« Underground railroad » – Colson Whitehead – Albin Michel/ Terres d’Amérique, traduit par Serge Chauvin

« La première fois que Caesar proposa à Cora de s’enfuir vers le Nord, elle dit non.

C’était sa grand-mère qui parlait à travers elle. La grand-mère de Cora n’avait jamais vu l’océan jusqu’à ce jour lumineux, dans le port de Ouidah, où l’eau l’avait éblouie après son séjour dans les cachots du fort. C’est là qu’ils avaient été parqués en attendant les navires. Des razzieurs dahoméens avaient d’abord kidnappé les hommes, puis étaient revenus au village à la lune suivante rafler les femmes et les enfants, qu’ils avaient fait marcher de force jusqu’à la mer, enchaînés deux par deux. »

Un livre qui met en colère, un livre politique au sens noble qu’on lui recherche aujourd’hui, un livre qui a fait écho en moi sur plusieurs sujets, celui de la lecture et de l’éducation entre autres. Mais bien sûr ici le grand thème abordé est celui de l’esclavage, qu’on peut étendre à toute servitude sous la contrainte, qu’elle soit économique, géopolitique, écologique…

La force de ce qui se dit là tient à la qualité de l’écriture et à la manière parfois transversale et subtile de calquer hier sur aujourd’hui. On aimerait pouvoir se dire que l’esclavage a disparu de notre monde civilisé, mais on sent bien qu’il a encore de beaux restes mutants ici et là…L’auteur met parfois quelques phrases dans la bouche d’un personnage ( ici, presque à la fin du livre, Joan Watson parle de la ferme Valentine où la communauté noire, affranchis et fugitifs, a trouvé un lieu où vivre, travailler, apprendre dignement, entreprise qui dérange fort les planteurs blancs alentour, et qu’ils vont attaquer pour la ruiner dans un atroce déchaînement de violence )

« Joan Watson était née à la ferme. Elle avait six ans ce soir-là. À la suite de l’attaque, elle avait erré dans la forêt pendant trois jours, se nourrissant de glands, jusqu’à ce qu’un convoi de chariots la découvre. Une fois adulte, elle se décrirait comme une étudiante de l’histoire américaine, sensible à l’inéluctable. Elle disait que les communautés blanches s’étaient simplement alliées pour se débarrasser de la forteresse noire en leur sein. C’est comme ça qu’agissent les tribus européennes, disait-elle. Ce qu’elles ne peuvent pas contrôler, elles le détruisent. »

Ce qui nous ramène, nous, lecteurs européens, à de sombres époques et qui ouvre ce roman à une réflexion plus large que l’histoire de l’Amérique seule.

Les premières pages nous présentent le destin d’Ajarry puis sa petite-fille Cora, à un moment crucial de son existence

« C’était la grand-mère de Cora qui parlait à travers elle, ce dimanche soir où Caesar mentionna le chemin de fer clandestin, l’Underground Railroad, et où elle dit non.

Trois semaines plus tard, elle dit oui.

Cette fois, c’était la voix de sa mère. »

Voici donc Cora, fille de Mabel, fille d’Ajarry. Ajarry a été vendue dans une vente de gros – oui, comme toute marchandise – arrivée enchaînée depuis l’Afrique jusqu’en Amérique, vendue et revendue contre des cauris et de la verroterie, voire troquée pour finir en Géorgie à la plantation Randall où elle aura 3 maris successifs, cinq enfants dont Mabel sera la seule survivante. Elle disparaît un jour, laissant seule sa fille Cora. Inutile de vous répéter ce qu’écrit ici Colson Whitehead, la description des atroces conditions des traversées, les traitement infligés aux femmes et aux hommes noirs…

« La bizarrerie de l’Amérique, c’était qu’ici les gens étaient des choses. Mieux valait limiter les dépenses pour un vieillard qui ne survivrait pas à la traversée de l’océan. Un jeune mâle d’une vigoureuse lignée tribale faisait saliver les clients. Une jeune esclave qui pondait des petits était comme une presse à billets: de l’argent qui engendrait de l’argent. Quand on était une chose – une charrette, un cheval, un esclave – , on avait une valeur qui déterminait ce qu’on pouvait espérer. »

le parcours de l’Underground Railroad

Le livre est construit en chapitres dont le titre est soit l’état traversé par les fugitifs, soit le prénom d’un personnage sur lequel on s’attarde, parfois accompagnés d’un avis de recherche. Mais qu’est-ce que cet Underground Railroad ? Sous la plume de l’auteur – géniale idée! –  c’est réellement un chemin de fer souterrain, un réseau de gares et de voies auxquelles on accède par des trappes, dans des caves sombres bien cachées et quand ils accèdent aux quais, où draisines et trains les attendent, les fugitifs sont emmenés toujours plus au Nord, d’état en état sur ce réseau clandestin, mis en place par des abolitionnistes et des affranchis. En fait ce réseau exista réellement mais était un réseau de routes et chemins.

