« Les animaux » – Christian Kiefer – Albin Michel/Terres d’Amérique, traduit par Marina Boraso

9782226318206-j« C’est la mort que tu es venu donner. Tu as beau tâcher de te persuader du contraire, tu sais au fond de ton cœur que tu ne fais ainsi qu’accumuler les mensonges. Au bout du compte, tu es bien forcé de distinguer la vérité de ce qui se réduit à un mince lambeau d’espoir s’accrochant à toi comme le givre au brin d’herbe. »

Voici encore un nouvel auteur talentueux qui raconte l’histoire de Bill et de Rick. Voici une histoire de mensonge, de vengeance, et de lâcheté (ou de manque de courage, selon l’angle sous lequel on aborde les choses ). Une histoire humaine, en quelque sorte.

En plein cœur de l’Idaho, Bill tient un refuge pour des animaux sauvages blessés. Il y a là Majer le grizzly qui aime les guimauves, Cinder le puma, Zeke le loup, et toute une ribambelle d’oiseaux et de petits animaux dont les blessures sont ici soignées avant une remise en liberté, si possible. C’est la vétérinaire Grace qui aide Bill; Bill et Grace sont amoureux et Jude le garçonnet de Grace attend avec impatience qu’il demande sa mère en mariage. Jolie histoire, malgré les difficultés administratives de Bill avec les autorités et les chasseurs.

Mais le retour inattendu de Rick, ami d’enfance de Bill, va dérégler cet ordre des choses, car Rick sait tout de Bill, et enfants ils étaient tout l’un pour l’autre.

« Être le meilleur ami de Rick ne relevait pas d’une décision, il s’agissait plutôt d’un credo capable de guider sa vie. Enfants ils avaient appris à ne compter que l’un sur l’autre, faute d’un adulte pour veiller sur eux, surtout après la mort de son frère, quand sa mère avait recherché l’oubli dans la boisson, prostrée dans son fauteuil inclinable troué.[…]. Ils s’étaient donc occupés l’un de l’autre, et il savait que Rick continuait à prendre soin de lui, du mieux qu’il le pouvait. »

Rick sort de 12 mois de prison et a quelques questions à poser à son vieil ami. Entre eux à présent pèsent un coffre-fort noir, l’amour de Susan et un abandon. Ici s’arrête mon aperçu de l’histoire. Le récit fait des va-et-vient entre le passé et le présent, l’histoire de la jeunesse des deux amis et leur vie présente. Bill, sauveur des animaux blessés mais aussi abstinent d’un vice qui lui a tout fait perdre, et Rick assoiffé de vengeance qui va commencer sa quête de vérité. Je dois dire que je n’ai ressenti aucune sympathie pour ces deux hommes. Le choix de Bill étant la fuite et le mensonge il m’a paru lâche et incapable d’assumer ses actes,  je n’ai pas ressenti quelque compassion que ce soit pour ce Bill menteur qui trahit son ami presque frère et s’enfuit:

« Tu arrives dans l’Idaho avant les premières neiges, mais la température est descendue au-dessous de zéro, et les maisons qui te regardent, éparpillées dans la forêt qui borde la route de part et d’autre, envoient toutes une colonne de fumée vers le ciel d’un bleu cristallin. On est à la fin du mois de novembre 1984 et tu passes un coup de fil depuis une cabine, une cigarette entre tes doigts tremblants, serrant le combiné de l’autre main. »

Quant à Rick, violent, rageur, il ne fait plus confiance du tout à Bill et persiste dans la colère jusqu’à l’épuisement, et même si ça peut sembler bizarre, je le comprends sans doute mieux que Bill.

mountain-lion-938474_960_720Toute cette histoire de vengeance et son explication sont délivrées peu à peu, mais ce que j’ai vraiment aimé, là où j’ai trouvé la force de Christian Kiefer c’est indéniablement dans tout ce qui touche à ces animaux blessés, à la nature, le froid, les armoises et les grands pins sous la neige, le blizzard et sa puissance qui remet chacun à sa place. C’est dans les tête-à-tête entre l’homme et les animaux que la plume devient brillante; ça a quelque chose de magique et tout à la fois c’est poignant, par la force et la beauté de la nature:

