« Le Fleuve Caché » – Adrian McKinty – Gallimard/Série Noire, traduit par Patrice Carrer

fleuvecache« À sept fuseaux horaires de Belfast, vers l’ouest, la future victime était encore vivante et en bonne santé. Une jeune femme sûre d’elle, appréciée – et intelligente, qualité qui allait causer sa perte.

Avec l’aide d’une balle de calibre.22. »

J’ai trouvé d’occasion ce livre d’Adrian McKinty, alors qu’après l’avoir découvert avec « Une terre si froide », je m’étais dit que je lirais encore cet auteur. Ce roman – ci est plus ancien, et ne fait pas partie d’une série.

belfast-434345_960_720Bien qu’il débute en Irlande (Belfast), la majeure partie du roman se déroule dans le Colorado, à Denver et ses environs, avec une brève escale en Inde vers la fin.

Adrian McKinty m’avait plutôt impressionnée par son écriture, son ton acerbe et amèrement ironique. Son talent ici est le même. Car non content de nous donner un vrai polar avec une intrigue tortueuse, des personnages bien tracés, un héros attachant, il profite du voyage de son personnage Alex Lawson dans le Colorado pour donner une vision assez critique d’une certaine Amérique, celle en période électorale quand la quête commence pour financer les campagnes, et que la compromission fait loi.

McKinty balaie du regard de son personnage les paysages du Colorado, il scrute ses villes, ses habitants et son histoire ( la nation comanche est évoquée plusieurs fois) sans concessions, avec la curiosité du jeune homme et l’émerveillement de l’ami John qui voit « en vrai » ce qu’il connaissait par les films ou les séries. La réalité et ce qui va leur arriver ne va pas beaucoup les démentir.

denver-1043509__180Tout ça de façon habilement menée va nous ramener finalement à l’Irlande, l’UDA et l’IRA, la police, la politique, la pègre et le trafic de drogue…Bref ! Un tableau bien noir quand même. Quelques mots du héros, Alex, parce que ce genre de « profil » est à ma connaissance assez rare dans le polar, à savoir : il est jeune, et même très jeune, 25 ans, et déjà démissionnaire de la police après une carrière brève mais brillante. Il est intelligent et cultivé, curieux, le cœur encore tendre, il drague en disant à l’oreille des filles des poèmes de Yeats… Quand il apprend la mort de sa première conquête féminine, Victoria Patawasti à Denver, victime d’un meurtre, il accepte la proposition du père, qui doute de la culpabilité de l’homme qui a été arrêté, de se rendre sur place mener l’enquête, flanqué de son meilleur ami John. Il peut ainsi échapper quelques temps à la surveillance de la commission qui veut l’amener à témoigner dans une affaire qui ferait le plus grand tort à la police irlandaise.

Lentement tout se met en place et peu à peu la machine s’emballe, tenant le lecteur en haleine par le rythme et le suspense mais aussi par l’écriture, le style remarquable – une vraie personnalité – , des giclées de poésie un peu hors du temps:

« Lookout Mountain flotte dans la brume. Le ciel est calme, d’un bleu méditerranéen rayé par les diagonales incurvées des jets. Le calme devient plus profond, plus tendu. Un vide muet. Une absence qui plane engourdit les architectures. Il est encore tôt. Un chien errant. Un chat sans queue. Une fille en châle noir.

Les contreforts des montagnes, aussi proches qu’une araignée sur le mur.

Une  perspective à vue d’oiseau.

Cette rue dont la rectitude est encore soulignée par les angles parfaits des intersections. Les rayons du grand soleil, à l’est, aspirés latéralement.

L’inquiétude te tient par les cheveux.

Des ennemis partout, aux quatre points cardinaux, dans tous les azimuts.

Mais pas ce matin, sous l’azur où planent les nuages d’ivoire et cette étoile locale qui répand sa chaleur bienveillante.

Dire qu’il y a juste un instant, tout cela n’était que plaine mythique, espace de migration des bisons et de la nation comanche. »

 

des dialogues bien balancés, et beaucoup d’humour. 

« Tout cela rendait John philosophe:

-« C’est pas si mal, d’attendre. On remarque des trucs. Le temps ralentit, se décompose en ses éléments constitutifs. Notre conscience a trop souvent tendance à fonctionner sur pilote automatique, on met le régulateur de vitesse et on regarde passer la journée, la semaine, toute notre vie sur cette planète… »

D’où est-ce qu’il sortait cette psychologie à deux balles ? De son manuel de moto ? En tous cas, pas question que je morde à l’hameçon.[…]

-Vise un peu toutes ces étoiles! » s’est extasié John.