Vous trouverez son histoire assez complète dans le lien plus haut,  mais lire les pages de Colson Whitehead c’est encore mieux, il y ajoute une dimension symbolique très forte sur la conquête de la liberté pour ces noirs, réduits à l’état d’objets, martyrisés, avilis, dans une volonté de les réduire à moins que des animaux; il y ajoute, à travers ce décor souterrain souvent inquiétant, la psychologie, les traumatismes, les angoisses des fugitifs qui voyageant souvent dans l’obscurité sont dans la plus absolue incertitude quant à leur avenir, leur route est une route vers l’inconnu. Si certains sombrent, nous rencontrons ici surtout ceux qui résistent. Comme Ajarry et son minuscule potager, un bel acte de résistance. Et puis Cora.

Colson Whitehead échappe à tout manichéisme, ses personnages sont nuancés, et ce qu’il dit a une portée plus universelle, enfin il me semble. Ainsi l’esclavagisme en Afrique, des Noirs par d’autres Noirs n’est pas mis de côté, et certains affranchis deviennent à leur façon des exploiteurs, des esclaves deviennent des dénonciateurs…Arrivée en Caroline du Sud, Cora va trouver un emploi dans un musée qui met en scène les paysages, la vie locale et quotidienne. Cora va « animer » trois de ces tableaux vivants, mais elle sait à quel point ces scènes sont factices, mensongères:

« Les coyotes empaillés sur leur socle ne mentaient pas, supposait Cora. Et les fourmilières, les minéraux disaient leur propre vérité. […] Jamais aucun garçon enlevé à son village n’avait briqué le pont luisant d’un navire négrier, jamais son ravisseur blanc ne lui avait tapoté le crâne en récompense. Le jeune Africain dynamique dont elle portait les bottes de cuir fin aurait été enchaîné dans la cale, le corps luisant de ses propres excréments. Certes le travail d’esclave consistait parfois à tisser des fils, mais c’était exceptionnel. Aucune esclave n’était tombée raide morte à son rouet, ou n’avait été massacrée pour un tissage emmêlé. mais personne ne voulait évoquer la véritable marche du monde. Et personne ne voulait l’entendre. Assurément pas les monstres blancs qui se pressaient derrière la vitrine à cet instant, collant leurs mufles gras contre le verre, ricanant et criaillant. « 

Ce chapitre m’a fait penser au livre « Cannibales « de Didier Daeninckx, qui raconte le sort fait aux kanaks lors de l’exposition universelle à Vincennes en 1931, monstrueux…

Cora poursuit sa route et l’auteur dépeint l’état d’esprit du moment chez les planteurs. La culture du coton explose et il faut de la main d’œuvre. On réfléchit à faire venir des Européens, des Irlandais peut-être, des Allemands aussi, des Blancs venus de pays troublés, pauvres. ils débarquent essentiellement à New York, Boston ou Philadelphie, mais:

« Pourquoi ne pas détourner le cours de ce fleuve humain pour qu’il coule vers le Sud ? Des réclames placées dans les journaux d’Outre-Atlantique vantèrent les avantages d’un travail contractuel, des agents recruteurs discoururent dans les tavernes, les réunions publiques, les asiles de nuit, et à la longue les navires spécialement affrétés, grouillant d’une cargaison humaine et volontaire, amenèrent ces rêveurs aux rives d’un nouveau monde. Et ils débarquèrent pour travailler aux champs.

« Jamais vu un Blanc cueillir le coton, dit Cora.

-Avant de revenir en Caroline du Nord, je n’avais jamais vu une foule déchiqueter un homme et lui arracher les membres, répondit Martin. Quand on a vu ça, on renonce à dire ce que les gens sont capables de faire ou pas. »

Martin sera un bienveillant sur la route de Cora, il la cachera contre l’avis de sa femme Ethel, alors que Ridgeway est toujours aux trousses de la jeune femme, devenue une véritable obsession pour lui, car sa mère Mabel lui a échappé et son orgueil ne s’en est pas remis; il l’attrapera, lui fera passer de sales moments,mais elle se sauvera toujours.

La ferme Valentine se situe dans l’Indiana et est un havre pour Cora, où elle a des amies, où le travail ne se réalise pas sous le fouet, mais en bavardant, et où elle aimera Royal qui aime les livres comme les aimait Caesar.

