour sa mère, quand elle la voit
« Mais à la vue de ma mère, je dois reprendre mon souffle. Debout, pieds nus dans cette lumière crépusculaire, vêtue d’un jean et d’une tunique de soie grise toute trouée. Ses cheveux raides et argentés lui descendent jusqu’à la taille, elle a les clavicules saillantes, les yeux largement cernés de bleu. Nous nous étreignons et je suis anéantie par son odeur familière – de chèvre, de sueur aigrelette, de l’eau de rose qu’elle vaporise sur son visage – , mais une autre s’y ajoute : celle de la maladie, ou des médicaments ou bien les deux.
Je murmure au creux de son cou: » Salut, Joan.
-Salut, mon bébé. » Elle me pince la peau du bras, et je me dis: « Je suis chez moi. » Puis: » Mon Dieu. Je voudrais être n’importe où sauf ici. »
L’immense chagrin, le terrible tiraillement entre l’amour et tout ce que cette mère hors des clous lui a fait ressentir, la honte, la colère, le chagrin, l’abandon. Hannah va aussi retrouver son amie de l’adolescence, Kristy, occasion de rappeler à elle le temps d’alors.
Cette nouvelle est absolument parfaite et idéale pour clore le livre. Elle contient à mon avis absolument toutes les qualités d’écriture de Robin MacArthur .
Très fine description des relations familiales, amicales, amoureuses, en fin de course, essoufflées comme après une course d’obstacles. J’ai particulièrement aimé les deux adolescentes de 17 ans dans « Karmann », Annie et Clare qui fument et boivent à temps perdu, en écoutant Joan Baez et Neil Young dans une vieille voiture abandonnée qui sent le moisi. Qui attendent Jack, le frère d’Annie dont Clare est amoureuse; le retour de Jack « castré » par la guerre, Jack qui ne peut plus aimer et qui pleure. J’ai aussi été profondément touchée par Cora dans « Le pays de Dieu », une grand-mère qui repense à son amour pour Lawrence, qui voit Kevin, le petit-fils qu’elle adore, participer à des actes violents et racistes, elle ne peut pas le croire, Cora si bonne.
Enfin une de mes nouvelles préférées de ce recueil, « La longue route vers la joie », la solitude infinie d’Apple qui à 19 ans donna naissance à un petit garçon qu’elle prénomma Sparrow ( « moineau » )
« …à cause du moineau qui chantait à la fenêtre de sa cabane en juin, le mois de sa naissance »
et qui 18 ans plus tard vit dans un mobil-home ( comme nombre des personnages du livre d’ailleurs, quand ce n’est pas dans une ferme délabrée ) avec pour voisins un couple d’artistes
« La maison en contrebas appartenait autrefois à une certaine Cora, dont Apple s’est occupée quand elle était mourante, mais les nouveaux propriétaires, un couple d’artistes trentenaires – un danseur et une trapéziste – ont loué le mobil-home à Apple et à son fils il y a deux ans […] C’était de bons propriétaires. Et un lieu où il faisait bon vivre. Elle aimait sentir le fantôme de Cora près d’elle – son efficacité et sa gentillesse. Apple était heureuse dans ce mobil-home. Jusqu’au jour où, au lendemain de la remise des diplômes de fin d’études secondaires, Sparrow lui a annoncé en rentrant qu’il s’était engagé dans les Marines. »
Cora attend les lettres de Sparrow, ses rares coups de fil grésillants et brefs et entre temps elle regarde le beau couple de voisins, elle regarde leurs gestes tendres, leurs jeux, elle écoute leurs rires, elle qui vit seule depuis 18 ans…
Ainsi est ce recueil, plein de mélancolie, plein de vie pourtant, avec la nouvelle génération qui s’en va mais revient pour une raison ou une autre, toujours un pied, un bout de cœur accrochés là. J’ai lu certaines histoires deux fois ce qui m’arrive très rarement. Je me suis sentie très proche de certaines de ces femmes, j’ai pu comprendre aussi cet attachement au lieu d’où nous venons, et j’ai aimé la place des paysages dans ces vies. Et la présence du couguar, vous verrez…
Je termine avec la fin du recueil, la fin de la nouvelle « Les femmes de chez moi », une forme d’hommage triste et lumineux en même temps, une fin simplement parfaite
« Nous l’allongeons sur son lit de camp et restons assises face au pré. Kristy prend ma main dans la sienne, la serre, et je serre la sienne en retour. La brume bleuit le pré […]
« Des sauvageonnes », dis-je.
Kristy me jette un coup d’œil. « Carrément », approuve-t-elle avec un grand sourire, en fermant les yeux.