« Il aimait le silence ambiant, l’ordonnancement de ces courtes journées, les réveils à l’aube, quand il empruntait le chemin entre les bouleaux, les grands arbres figés sous le gel, infiniment paisibles, et la pellicule de glace qui craquait sous ses chaussures fourrées. Cet endroit en particulier semblait tout droit sorti d’un conte de fées, comme il l’avait un jour confié à Grace.[…] On aurait juré qu’il était impossible d’évoluer dans un tel paysage, qu’il ne pouvait exister que dans les rêves. Et pourtant il était bel et bien là. »

grizzly-bear-1106384_960_720L’énorme ours aveugle qui mange des guimauves dans la main de Bill, ce grand et maigre loup Zeke, sauvé des mâchoires d’un piège, boitillant une patte en moins, dans son enclos, et Bill qui pense ainsi trouver une paix qui ne vient pas; il lui semble bien faire, enfin bien faire, et c’est dans ces scènes bouleversantes qu’il a gagné ma sympathie, là où sa faiblesse d’homme se mue en une sorte de fraternité avec l’animal. Sans doute est-ce la qualité de l’écriture qui réussit ce retournement de mon sentiment envers Bill.

tracks-in-snow-329771__340 » De nouveau il essaya de parler, mais il ne réussit qu’à pousser un long hurlement qui jaillit du centre de son être, un cri interminable qui résonnait pendant que son cœur se défaisait comme une pelote de fil écarlate, déroulant ses boucles serpentines qui s’élançaient dans le ciel et dans la neige et retombaient autour d’eux, sur l’homme couché contre le corps d’un ours en cage dans la blancheur d’une forêt pétrifiée, et sous la neige infatigable qui les enveloppait peu à peu, la frontière se brouillait entre l’homme et l’animal, l’un fusionnant avec l’autre dans un élan commun, si bien qu’ils semblèrent se dissoudre dans la ruée de la tempête qui les assaillait de toutes parts avec la force d’une avalanche. »

Enfin ce livre ne se termine pas vraiment, les dernières pages me donnent un peu l’impression d’un no man’s land, d’un vide silencieux et froid. Fin ouverte sur le devenir de ceux qui restent, une fin comme un chagrin latent…Un beau livre, plutôt triste, hanté par ces animaux blessés qui regardent l’homme.

« La mort nomade » – Ian Manook – Albin Michel

la-mort-nomade_1156« Le petit combi russe bleu tout-terrain crapahutait, en équilibre instable, vers la ligne de crête. En dodelinant dangereusement, sa carcasse peinturlurée écrasait sous ses pneus ramollis des cailloux chauds qui fusaient en cognant sous le châssis. La pente et les soubresauts décidaient de sa trajectoire plus que les efforts du chauffeur, cramponné de ses mains d’ogre au fin volant de bakélite ivoire. »

Bienvenue dans le désert de Gobi, où l’irascible ex-commissaire Yeruldelgger tente une retraite spirituelle…Mais on dirait bien que ça va être compliqué et très vite compromis.

J’ai retrouvé avec joie ce personnage découvert pour la première fois dans « Yeruldelgger » en 2014. Je n’ai pas lu le second volume, mais un ami m’a prêté celui-ci où j’ai retrouvé tout ce qui m’avait plu dans le premier : le côté bande dessinée, ou film à la manière d’un Tarantino mongol, les références culturelles tous azimuths ( cinéma, musique, littérature…)…tout y est. Sous une plume échevelée, effrénée et rageuse, Ian Manook lance un cri d’amour pour cette Mongolie en voie de perdition sous les griffes et les crocs des rapaces des multinationales en quête de profits et un cri de révolte contre le laisser-faire et la corruption des dirigeants.

L’histoire est complexe – comme l’est le méticuleux montage voué à démunir la Mongolie de ses ressources – aussi je ne m’attarderai pas à vous la résumer, ce n’est pas possible, mais en tous cas, le sujet est grave, traité avec colère et pessimisme. On rencontre sous les yourtes de belles figures de femmes, on découvre ici encore le difficile ajustement entre vie « traditionnelle » et vie « moderne » – un peu comme chez Olivier Truc et les Samis, quoique sur un autre ton – et Yeruldelgger incarne à lui tout seul cet homme transitoire ou en transit – je ne sais pas quel serait le meilleur terme. On croise encore une fliquette qui ne s’en laisse pas compter, qui hurle pour se faire entendre et respecter, et qui certes n’a pas froid aux yeux.

way-1355456_640Et puis un van qui transporte des amis artistes, qui posent leurs chevalets ou carnets de croquis dans les dunes ou face aux montagnes et croquent ces espaces dont ils pensent qu’un jour ils ne seront visibles que sur les toiles et les vélins…Intéressant dialogue entre Ganbold, gamin mongol et Yeruldelgger, l’ami des peintres :

 

 « -C’est quoi ces trucs ?