« Ils entraient dans la période des jours brefs et des longues nuits. Depuis le changement de saison, Cora fréquentait assidûment la bibliothèque. Elle amenait Molly quand elle réussissait à l’amadouer. Elles s’asseyaient côte à côte, Cora avec un livre d’histoire, un roman d’amour ou d’aventures, et Molly tournait les pages d’un conte de fées. Un charretier les intercepta un jour à l’entrée. « Le maître répétait souvent que la seule chose qui soit plus dangereuse qu’un nègre avec un fusil, leur dit-il, c’était un nègre avec un livre. Alors ici ça doit être un vrai arsenal de poudre noire! »

La famille Valentine a bien compris ça, qui a fait une bibliothèque sur le domaine.

La fin de l’histoire, avec des personnages comme Valentine, Lander mais aussi Mingo, qui s’oppose à eux et à leur vision, est le moment choisi par Colson Whitehead pour un discours absolument magnifique, qui en fait est un parfait bilan de ce qui se déroule dans l’histoire de Cora. Une belle réflexion sur les illusions d’un monde plus juste, moins raciste, plus généreux et fraternel. Lander qui expose son point de vue est plutôt pessimiste, et ses paroles annoncent ce que sera le sort des Noirs en Amérique.Il ne se berce pas d’illusions romantiques, mais explique pourquoi le chemin des Noirs en Amérique sera long – interminable ? – avant d’arriver à en être des citoyens, il explique :

« Car nous sommes des Africains en Amérique. Une chose sans précédent dans l’histoire du monde, sans modèle pour nous dire ce que nous deviendrons. « 

La fin tragique de cette réunion, de cet échange d’idées va donner raison aux pessimistes. La belle idée de Valentine va être rayée du paysage dans un bain de sang et d’une haine hideuse. Cora va pleurer son amoureux Royal

« Elle passait ses doigts dans ses boucles, le berçait en pleurant. Royal sourit à travers le sang qui perlait sur ses lèvres. Il lui dit de ne pas avoir peur: le tunnel allait encore la sauver. »Va à la maison dans les bois. Tu pourras me dire où ça mène. » Son corps s’affaissa. »

Cette fin nous révèle aussi ce qu’il advint de Mabel, puis,le Nord, après que Cora, échappe une fois de plus à Ridgeway. Une fin comme quelque chose qui n’en finit jamais, au fond…le tunnel, la draisine, l’obscurité, la mort qui rôde, la faim, la peur et le chagrin…

Un grand livre à propos de l’esclavagisme et du racisme comme je pense n’avoir rien lu de semblable sur le sujet. Une écriture acérée où la métaphore n’est jamais vaine ou décorative, mais met en mouvement la pensée, un onirisme symbolique extrêmement fort et évocateur, un roman qui éveille les consciences – même si certaines sont inatteignables, hélas, c’est aussi ce que dit Colson Whitehead ici. Un livre bouleversant avec des personnages forts et attachants.

Un coup de cœur plein de colère .

La chanson

 

« Le cœur sauvage » – Robin MacArthur – Albin Michel/Terres d’Amérique, traduit par France Camus-Pichon

« Ça te dit d’aller te baigner ? » demande ma mère. C’est un mardi soir de la fin de juillet et nous sommes sur la terrasse, à boire du rhum Myers’s coupé de limonade. Elle porte un short taillé dans un pantalon de treillis et un tee-shirt du Grateful Dead, plein de trous; ses ongles fendus sont un calvaire pour les limes.

« Non. » Ce à quoi elle répond par un grognement avant de jeter son mégot dans l’herbe mouillée, où il grésille et s’éteint. La brume monte du champ. Les bébés grillons stridulent. Les nuages flottent. »

Voici plantée l’atmosphère de ce joli recueil de nouvelles écrites par une jeune femme, un premier livre qui laisse augurer le meilleur. C’est toujours compliqué de parler d’un recueil de nouvelles, ce genre est presque toujours aux USA la porte d’entrée d’un auteur dans le monde littéraire, avant le roman, mais est moins aimé en France; personnellement  j’adore les nouvelles, et j’ai pris beaucoup de plaisir à cette lecture. Bien sûr certaines histoires m’ont plus touchée, plus émue que d’autres, comme la première« Silver Creek » qui en quelque sorte plante le décor, le lieu, l’époque et enfin le profil des personnes que l’on va rencontrer tout au long de ce voyage dans le Vermont. Au fil des histoires, des morceaux de vie partagés, on voit revenir des noms, des prénoms – Maise, Cora entre autres, un couguar aussi… – on reste donc dans ce coin de nature retiré et sauvage où la jeunesse trépigne d’impatience et rêve d’ailleurs sans pourtant parvenir vraiment à se déraciner et où les couples vieillissants aménagent leur vie au mieux, avec philosophie comme dans « Les tourtereaux », se calant sur le modèle de la nature si présente et qui dans ses cycles donne une leçon magistrale:

« Ce qu’on apprend en travaillant toute sa vie au milieu des arbres et des animaux, c’est qu’il faut que quelque chose meure pour qu’autre chose pousse à sa place. J’ai pensé à ces deux vieilles souches au fond des bois, en train de pourrir et de redevenir poussière pour fertiliser la terre. »

Les mères sont d’anciennes hippies, fumeuses, buveuses, ou toxicos, devenues mères un peu par hasard, trop jeunes souvent. Les grand -mères s’étiolent en regardant leur petit-fils mal tourner, l’incompréhension entre les générations ne fait pas céder l’amour, des mères, sœurs, petites amies attendent le retour du fils, frère ou amant de la guerre en Irak, jeunes filles les mères attendaient le retour du Viet-Nam, les hommes se retrouvent seuls, malhabiles à cela, les couples se délitent ou se retrouvent, et en fait tout respire une profonde solitude, comme la fatalité de la fin du chemin par une rupture, une maladie, un décès, une perte. Robin MacArthur sait parfaitement exprimer cet état de solitude profonde, vécu plus ou moins bien, avec fatalisme ou presque satisfaction et puis le chagrin aussi avec des scènes bouleversantes comme dans la dernière nouvelle, « Les femmes de chez moi », dans laquelle Hannah rentre chez elle retrouver sa mère qui lui annonce au téléphone parmi d’autres nouvelles désastreuses qu’elle a un cancer du sein. Je ne vous cache pas que j’ai bien descendu la boîte de mouchoirs à cette histoire, c’est formidablement bien écrit, toutes les nuances de ce que ressent Hannah sont là avec une grande justesse. Les sentiments contradictoires que ressent cette fille pour sa mère, quand elle la voit

« Mais à la vue de ma mère, je dois reprendre mon souffle. Debout, pieds nus dans cette lumière crépusculaire, vêtue d’un jean et d’une tunique de soie grise toute trouée. Ses cheveux raides et argentés lui descendent jusqu’à la taille, elle a les clavicules saillantes, les yeux largement cernés de bleu. Nous nous étreignons et je suis anéantie par son odeur familière – de chèvre, de sueur aigrelette, de l’eau de rose qu’elle vaporise sur son visage – , mais une autre s’y ajoute : celle de la maladie, ou des médicaments ou bien les deux.

Je murmure au creux de son cou:  » Salut, Joan.

-Salut, mon bébé. » Elle me pince la peau du bras, et je me dis: « Je suis chez moi. » Puis: » Mon Dieu. Je voudrais être n’importe où sauf ici. »

L’immense chagrin, le terrible tiraillement entre l’amour et tout ce que cette mère hors des clous lui a fait ressentir, la honte, la colère, le chagrin, l’abandon. Hannah va aussi retrouver son amie de l’adolescence, Kristy, occasion de rappeler à elle le temps d’alors.

Cette nouvelle est absolument parfaite et idéale pour clore le livre. Elle contient à mon avis absolument toutes les qualités d’écriture de Robin MacArthur .

Très fine description des relations familiales, amicales, amoureuses, en fin de course, essoufflées comme après une course d’obstacles. J’ai particulièrement aimé les deux adolescentes de 17 ans dans « Karmann », Annie et Clare qui fument et boivent à temps perdu, en écoutant Joan Baez et Neil Young dans une vieille voiture abandonnée qui sent le moisi. Qui attendent Jack, le frère d’Annie dont Clare est amoureuse; le retour de Jack « castré » par la guerre, Jack qui ne peut plus aimer et qui pleure. J’ai aussi été profondément touchée par Cora dans « Le pays de Dieu », une grand-mère qui repense à son amour pour Lawrence, qui voit Kevin, le petit-fils qu’elle adore, participer à des actes violents et racistes, elle ne peut pas le croire, Cora si bonne.