Il commençait à me gonfler, et je me suis consciencieusement abstenu de lever les yeux. »

gangeVraiment un personnage que j’ai aimé peut-être pour sa jeunesse, cette tendance à la blague et à tomber amoureux, sans perdre pourtant son côté pro, même s’il est sur la touche; ça change un peu des commissaires déclinants, proches de la retraite, dépressifs et /ou alcooliques ( bon, Alex a des vices lui aussi…). C’est un livre intelligent, drôle et sensible , qui porte je trouve, un regard original sur le monde. Adrian McKinty, encore une très belle voix irlandaise.

« Les âmes égarées » – Joseph O’Connor – 10/18, traduit par Carine Chichereau

oconnorPlongée dans les heurs et malheurs de l’Irlande et des Irlandais. On vient de me dire que les Irlandais sont des chialeurs; pas faux selon O’Connor, mais aussi grandes gueules, bagarreurs, grands amateurs de bonnes blagues douteuses, buveurs et…pleureurs donc, la pinte aidant…

Mais mis à part ces considérations générales et autres clichés, je me suis véritablement régalée avec ce recueil de nouvelles, la dernière, « Un garçon bien-aimé » étant qualifié de « novella », plus proche du roman court que de la nouvelle ( ici, 110 pages ). On voyage avec les personnages de Londres à Dublin en passant par New York, voyage aussi dans les époques, dans les misères…Mais je dois dire que comme toujours chez O’Connor, le rire et la dérision sont bien là. La première nouvelle du recueil m’a fait vraiment rire, parce que ce diable d’auteur sait manier les niveaux de langage à la perfection et peux passer du vocabulaire le plus châtié au parler le plus grossier, et c’est toujours juste. Dans « The Wexford Girl », ça commence ainsi :

« Je sais pas si vous connaissez le village de Glasthule, près de Dun Laoghaire. Soyons honnête : y a pas de raison que vous connaissiez. Glasthule, c’est un trou. Il ne s’y passe pas grand-chose. Là-bas, quand vous branchez votre bouilloire, ça fait baisser l’éclat des réverbères. C’était une des plaisanteries favorites de mon père au sujet de Glasthule. Mais bon, mon père, j’en parlerai plus tard.  »

Et là, le lecteur est ferré, n’est-ce pas ? Et juste quelques lignes après :

Baie De Dublin, Vue, Dun Laoghaire, Dublin, L'Irlande« Mon père disait que la mer, ça fait du bien aux gens. Il disait que plus on se rapproche de la mer, plus on est sain d’esprit. D’après lui, c’est pour ça que les gens de Dublin sont vraiment des gens bien, dans l’ensemble. Et c’est pour ça aussi qu’ils sont tous dingues à l’intérieur des terres. Il sont trop loin de la mer. C’est pas bon pour le cerveau. Et c’est pour ça qu’on voit ces bandes de bouseux descendre sur Dublin. Ils ont besoin de se rapprocher de la mer, les pauvres bougres. Mais bon, même comme ça, c’est pas gagné. »

Et le voici, le lecteur, la lectrice au demeurant, totalement accroché, parce que rire comme ça au début, ça invite à continuer.

Sauf que je connais déjà Joseph O’Connor Et je sais bien que du rire aux larmes, il n’y a qu’un pas. Cette histoire est tragique, L’Irlande est tragique, son histoire est tragique. Je me souviens que dans » Inishowen », roman que j’avais adoré, O’Connor parlait de ces gars qui chantaient des paroles gaies sur des musiques tristes et des paroles tristes sur des airs entraînants…Il en était tout perplexe…Tout est ainsi dans ces nouvelles, même si on ne rit pas toujours, l’auteur selon l’adage « qui aime bien châtie bien » s’en donne à cœur joie, parfois impitoyable avec ses concitoyens il dépeint aussi ces périodes de misère, sur l’île ou à New York, à tirer des larmes et toujours avec plus de compassion pour les femmes – qui le méritent – que pour leurs hommes, même si certaines figures masculines sont magnifiques, comme Colm  le père de Cian …L’hommage que rend Cian à son père aimé, qui clôt le livre, est digne, émouvant, un hommage au courage et à l’amour.