-Pas de l’encre de Chine, réfléchit Yeruldelgger à voix basse. Du fusain peut-être, ou alors du graphite.

-Non, je veux dire: ça représente quoi ?

-A toi d’imaginer. Un envol de grues demoiselles. Une ligne de crête. Le geste gracile et fragile d’une jeune danseuse de Biyelgee…

-Non mais le type, il a voulu dessiner quoi ? insista le gamin.

-Ce n’est pas ce qui importe, expliqua Yeruldelgger. Ce qui compte, c’est ce que tu ressens quand tu le regardes. Tu ressens quelque chose ?

-Oui, c’est beau, c’est vrai, mais moi j’aimerais bien savoir ce que c’est, ce que ça représente. Ces trois trucs noirs par exemple, qu’est-ce que c’est ?

Ganbold lui tendit le dessin qu’il avait cueilli au galop. Une longue ligne harmonieuse en biais et rythmée, comme un clapot dans le ciel, et qui se jouait des déliés aériens d’un trait souple et léger. Et dessous trois rectangles noirs et denses, compacts, resserrés les uns derrière les autres dans un alignement géométrique et brutal.

-Pas la moindre idée, avoua Yeruldelgger, mais le contraste est fort.

Comme les deux femmes les avaient rejoints, Yeruldelgger leur montra les dessins qu’elles observèrent et s’échangèrent. L’harmonie émouvante qu’elles y trouvèrent en silence exaspéra Ganbold.

-Bon, on va le voir, ce charnier ? »

landscape-617066_1280Une galerie de personnages allant de la goule qui saigne à blanc et chevauche tout ce qui vit sur son passage, aidée d’une armée fourbie par des multinationales sans états d’âme, en allant jusqu’aux femmes cavalières, archères de la steppe, les pelleteuses contre les flèches, devinez qui finira par gagner? Notre écrivain est furibard, on le sent, on le sait, et il nous promène de la Mongolie à Manhattan en passant par Montréal, l’Australie, et le désert de Gobi semble être le lieu international du moment. L’écriture est belle, nerveuse,comique, poétique, imagée. Les mots et le niveau de langage s’ajustent aux lieux, aux temps, aux hommes qui les utilisent . Scène de meurtre :

« Devant eux, l’homme nu était allongé sur le dos, comme enroulé sur un rocher. Son dos cambré au-delà du probable épousait très exactement la forme de la pierre presque ronde. Jusqu’à sa nuque. Jusqu’à ses bras désarticulés aux épaules et tendus au-delà de sa tête renversée. Lestés par une lourde pierre au bout d’une corde nouée à ses poignets. D’un côté ses pieds étaient attachés à la base du gros rocher et de l’autre cette pierre immobile pendait dans le vide et l’étirait, cintré, sur le rocher lisse. « 

De très belles pages sur la mort, notre façon de la traiter et celle des Mongols ( p.64, p.131 ), mais aussi des scènes très crues, au langage ordurier dans des bouches d’ordures,mais aussi dans celle de notre Yeruldelgger, sanguin et comme une bombe à retardement, malgré les efforts qu’il fait pour rester en phase avec sa retraite spirituelle ! 

Yeruldelgger a perdu ici la femme de sa vie, la belle Solongo, sa raison de vivre, son sang et son souffle, il dialogue avec son nerguii ( chaman masculin ):

« -Le chagrin n’est qu’une vague qui te submerge puis s’en va, dit le Nerguii à ses côtés.