Les femmes de chez moi, en tous cas. […]. Sauvages. Ridicules. Seules dans leur maison. Un vent frais s’engouffre sous le calicot de ma robe, me lèche les cuisses. Et moi ? À quelle maison j’appartiens? À quel pré? Les grillons stridulent de plus belle, partout. Toujours ce même vieux, très vieux chant d’amour. »


cœur de leur enfant à venir, et met cet enregistrement dans un ours en peluche…Non, je ne vous dis pas la suite…
Merveilleux cadeau des éditions Albin Michel que ce recueil qui marque en beauté les 20 ans de cette collection maintenant bien connue de tous les amateurs de littérature nord-américaine, Terres d’Amérique.
Elles tombaient à pic pour moi, ces short stories, dans une phase où une lecture longue et continue m’était matériellement impossible. Et puis j’aime les nouvelles, j’ai toujours aimé ça.
Le texte qui a resurgi avec le plus de force est sans conteste « De rouille et d’os » de Craig Davidson, aussi puissant à la seconde qu’à la première lecture, le même chagrin à la fin, les mêmes perceptions, bruit des os qui craquent et odeur métallique du sang. Un grand moment de lectrice, cette nouvelle et le recueil dans son entier d’ailleurs.
On retrouve dans ce livre un tour d’horizon de tout ce que j’aime chez ces Américains, des contes touchants et mélancoliques, drôles et tristes, en colère ou fatalistes, tout ça à la fois. La plupart des histoires se passent dans ce qu’ici nous appelons « la province », cette littérature n’est pas celle des mégalopoles, mais des coins plus ou moins bucoliques où on pêche, chasse, s’alcoolise ou se drogue plus que de raison; des endroits où des pères attendent le retour de leurs fils, des enfants celui de leurs frères ou pères, partis en Irak ou dans quelque autre guerre, des femmes celui de leur époux ou de leur fils. Ces histoires se déroulent en périphérie des villes où hommes et femmes avec ou sans enfants, humains un peu décalés, vivent d’espoir de jours meilleurs, s’arrangeant avec le quotidien, rêves déçus, jalousies et rancunes, avec la vie, qu’elle soit bonne ou mauvaise. Ici, on parle d’amour, d’amitié, de vengeance, de solitude, de la jeunesse et de la mort qui vient. Mais ici aussi on rit, on rêve, on fantasme ( étonnante et géniale nouvelle de Karen Russell ), on cogne et on caresse. J’ai pris un plaisir incroyable à retrouver ces textes déjà lus et à découvrir les autres. Zéro déception !
Ma première rencontre avec cette belle collection a été « Dernières épouses » de Judith Freeman, tellement aimé – alors je faisais « la passeuse » en bibliothèque- que je l’ai fait circuler jusqu’à ce que l’objet s’effrite ! Puis sont venus Sherman Alexie, Joseph Boyden et Amanda, Dan Chaon, Louise Erdrich que j’adore absolument ( pour moi, « Dernier rapport sur les miracles à Little No Horse » est un chef d’oeuvre ), Bruce Murkoff, Udall et Guy Vanderhaeghe, et David Treuer…Je n’ai pas tout aimé, mais j’ai toujours trouvé des voix originales, des histoires qui m’ont touchée ou captivée, et de nombreux coups de cœur.
Côté nouvelles, David James Poissant m’a beaucoup plu, intriguée aussi et j’ai beaucoup aimé retrouver ici « L’homme lézard ».
Il y a les histoires de sexe, de retour de guerre, de beuveries désespérées, la noyade dans le rhum et la fatalité. L’ensemble est au final sombre, sans doute plus sombre que ce que j’ai lu dans les romans, et glauque parfois. Réaliste ? Sans doute, si on arrive à faire abstraction des belles images que l’on nous a données de Cuba, les charmantes vieilles bagnoles américaines, les superbes métisses, la musique si entraînante, les cigares et le bon rhum…Voici ici, plus que jamais je crois dans l’œuvre de Padura, l’envers du décor. Plus triste, plus violent, mais il ne renonce pas, vaille que vaille à son humour doux amer et à la poésie.

« Un cercueil pour ma fille. Une petite boîte blanche. Comment pareille conversation peut-elle avoir lieu? On n’enterre pas son enfant. C’est votre enfant qui vous enterre. Comme si tout cela n’était qu’un rêve enfiévré dont Bridget Moore allait se réveiller pour entendre le bruit de la rue, le rythme d’une journée nouvelle à New York, et les pleurs d’un bébé réclamant la goutte de lait que les riches donneraient à un chat. »