On va ainsi croiser ici et là des types qui se débattent avec l’alcool, avec les femmes, avec la pauvreté, souvent tout à la fois…On passe du rire ( « Couleur Octobre » )- 

« Alors, c’est un été caniculaire à  New York. L’eau est rationnée et tout ça rend les gens complètement dingues. Tout le monde se traîne en short de cycliste. On est tous roses et moites. Comme des poulets de supermarché. Et ce soir-là, moi et mon pote, le père Noël Gallagher…

-Le père Noël Gallagher?

-Ouais.  C’est marrant, hein ? »

aux larmes ( « Orchard Street, à l’aube » )

pauvres« Un cercueil pour ma fille. Une petite boîte blanche. Comment pareille conversation peut-elle avoir lieu? On n’enterre pas son enfant. C’est votre enfant qui vous enterre. Comme si tout cela n’était qu’un rêve enfiévré dont Bridget Moore allait se réveiller pour entendre le bruit de la rue, le rythme d’une journée nouvelle à New York, et les pleurs d’un bébé réclamant la goutte de lait que les riches donneraient à un chat. »

Cette nouvelle tout particulièrement est d’une tristesse sans fond. Comme je l’ai dit plus haut, le talent de Joseph O’Connor est grand à varier son écriture, la longueur de ses phrases, les rythmes et les ambiances. Mais pourtant un lien évident noue ces histoires, les relie et on arrive à un très beau recueil, bien bouclé.

Quand l’envie d’Irlande me prend, Joseph O’Connor est parfait : juste assez moqueur, juste assez cynique et rageur, mais aussi plein d’amour – un peu contrarié – pour ses compatriotes et son pays. Il y a dans ce recueil des phrases sublimes, des éclats de rire et des coups de colère, il y a de la vie à revendre, je vous laisse au plaisir de la découverte. Je rajouterai que la traduction de Carine Chichereau est  tout bonnement formidable.

 

« Poussière tu seras » , Sam Millar – Points Policier, traduit par Patrick Raynal

sam millarJe lis un peu au ralenti en ce moment : chaleur, fatigue, vacances…Je viens de finir ce bon petit polar de Sam Millar.

Des os refont surface ça et là aux environs de Belfast, sous l’œil attentif des corbeaux de l’hiver. Un os en entraînant un autre, une disparition inexpliquée en amenant une autre, Jack, ex-flic veuf, alcoolique et père d’Adrian va revenir en douce au métier pour finir entraîné dans un cauchemar dont le dénouement mettra au jour bien plus que des ossements, une histoire monstrueuse. J’avais beaucoup aimé « Les chiens de Belfast », et avais compris que Millar ne faisait pas dans la romance policière, mais dans le sanglant, le brutal – très jolie définition de son style en 4ème de couverture : « Il écrit comme on se venge, avec urgence, calcul et précision », vraiment très juste – . On trouve bien déjà  ici  (ce roman a été le premier traduit en France )  ce caractère noir de noir qui fait la part belle à une vision désespérante des noirceurs et des vices de « l’âme » humaine, sans concessions, le tout incarné ici par le terrifiant personnage de Judith, symbole de la vengeance. Je ne raconterai rien de plus de l’histoire, évidemment, prenante et perverse à souhaits, MAIS, car il y a un MAIS…

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Artemisia Gentileschi : Judith beheading Holofernes

Je viens d’écrire un mail rageur aux éditions du Point : ce livre est absolument bourré de coquilles, comme je l’ai rarement vu, et ça m’a gâché ma lecture. Parce que c’est à peu de choses près une toutes les deux pages, parfois deux par page, j’ai renoncé à les compter, à les noter, mais c’est le genre de truc qui m’horripile ! Les livres sont suffisamment chers pour qu’on nous propose une édition correcte et corrigée, relue, ne serait-ce que par respect pour l’auteur. Genre, « apprentis » au lieu d’appentis, « paru » je ne sais combien de fois au lieu de « paruT », plein d’articles oubliés, des fautes d’accord, la totale, insupportable. En lisant les articles d’autres blogueurs, pas un mot de ce problème. Aurais-je eu la malchance d’avoir l’exemplaire unique bourré de fautes ?

Quel dommage, parce que sinon, j’aime bien ce que Points/Policier édite, mais zut alors : RELECTURE ET CORRECTION !