Mais Yeruldelgger n’y croyait plus. Toute cette sagesse inutile. Toutes ces futilités incapables de résister à la force brutale du mal. Tout cet amour pour rien, que rien ne protège de rien. Le Nerguii à ses côtés n’était plus qu’une image. comme le courage n’était qu’une vanité. Le pardon qu’un abandon. Le souvenir qu’une trahison.[…]Puis il garda le silence jusqu’à ce que le spectre du Nerguii disparaisse. Ne resta alors que la tiédeur d’une steppe d’émeraude au pied de la colline. La fraîcheur blanche d’une rivière scintillante emmêlant ses rubans autour de lourdes touffes de roseaux argentés. Un horizon dentelé à l’est de crêtes bleues et crantelées, et lissé à l’ouest de la houle irisée d’une prairie échevelée. Quelques chevaux à la crinière blonde, avec le monde entier pour pâture. Et au nord, un ciel qui se chargeait des rouleaux mauves d’un orage électrique. »

ferns-745185_640Ce livre est sous tension, avec quelques courtes pauses, un peu de répit histoire de repartir dans la course, jusqu’au final troublant dans les dunes qui chantent. Vous avez compris que j’ai aimé, beaucoup, ce périple aux côtés des mongols, ce côté un peu déjanté de la trame, la hargne, la fougue de la plume de Ian Manook, souvent excessif, voire outrancier, tout est « too much » et j’adore ! Le genre de lecture qui me défoule, me fait du bien ( on y rit beaucoup aussi ) , bref, j’ai passé un excellent moment .

« La vie idéale » – Jon Raymond – Albin Michel / Terres d’Amérique, traduit par Nathalie Bru

la-vie1« La chouette n’était pas bien grosse – de la taille d’un chat, peut-être. Elle avait la tête ronde et plate, couverte d’un plumage duveteux, un bec petit comme une cacahuète, et son corps ressemblait à un ballon de football trop gonflé, constellé de jolies mouchetures blanches. Pas d’aigrettes menaçantes sur le front. Pas de serpent ondulant entre ses serres meurtrières. Pour tout dire, des sinistres attributs de la chouette, la créature qui venait d’apparaître dans nos phares au fond du cul-de-sac, juste avant l’aube, ne semblait posséder que les yeux incroyablement ronds. »

Une histoire, un an, quatre saisons. C’est ainsi que l’auteur va nous raconter la fin d’une histoire, celle d’un couple qui croit prendre un nouveau départ, qui y croit ou fait semblant d’y croire. Ce roman raconte en quelque sorte la vacuité de leurs vies. Trentenaires citadins, Damon et Amy décident de se rendre dans une grande ferme bio, Rain Dragon, pour travailler sur un projet alternatif dans lequel ils cherchent  un nouveau souffle pour leurs vies respectives et leur vie commune. Ils vont prendre leur place dans ce lieu et ce qui se veut une dynamique pour se rapprocher va les séparer inexorablement. Jon Raymond travaille pour le cinéma et ça se sent immédiatement. J’ai lu ce livre comme j’aurais regardé un film un peu doux-amer, avec un couple d’acteurs encore jeunes et beaux, une histoire plutôt légère et mélancolique, parce qu’on sent bien du départ que c’est le début de la fin. Trop de silences entre Damon et Amy, trop d’agacement, trop de gestes contraints, trop d’hésitation à dire les choses. On va les suivre dans cette ferme où l’on pratique indifféremment la culture des légumes, l’apiculture, la fabrication de yaourts, la méditation parmi tout un tas d’autres choses dont le management et le coaching. C’est dans cette dernière activité alliée à la publicité que Damon trouvera sa place ( il ne sait pas faire grand chose de ses mains ) et Amy quant à elle va s’éclater parmi les abeilles.

beehive-163989_1280Porté par le charismatique Peter, le lieu se développe et expérimente, entre new age et écologie, une sorte de creuset pour expériences de tous ordres. C’est l’occasion pour Jon Raymond de décrire les possibilités que certains de nos contemporains explorent en matière de production, d’économie et de développement y compris personnel. C’est le seul thème d’ailleurs qui est un peu approfondi, et je n’ai senti aucune ironie dans le récit des théories et tentatives présentées pour construire un monde alternatif, de jolies idées dont certaines fonctionnent arrivent à émerger. 

Des vues sur les paysages bien écrits, un peu d’humour et une vision du monde de l’entreprise qui contient à mon avis le seul point cynique du roman:

« Tout le monde imite son père, ses amis, son président, ses acteurs préférés, et si vous croyez encore le contraire, vous vous mettez le doigt dans l’œil. Aucune raison de se sentir nul. Regardez en vous. vos goûts, vos idées, vos opinions, tout ça, ça vient d’ailleurs et vous le savez. Vous savez que vous picorez quelque chose ici, autre chose là. Il faut l’accepter. Vous n’avez pas de Moi. En ce qui me concerne, aucun doute en tout cas. Je ne suis que le tas de conneries que j’ai glanées. Un agglomérat de ce que j’ai emprunté à tous ceux qu’il m’a été donné de rencontrer. Mais mon atout, le voilà : je m’en contrefous. Je l’accepte. Je vole des idées à tout le monde et je prétends que c’est de moi, et je me fiche que quelqu’un m’en vole à son tour. Alors on s’appuie sur des méthodes et on fait comme si on maîtrisait le sujet. D’accord ? On fonce sans se poser de questions. » 