Enfin une de mes nouvelles préférées de ce recueil, « La longue route vers la joie », la solitude infinie d’Apple qui à 19 ans donna naissance à un petit garçon qu’elle prénomma Sparrow ( « moineau » )

« …à cause du moineau qui chantait à la fenêtre de sa cabane en juin, le mois de sa naissance »

et qui 18 ans plus tard vit dans un mobil-home ( comme nombre des personnages du livre d’ailleurs, quand ce n’est pas dans une ferme délabrée ) avec pour voisins un couple d’artistes

« La maison en contrebas appartenait autrefois à une certaine Cora, dont Apple s’est occupée quand elle était mourante, mais les nouveaux propriétaires, un couple d’artistes trentenaires – un danseur et une trapéziste – ont loué le mobil-home à Apple et à son fils il y a deux ans […] C’était de bons propriétaires. Et un lieu où il faisait bon vivre. Elle aimait sentir le fantôme de Cora près d’elle – son efficacité et sa gentillesse. Apple était heureuse dans ce mobil-home. Jusqu’au jour où, au lendemain de la remise des diplômes de fin d’études secondaires, Sparrow lui a annoncé en rentrant qu’il s’était engagé dans les Marines. »

Cora attend les lettres de Sparrow, ses rares coups de fil grésillants et brefs et entre temps elle regarde le beau couple de voisins, elle regarde leurs gestes tendres, leurs jeux, elle écoute leurs rires, elle qui vit seule depuis 18 ans…

Ainsi est ce recueil, plein de mélancolie, plein de vie pourtant, avec la nouvelle génération qui s’en va mais revient pour une raison ou une autre, toujours un pied, un bout de cœur accrochés là. J’ai lu certaines histoires deux fois ce qui m’arrive très rarement. Je me suis sentie très proche de certaines de ces femmes, j’ai pu comprendre aussi cet attachement au lieu d’où nous venons, et j’ai aimé la place des paysages dans ces vies. Et la présence du couguar, vous verrez…

Je termine avec la fin du recueil, la fin de la nouvelle « Les femmes de chez moi », une forme d’hommage triste et lumineux en même temps, une fin simplement parfaite

« Nous l’allongeons sur son lit de camp et restons assises face au pré. Kristy prend ma main dans la sienne, la serre, et je serre la sienne en retour. La brume bleuit le pré […]

« Des sauvageonnes », dis-je.

Kristy me jette un coup d’œil. « Carrément », approuve-t-elle avec un grand sourire, en fermant les yeux.

Les femmes de chez moi, en tous cas. […]. Sauvages. Ridicules. Seules dans leur maison. Un vent frais s’engouffre sous le calicot de ma robe, me lèche les cuisses. Et moi ? À quelle maison j’appartiens? À quel pré? Les grillons stridulent de plus belle, partout. Toujours ce même vieux, très vieux chant d’amour. »

 

« La neige noire » – Paul Lynch – Albin Michel, traduit par Marina Boraso

« Lorsque Matthew Peoples remarque quelque chose, le soir approche déjà. Sa silhouette massive campée au milieu du champ, un simple tricot de corps gris sale sur le dos, une simple torsion du bras pour se gratter le creux de l’épaule. Sans rien dire, il s’interroge sur ce qu’il vient de voir. On croirait la queue incurvée d’un chat, mince et grise, comme un peu de fumée que l’on confondrait facilement avec l’étain des nuages. »

C’est un ami qui m’a prêté ce roman de l’auteur irlandais Paul Lynch que je n’avais pas lu à sa sortie en 2015. Il me faut l’en remercier, parce que cette lecture a été la découverte d’un univers très unique, d’une écriture absolument merveilleuse –  je crois qu’on doit ici saluer Marina Boraso pour sa traduction – et une façon de tenir un suspense avec en apparence trois fois rien vraiment bluffante. En tous cas, très difficile de chroniquer un tel livre, parce qu’on pourrait y passer des heures. Mais le mieux est encore de s’y plonger. Peut-on vraiment parler de suspense ? Oui d’une certaine manière, le suspense généré par la suspicion, et par la façon dont Lynch manipule le temps et l’espace, mais pour moi, le suspense n’est qu’un prétexte pour une peinture très sombre de cette ruralité irlandaise, pour un roman très noir à l’écriture pourtant lumineuse, toute éclairée par une pure poésie du quotidien, comme ici

« Elle est en train de tirer de l’eau à la pompe lorsque l’ombre fugace d’un oiseau effleure les pavés; il plane tout près du sol, Eskra le voit en levant la tête. De grands yeux noirs, le bec busqué, l’oiseau solitaire bat puissamment des ailes pour se percher sur la barrière, à quelques mètres d’elle.[…] Un maître de l’air, qui saisit les autres créatures entre les serpes célestes de ses serres. Il a dû s’égarer dans le désordre des vents. »

mais aussi par la pure qualité de plume de Lynch, simplement

« Il jette son mégot dans le fossé et entraîne la jument dans la montée. Palpite en lui une réminiscence très ancienne, l’avant-goût de confiture de mûres cueillies sur les haies. Face aux collines, il a l’impression de pénétrer le règne d’un temps différent. »