« Les chiens de Belfast », Sam Millar – Points/Policier, traduit par Patrick Raynal

les chiens de belfastEn voici encore un que j’avais mis sur la pile depuis longtemps. Et envie d’un petit tour à Belfast…Bon, je vous préviens tout de suite, ce n’est pas une promenade touristique… Sam Millar signe là un roman répondant à tous les codes du polar, avec le détective Karl Kane flanqué d’une belle fille qui assure l’administratif…mais pas que, réminiscences de cauchemars, traumatismes de l’enfance, avec vengeance qui a attendu son heure dans la rage que génère le chagrin, police qui patauge dans la corruption, scènes sanglantes et humour un peu trash ( j’avoue, j’aime assez…), bref, j’ai passé un bon moment avec ce bouquin, qui bien qu’ayant une intrigue un poil tirée par les cheveux, tient bien son lecteur par sa nervosité de ton et l’absence de temps morts. On ne retrouve pas ici le décor politique et social irlandais comme chez Adrian McKinty ou Stuart Neville, c’est différent, mais vraiment agréable à lire.

Photo : Paul McIlroy

Millar a construit son livre sous une forme qu’on retrouve souvent dans le genre, un prologue avec une scène qui s’est déroulée des années auparavant, puis plusieurs chapitres qui amènent les différents protagonistes, tout ça comme jeté au lecteur avec violence, ça heurte et ça accroche, on a des morceaux de puzzle à  rassembler, et c’est là qu’intervient Karl Kane. En voici un que j’ai bien aimé, il m’a fait rire ; il faut dire que ce pauvre homme est en proie à une crise aiguë d’hémorroïdes ( ben oui, excusez-moi, mais c’est vrai ) qui démystifie quelque peu la figure virile du détective, en particulier dans la scène chez le médecin…Hormis cette anecdote qui a son importance ( influence évidente sur le caractère et l’humeur de Kane…), le ton est très vif, avec un jeu sur les portraits intéressant, et des images parfois hilarantes. C’est noir, sauvage, caustique.

Exemples de phrases qui me font rire :

« C’est toi qui bredouilles un galimatias incompréhensible, genre Mary Poppins sous LSD. » 

« Reste à l’écart de ces Ecossais. Je n’ai aucune confiance dans les types qui portent des jupes. »

« Mince comme un fil mais d’une taille respectable, Karl Kane fit jaillir une goutte de crème du tube et, pour un homme aussi grand, l’appliqua plutôt délicatement sur la partie douloureuse de son postérieur.

« Il a eu ce qu’il méritait, marmonna la vieille dame à l’air angélique du numéro dix-huit, dont les cheveux fraîchement permanentés ressemblaient à une barbe à papa en folie. Et tous ses amis devraient avoir la même chose » suggéra-t-elle en souriant comme un couteau bien affûté. Seules ses fausses dents paraissaient vraies. »

wild-boar-70420_1280Pas un livre d’enfants de chœur, c’est pour ça qu’il m’a plu .

Je n’oublie pas de saluer  Patrick Raynal pour une traduction impeccable.

Et puis si vous voulez savoir ce que vient faire ce sanglier dans l’histoire, eh bien vous savez ce qu’il vous reste à faire.

 

« Tromper la mort » de Maryse Rivière – Fayard

tromper la mortHum hum…Bon eh bien, après l’ennui au Japon, l’ennui en Irlande ( ça, c’est un comble ! )

Je ne sais pas pourquoi je m’obstine à lire les Prix du Quai des Orfèvres…A chaque fois c’est la déception. J’ai lu cette histoire qui mêle plus ou moins habilement le retour inattendu d’un serial killer présumé mort, l’histoire et la vie politique irlandaises, la truanderie locale et ses trafics, une amorce d’histoire d’amour qu’on sent venir grosse comme un camion…On arrive à lire et finir, parce que c’est écrit convenablement (c’est justement un peu trop convenable à mon goût), mais de manière si maladroite parfois ! On a l’impression, quand il est question de mythologie celtique ou des troubles de ce pays, que l’auteure cherche à caser tout pub-483944_1280ce qu’elle sait sur ces sujets, ça tombe parfois comme un cheveu dans la soupe . Et puis, quand il s’agit de l’Irlande, qu’on a lu Adrian McKinty ou Stuart Neville (pour ne citer qu’eux), eh bien, ce petit roman ne tient pas la route, tout honnête qu’il soit. 

Donc là, je dis « stop » et je m’en vais caresser les pages du dernier Craig Johnson, tout juste acheté, tout beau avec sa couverture noire et cette photo de corbeau perché sur des bois de cerf ensevelis sous la neige…Rien que ça, promesse de vraies bonnes heures de lecture savoureuse, m’évoque plus de choses que les pages que je viens de lire. Allez, vite, le Wyoming !