Mon avis est mitigé sur ce livre. Assez bien écrit, parfois acidulé, mais le plus souvent un peu trop doux à mon goût, on tourne les pages sans déplaisir, mais à mon goût une lecture trop facile, qui ne pousse pas la réflexion assez loin. Il m’a semblé manquer de consistance, on ne s’attache pas aux personnages –  même si Damon, narrateur de sa propre déconfiture, fait peine – on ne les rencontre pas vraiment. Un constat somme toute assez banal que la vie idéale n’existe pas, qu’il faut jongler avec les aléas, les joies et les peines, et que la vie amoureuse ne se « manage » pas comme une ferme qui vend des yaourts. 

Ce livre est plus une bouffée de l’air du temps qu’une exploration de fond du monde actuel, un livre plaisant mais avec un sentiment d’inabouti en ce qui me concerne, qui aurais bien aimé en savoir plus sur Amy et Damon. 

« Une mort qui en vaut la peine » – Donald Ray Pollock – Albin Michel/Terres d’Amérique, traduit par Bruno Boudard

une-mort-qui-en-vaut-la-peine_6146« Un matin de 1917, juste avant l’aube, le long de la frontière entre la Géorgie et l’Alabama, alors qu’un autre mois d’août torride touchait à sa fin, Pearl Jewett réveilla ses fils d’un aboiement guttural, plus animal qu’humain. »

Une lecture qui en vaut la peine !  Je n’ai pas lu le précédent roman de cet écrivain ( « Le diable, tout le temps » qui reçut de nombreux prix ), et voici la découverte d’une plume digne de grands noms, mais rien ne sert de comparer. Ce talent se suffit à lui-même et révèle une forte personnalité, un tempérament tourné vers l’irrévérence, vers la colère, une nature aux yeux ouverts sur les vicissitudes de la vie des hommes, un regard tour à tour impitoyable, ironique, attendri, carrément fou parfois. Je ne le fais que très rarement, mais pour une fois je vous livre un extrait de la 4ème de couverture pour présenter le point de départ de cette histoire:

« 1917. Quelque part entre la Géorgie et l’Alabama. Le vieux Jewett, veuf et récemment exproprié de sa ferme, mène une existence de misère avec ses fils Cane, Cob et Chimney, à qui il promet le paradis en échange de leur labeur. À sa mort, inspirés par le héros d’un roman à quatre sous, les trois frères enfourchent leurs chevaux, décidés à troquer leur condition d’ouvriers agricoles contre celle de braqueurs de banque. Mais rien ne se passe comme prévu et ils se retrouvent avec toute la région lancée à leurs trousses. Et si la belle vie à laquelle ils aspiraient tant se révélait pire que l’enfer auquel ils viennent d’échapper ? »

Alors donc, je reviens d’un road trip très violent et même souvent « trash », saupoudré d’un humour glauque qui nous fait sentir un peu honteux de nos sourires ( en fait, pas tant que ça, j’ai parfois franchement ri et sans complexe ), mais néanmoins une histoire profondément humaine . Nous allons accompagner les frères Jewett dans leur fuite qui commence par un meurtre et se poursuit en braquages plus ou moins rentables.

Ce diable de Pollock a un vrai talent de portraitiste. Il nous fait rencontrer de nombreux individus pittoresques, effrayants, dégoûtants, infâmes, idiots ou pitoyables en quelques lignes seulement, mais avec juste ce qu’il faut pour qu’on cerne le personnage.

« Il avait lu des articles sur les recherches menées dans certaines régions du monde afin de découvrir un hypothétique chaînon manquant ; mais putain, m’sieurs dames, il était là et il tenait un bar à Meade, dans l’Ohio ! »

 En quelques mots on regarde Sugar en loques, sale et le ventre creux, avec son étonnant chapeau melon, les Jewett à cheval armés jusqu’aux dents, un vieux sale et édenté sous une tente avec la grosse Esther ou au camp militaire le gradé tenaillé par ses désirs ou encore Cob qui s’empiffre de beignets bien gras assis sur un banc, béat de satisfaction. Je pourrais dire que le livre est écrit de manière impressionniste, par touches (chapitres plutôt courts alternant les plans d’un personnage à l’autre ), mais évidemment il faut s’ôter de l’esprit la lumière et la beauté. Bien peu de belles choses dans le décor forcément : c’est la misère, la crasse, la faim, les vices et la violence qui dominent, la nature est soit aride, soit on y patauge dans la boue et l’injustice sociale génératrice de toutes les formes possibles de délinquance.