Tout commence par un enfer, une tragédie chez Barnabas Kane, émigré irlandais revenu au pays en 1945 (dans le Donegal ) avec son épouse américaine Eskra, rencontrée à New York alors qu’il travaillait sur les chantiers de construction des buildings. Ils ont repris une ferme où Barnabas élève des vaches et où Eskra s’occupe de ses ruches. Le fils Billy, un point de crispation dans le couple, se livre en plusieurs chapitres dans lesquels on découvre sa vie cachée, celle dont ses parents ne savent rien. De cet incendie de l’étable, vaches comprises, dans lequel va périr aussi Matthew Peoples, nul ne sait s’il s’agit d’un accident ou d’un crime, et bientôt la suspicion va se porter sur Barnabas qui aurait poussé Matthew dans les flammes, tandis que lui-même cherche celui qui les a allumées. Ce sera l’occasion pour les villageois d’exprimer leur solidarité ou leur animosité. Ce qui différencie Barnabas et Eskra ici, et bien que Barnabas soit un « fils du pays », c’est ce qu’ils ont connu, vécu ailleurs, qui les a changés, fait évoluer. Même Barnabas, qui au fond ne s’est pas éloigné si longtemps, est devenu un peu un étranger.

Le récit avance en longues et magnifiques scènes intimistes où les mots nichés dans le fond des esprits s’échappent, hurlants ou silencieux, puis il y a les scènes collectives mais finalement assez rares, où la communauté se fait, se défait, dans un bouillon de sentiments antagonistes parfois saumâtre. On va d’un personnage à l’autre, chacun semble dans sa bulle personnelle, dans ses ruminations; on écoute leurs pensées, on vit rêves et cauchemars jusqu’au moment où les uns et les autres se percutent, quand le monde les rattrape et les confronte. Il y a une grande violence dans le maelström déclenché par l’incendie dans les cœurs et dans les esprits, et cela va aller crescendo jusqu’à la fin. 

 L’occasion est là pour des portraits rugueux, pleins d’aspérités sur lesquelles l’imagination s’accroche pour faire apparaître ces visages au lecteur

« Le visage de Matthew. […]Son visage comme une carte au tracé bien connu. Les hauteurs abruptes des pommettes, le lacis de veinules rouges sur les méplats des joues, comme si le cours d’un fleuve immense y était inscrit. Sur sa peau les sillons creusés par le vent. L’expression engourdie des yeux bleus, la retombée des lourdes paupières qui lui donnait cet air ensommeillé, les mottes de terre attachées à ses semelles et ses cheveux blanchis, l’apparence d’un homme lent dans ses réactions. Un peu comme un dormeur dérangé dans son rêve. »

ou bien tendres et doux comme celui d’Eskra, par touches plus suggestives que descriptives:

« Au creux de ses oreilles la musique des abeilles, puis le silence de la maison. Eskra Kane est dans l’entrée, toute fine dans sa robe bleue qui rappelle la couleur de ses yeux. Ses mèches brunes glissent sur son visage quand elle retire son chapeau pour l’accrocher au museau retroussé de la rampe d’escalier, son voile d’apicultrice drapé par-dessus comme un tulle de mariée. La lumière jaune resplendit dans le salon et fait reluire le bois sombre du piano. Elle pousse un soupir. »

Ce portrait est celui d’Eskra, mais aussi de la lumière qui l’entoure, qui émane d’elle, le reflet de tout ce qu’elle dégage; c’est tellement beau que j’aimerais lire ce livre à voix haute. L’assemblage des mots est magique et rend incroyablement bien l’atmosphère presque irréelle qui souvent domine le récit…

L’histoire contée est très noire, l’ambiance rude de cette Irlande rurale est rendue à tel point qu’on sent le vent et la pluie, l’odeur du feu de tourbe et celle de l’étable, comme celle de la fumée et des flammes qui ravagent la ferme de Barnabas. On entend aussi les abeilles des ruches d’Eskra, et on voit cette belle femme, diaphane dans les rayons du soleil.

Il y a trois axes dans ce livre: l’amour si fort qui lie Eskra et Barnabas

« Quand ils dansaient ensemble, la chaleur de sa paume collée à la sienne. Les yeux dans les yeux, si proches l’un de l’autre qu’elle voyait son propre reflet dans le rond noir de sa pupille, forme évasive s’efforçant d’affermir ses contours à l’intérieur de lui. La brillance de sa peau hâlée dans la clarté défaillante demeure ancrée en elle, instant conservé dans toute sa perfection, souvenir invulnérable au temps et à l’oubli. En le voyant aujourd’hui dans la cour, le dos un peu voûté, elle est visitée par une vision fulgurante, la vie de Barnabas se déployant dans son entier, et avec elle l’image de la vieillesse future, le déclin de sa splendeur; la saisit alors une émotion inattendue, un jaillissement de compassion intense et sincère et, en même temps, une envolée d’amour pur qui s’échappe d’elle comme un oiseau. »