« De plus, nombre de ces mêmes contribuables se nourrissaient six jours par semaine de chou frisé et de pain de maïs, de sorte qu’un pourcentage important d’entre eux considérait le braquage d’une banque comme une juste riposte au système qui contribuait à les maintenir dans la misère. »
Mais pourtant le trio des frères Jewett est beau; oui, moi je l’ai trouvé beau. Parce que ces trois s’aiment et se soutiennent inconditionnellement, parce que l’auteur nous les rend touchants quand pour la première fois de leur vie ils découvrent un peu de confort, un peu de chaleur, de propreté, de satiété…. De Cane l’aîné, moins inculte que ses frères, plus fin et intelligent, à Cob le plus jeune, né simple d’esprit et qui redoute la violence qui s’est déchaînée dans sa vie, en passant par Chimney le plus brigand des trois, le plus enclin à appuyer sur la gâchette, franchement, ils m’ont plu. Enfin c’est sans doute le couple Ellsworth qui est l’élément le plus proche d’une normalité physique, mentale et émotionnelle. Et c’est bien que Pollock nous laisse cette possibilité de penser qu’il existe quand même quelques êtres plus sensibles, plus honnêtes, plus aptes à la solidarité, parce que pour les autres…c’est la lutte impitoyable pour la vie parmi des psychopathes comme Pollard : 
« Une heure plus tôt il lui avait arraché le nez à l’aide d’un décapsuleur, et il s’assit à présent sur la couche pour lui annoncer que ce ne serait plus très long, qu’il l’achèverait cette nuit à la hache. Il continua de parler, même s’il n’était pas sûr que sa victime soit encore capable de l’écouter.
« Tu es le numéro sept […], pour beaucoup de gens, c’est un chiffre porte-bonheur, mais je parie qu’ils changeraient d’avis s’ils te voyaient en ce moment, tu crois pas ? »
des escrocs, des alcoolos;  les notions « morales » ( genre  bien/mal, gentil/méchant, vous voyez ?) n’ont pas droit de cité dans ce combat. C’est un univers essentiellement masculin, mais où femmes et hommes sont à la même enseigne : exploités, exploitables , contraints et prêts à tout pour survivre. Si cette image de l’Amérique est quand même largement répandue dans la littérature du moment, quelle que soit l’époque choisie pour l’histoire, je suis épatée par la capacité des auteurs à constituer tous ensemble cette peinture de leur pays, chacun avec sa propre voix. Entre western et étude de mœurs, entre thriller et roman social, un peu de tout ça pour en fin de compte un bon grand plaisir de lecture.
« Selon Charles Foster Winthrop III, le monde était un endroit injuste, détestable, dominé par un club fermé de riches impitoyables et la seule façon pour un homme pauvre de s’élever au-dessus de sa condition était de mépriser les lois que cette même élite appliquait à tout le monde sauf à elle-même. Et d’après ce que Cane avait vu au cours de ses vingt-trois années d’existence ou, plutôt, de survie, comment ne pas être du même avis ? »
J’ai aimé ce livre noir et caustique, l’écriture est impeccable ( belle traduction ! ), la trame est menée avec finesse – peut-être à la manière du livre fétiche des trois frères, comme les épisodes d’un feuilleton populaire, et j’ai beaucoup apprécié la fin choisie par l’auteur. Très belle découverte dans cette chouette collection Albin Michel, Terres d’Amérique, qui me donne envie de lire les romans précédents.

« Sur cette terre comme au ciel » – Davide Enia – Albin Michel, traduit par Françoise Brun

« et me voilà

dans toute ma splendeur

toujours debout

mes mains ensanglantées

devant le fruit noir de sa bouche

elle qui prend mes doigts couverts de sangsur-cette-terre-comme-au-ciel-802705-250-400

qui les porte à ses lèvres

et les baise

un à un

elle s’appelle Nina

c’est mon amoureuse

elle a neuf ans »

Qu’on ne s’y trompe pas. Ce  livre ne conte pas une amourette enfantine. Pas que, même si c’est un point central. Voici un roman comme je les aime: riche, à la construction originale, à l’écriture travaillée et très personnelle. Un premier roman sicilien qui offre un regard neuf sur ce qui peut nous sembler être des clichés sur cette île. Difficile d’écrire sur la trame, donc je vais faire de mon mieux pour vous transmettre le plaisir et l’intérêt que j’ai trouvés à cette lecture.

Notre héros se prénomme Davidù, il a neuf ans dans les années 80 à Palerme en proie aux violences, attentats et fusillades des mafieux de la ville, quand débute le roman. La Sicile est violence, les gens qui y vivent sont violents. Davidù est né dans une famille de boxeurs, il en est le quatrième représentant après son père qui fut Le Paladin (qu’il n’a pas connu, mort prématurément ), son grand-père Rosario – superbe personnage – , et son oncle Umbertino qui s’occupe de lui comme un père, auquel il se confie, lui posant ses questions d’adolescent. On accompagne Davidù qui grandit, mûrit, apprend dans cette ville et ces temps de violence.

Construit en alternant des récits sur l’histoire des générations précédentes ( la guerre, l’après-guerre ) et celle de Rosario en particulier, prisonnier en Afrique durant la seconde guerre mondiale (une histoire méconnue de cette époque, sidérante ), des scènes de rue entre gosses, bagarres, flirts, crâneries, la mer, les filles mais aussi les bombes qui s’abattent sur la ville et enfin la boxe, comme une parabole de tout ça. Davide Enia peint une fresque extrêmement subtile, mettant en miroir les scènes de la vie quotidienne avec drôlerie et esprit, et les scènes de combats de boxe, violentes certes mais écrites avec le rythme du souffle, des pas, des coups, du cœur qui bat et des muscles qui se tendent, c’est extraordinaire; et puis soudain au fil des mots, surgit comme un poème en quelques lignes, ici la ville

« Une ville est un labyrinthe. Des artères qui deviennent ds places, des ruelles qui interposent une diagonale. Des trajets familiers, et des rues jamais parcourues. Une ville cache des gens, des rencontres ratées à cause de l’instant où on s’est accroupi pour renouer un lacet, ou à cause d’une rue prise sans y penser. Les stratégies du labyrinthe sont incompréhensibles à l’âme humaine. »

boxing-555735_1280Si l’univers de la boxe peut en rebuter certains d’entre vous, je peux vous assurer qu’il ne m’est pas du tout familier non plus (ceci dit « Raging Bull », j’adore ! ). Ma dernière lecture parlant de la boxe a été « Le colosse d’argile » de Philippe Fusaro ( La fosse aux ours ), en 2004. Et j’avais beaucoup aimé. Ici aussi, la façon dont en parle Enia est puissante, précise, sensuelle même, et c’est tellement bien écrit !

Le talent de l’auteur éclate, décrivant les boxeurs comme des papillons, des danseurs qui marchent sur les eaux « comme l’autre ». Il évite tous les écueils qui rendraient les scènes de combat seulement violentes; bien sûr qu’elles le sont, mais il les rend belles aussi. J’ai trouvé d’ailleurs que tout était beau dans ce livre, beauté sombre ou lumineuse, sombre dans le combat, lumineuse dans l’amour et inversement. De la rencontre de Davidù avec Nina…

« Il y avait moi, entre la fille et le couteau.

Elle avait des yeux noirs.

Elle sentait le citron et le sel.

[…] J’avais les mains ensanglantées, les jointures écorchées. 

Par-delà mes doigts souillés : elle. »

…à la grand-mère qui elle aussi joue un rôle essentiel pour Davidù; cultivée, enseignante, elle apprend à son petit – fils l’importance du langage, des mots comme armes de combat, armes différentes de celles qui ravagent la cité, mais essentielles ( pages 130 et 131, superbes ). Cette même grand-mère qui entre toutes les personnes qui entourent le jeune adolescent sera sûrement celle qui lui inculquera le respect des femmes. 