 la sagesse raisonnable d’Eskra et l’entêtement un peu obtus de Barnabas, la tendresse de l’une pour leur fils Billy et la rudesse et l’incompréhension de Barnabas pour son garçon, mais l’amour; ensuite il y a l’incendie et les questions autour du drame, un fil conducteur sur lequel se tissent tous les sentiments et ressentiments de la communauté, et enfin, il y a la nature. C’est ici pour moi que l’écriture et la poésie sensuelle de Lynch explose, dans des bouquets visuels, sonores, odorants absolument époustouflants; qu’ils soient doux et lumineux ou dans la bourrasque, dans le minuscule (« Un rouge-gorge passe, fulgurance vermillon qui file au cœur de la feuillée » ) ou l’immense, ces envolées sur la terre d’Irlande, sa dureté ou son évanescence, c’est là que j’ai trouvé le sommet du talent de Lynch.

« Ces journées pluvieuses ont réveillé la campagne, les herbes folles percent impatiemment la terre. Partout s’exprime la férocité du printemps, ce soulèvement contre les forces de la mort qui renferme un déploiement de puissance continu, capable de dérouler des bourgeons et de tirer la fleur de son bulbe. Il sent vivre à l’intérieur de lui une part de cette férocité et entend résonner contre la voûte du ciel les échos du chant de son âme. »

Le talent d’associer « la férocité » au printemps, de « tirer » les fleurs de leur bulbe et de faire du printemps un « soulèvement contre la mort ». C’est magnifique, non ?  Pure poésie qui s’accorde à la noirceur de l’histoire, qui dit cet endroit soumis à des forces contraires en permanence, chez les humains comme dans leur environnement. 

Eskra est mon personnage préféré de ce roman envoûtant. Parce que venue d’ailleurs elle n’entend pas céder à l’humeur chagrine, à la méchanceté, et qu’elle a la force de se défendre, de défendre Barnabas, parce qu’elle a la distance nécessaire pour ça, ainsi que l’amour et l’intelligence. Ainsi va-t-elle se dresser face au vieux McLaughlin, sentencieux et accusateur:

« Et tant que j’y suis, je vais vous dire autre chose. J’ai beau être américaine, j’ai du sang irlandais dans les veines, comme vous. Le problème avec vous tous, c’est que vous accordez trop de place aux souvenirs. Vous vivez uniquement dans le passé. C’est la règle, par ici. Vous vivez en compagnie de fantômes, en vous apitoyant sur votre sort. Le regard constamment tourné en arrière. Incapables d’envisager l’avenir, de faire progresser ce pays. Elle s’interrompt pour reprendre haleine. Et j’ai encore une chose à ajouter : Barnabas Kane a toujours été un modèle d’honnêteté, et voyez où ça l’a mené. Ce fichu incendie a tué tout notre bétail, et j’ai bien cru perdre Barnabas en même temps. Nous nous dispenserons très bien de vos âneries moralisatrices, Mr McLaughlin. »

Je ne vous parle pas tellement plus de la trame, de Billy – personnage très important, Billy – du chien Cyclope, de la jument et de tous les individus qu’on rencontre. Voici un livre profondément triste, il faut le dire, les yeux se noient souvent, un livre puissant, brutal, sensuel, absolument envoûtant. Une merveille sur le fond, sur la forme, sur la trace qu’il laisse en soi des premiers mots à l’épilogue. J’imagine que ça fera plaisir à mon ami qui voulait me convaincre que s’il y a des romans sympathiques dans la littérature irlandaise, il y a bien plus –  je le savais déjà, je crois, mais il lui semblait anormal que je n’aie pas lu CE roman-ci  –, il y a « La neige noire » de Paul Lynch, énorme coup de cœur. 

 Duke Ellington, qui fait danser Eskra et Barnabas, jeunes amoureux à New York.

« Un seul parmi les vivants »- Jon Sealy – Albin Michel/Terres d’Amérique, traduit par Michel Lederer

« Fin août. Un samedi. La canicule. Le rougeoiement du soleil du soir, la clarté des étoiles et même la chaleur de l’été qui persiste à cette heure écrasent la plaine, pareille à une fournaise alimentée par quelque veilleur de nuit. Le shérif Furman Chambers rêve de chevaux:[…] »

Voici encore une nouvelle voix, une belle plume qui arrive chez nous par cette collection Terres d’Amérique et le talent de celui qui la dirige, Francis Geffard. On ne peut que le remercier, nous, lecteurs curieux de nouvelles écritures américaines de nous faire ainsi découvrir de jeunes talents. Et Jon Sealy en est un avec ce premier roman auquel il ne manque rien : une trame solide, des personnages décrits en finesse et en profondeur, un sens du rythme aussi et enfin de l’intelligence sans pesanteur.