« Toujours cette idée que je pense ? Nina, je suis un garçon, nous les garçons on pense moins que vous ne croyez. Les garçons, tu piges ? Des heures et des heures à regarder des types en short courir derrière un ballon, à jouer les fiers- à- bras avec les copains, à faire des pompes en s’appuyant sur les poings. Les hommes, Nina. Quelles pensées veux-tu qu’il y ait derrière tout ça? C’est déjà un miracle si nous arrivons à marcher et à siffloter sans trébucher tous les trois pas. »

 – (celle-ci, je ne pouvais pas la manquer ! ) – 

Davidù est aussi un bon élève. C’est peut-être bien grâce à son intelligence, à sa capacité à dire et nommer les choses et les sentiments qu’il réussira là où ses prédécesseurs ont échoué. 

Et puis il y a l’amitié, forte et si particulière entre Davidù et l’inénarrable Gerruso, le cousin de Nina, fan absolu du jeune boxeur, être lunaire qui donne vie à des dialogues drôles (Gerruso a un doigt coupé ) :

« À la Foire de la Méditerranée ce n’était partout que lumières multicolores, couples et poussettes, jeux et barbes à papa, femmes qui parlaient fort et types à la langue pendante qui leur tournaient autour, manèges balançant des musiques où les basses cognaient.

« Je crois pas aux miracles.

-Pourtant, ça existe.

-Et comment tu peux en être aussi sûr ?

-C’est ma mère qui le dit. En tous cas je prie Jésus tous les soirs pour qu’il me fasse un miracle.

– Et il te l’a fait, ce miracle ?

-Pas encore.

-Conclusion ?  

-Conclusion, Jésus n’a pas que ça à faire. pourtant il est tout petit mon miracle.

-C’est quoi ?

-Qu’il fasse repousser…

-Ton doigt ?

-Ouais, même un bout d’ongle, ce serait déjà ça. »

ou tragi-comiques comme ici :

« -Madame, qu’est-ce que je dois mettre pour l’enterrement de ma mère?

– Le vêtement que tu préfères, mon garçon.

-Mon pyjama alors, je peux ? »

Et si le jeune boxeur le trouve encombrant, le « supportant » pour rester près de Nina, il finit bien par s’attacher à lui, très fort. Il sera son compagnon le plus fidèle, le plus sûr, comme un frère.

Autre amitié, celle entre Rosario et Nenè; scène de la séparation, ils sont jeunes, Rosario part à la guerre, et Nenè chez un patron:

« La veille, assis sur les pentes de la montagne Capo Gallo, ils avaient regardé l’avenir devant eux, de l’autre côté de la ligne d’horizon. Autour d’eux le silence, et septembre. Rosario était assis à la gauche de son ami et tenait entre ses lèvres un épi de blé sauvage.

Sans le regarder, Nenè lui confia:

« Tu sais ce que je voudrais? Voler le froid de l’hiver. » 

En silence, Rosario écouta le bref testament de son ami. puis ils se levèrent et partirent en une course agile et vibrante, leurs pieds mordant la route et leurs bras accompagnant leur élan, tandis que leurs yeux, soudain, pleuraient. »

À la suite de quoi, lire la page 118, de toute beauté.

En fait en écrivant, là maintenant, je me rends compte que j’ai marqué presque une page sur…5 dirais – je…

Voici un écrivain qui parle de sa Sicile, qui en partage les couleurs, les parfums, les défauts et les qualités, violence et bienveillance, mais surtout ses habitants; il nous présente des personnages absolument attachants, touchants. La boxe n’est pas ici juste un sport de types violents, mais elle est pratiquée par des hommes qui ont un cerveau qui fonctionne; la virilité n’apparaît pas toujours comme du machisme, la condition des filles et des femmes n’est pas caricaturale, les relations entre hommes et femmes, tout ça est plein de nuances, de respect et de justesse. J’ai vraiment vraiment aimé ce roman. Il faut remarquer bien sûr la parfaite traduction de Françoise Brun qui remercie en fin de livre Françoise Liffran, qui lui a apporté son aide sur le dialecte palermitain et sur la ville.

La fin du livre est absolument magnifique ( je me dis toujours avec des lectures aussi enthousiasmantes que celles-ci que je manque cruellement de mots pour les qualifier), et je n’avais pas du tout envie de le terminer; le feuilletant et écrivant cet article, ce livre est réellement un gros coup de cœur.

À nouveau, je constate qu’il y a un retour de la littérature italienne remarquable, avec des auteurs qui ont chacun une forte identité par leurs sujets et leur écriture. Et Davide Enia en est une éblouissante démonstration.

Voici Davide Enia, parlant de son livre