Ce roman peut se lire comme un policier – il y a un shérif et une manière d’enquête – ou un roman social, moi je l’ai lu juste comme un roman, et c’était bien comme ça, je ne suis pas grande adepte des catalogages.

Nous voici en Caroline du Sud en 1932, pleine époque de la Grande Dépression et de la prohibition ( qui cessera en 1933 ). L’été caniculaire et Larthan Tull règnent sur la petite ville de Bell et le trafic d’alcool. Mary Jane Hopewell, vétéran de la Grande Guerre, marginal, tente de faire son trou dans ce trafic. Ah oui, Mary Jane est un homme au fait… Un soir, devant le Hillside Inn tenu par Dock Murphy, Lee et Ernest, deux jeunes hommes du coin sont retrouvés morts par balle. Le shérif Chambers, 70 ans et fatigué, plutôt coulant sur le respect de la loi concernant l’alcool, peinant à lâcher prise avec son boulot se rend sur les lieux. Ainsi va commencer non seulement l’enquête, mais aussi les rencontres avec plusieurs personnages: la famille Hopewell, Tull le « magnat du bourbon » et sa fille, ses acolytes et plusieurs autres qui interagissent dans l’histoire. Bien sûr, la plume intelligente de Jon Sealy ne manque pas de décrire le cadre social et économique d’alors, ce qui contribue à donner de la profondeur à l’ensemble, ce qui permet aussi de mieux comprendre les actes des protagonistes, leurs motivations et leurs raisons, on trouve alors toutes les excuses du monde aux écarts de conduite de plusieurs d’entre eux.

Dans la ville, c’est la filature qui fait vivre la plupart des hommes et des enfants, comme Willie et Quinn, les fils de Joe Hopewell ( frère de Mary Jane ). J’ai aimé cette famille, depuis le grand-père Abel jusqu’au plus jeune, Willie, un garçon qui réfléchit beaucoup. C’est souvent à travers lui que l’auteur fait passer ses réflexions sur le monde et son avenir. Tout donne à penser que c’est Mary Jane l’auteur du meurtre, mais ceux qui le connaissent n’y croient pas.

« C’est pas lui, affirma Joe. Tu connais Mary Jane.

-Ça pourrait l’être », dit Willie. Toutes les têtes se tournèrent vers lui. « Non? »

-Fils, il y a dans ce monde différents types d’hommes, tous capables de différentes choses. Je sais que tu nous as entendus nous disputer à propos de ton oncle parce qu’il boit trop, qu’il a de mauvaises fréquentations et qu’il fait des choses auxquelles je veux pas te voir mêlé. mais il y a une grande différence entre causer des ennuis et tuer quelqu’un.

-T’as pourtant tué des gens à la guerre, non ?

-Willie ! le reprit sa mère.

-C’était pas pareil. D’abord, on était en guerre, et ensuite, j’en suis pas sorti indemne. On n’y va pas le cœur léger, parce que quand on a tiré sur un homme, on ne s’en remet jamais. »

J’ai aimé dans ce roman l’atmosphère d’un film, d’un bon film des années 40, une ambiance travaillée et bien équilibrée entre l’action et l’atmosphère, c’est cette atmosphère qui m’a séduite et puis le contexte bien sûr. On est avec Chambers et le vieux couple  qu’il fait avec Alma est fatigué, mais la tendresse tient bon, malgré les absences et le travail envahissant. Le bureau de Chambers:

« Il les conduisit dans son bureau, où une carte du comté jaunie avait été accrochée au mur. Une pile de dossiers s’entassait sur sa table de travail à côté d’une machine à écrire et d’un exemplaire de « La route au tabac » d’Erskine Caldwell. »

Ce livre et cet auteur, belle référence et clin d’œil, on se range au côté des amis de Chambers…

On regarde la famille Hopewell, Quinn, dangereusement amoureux de la diaphane Evelyn Tull, bravant les tabous sociaux et familiaux. Joe qui résiste à l’alcool autant qu’il peut, Susannah, la mère et l’épouse, toujours affairée à faire tourner le quotidien, nourrir, laver, calmer. Joe, Quinn, Willie et Abel aussi, tous travaillent à la filature et Abel en est un peu la mémoire. Abel est la sagesse ici, le modérateur des impétuosités de son petit-fils Willie qui est en âge de s’interroger sur son avenir. Willie qui se demande s’il doit trimer à l’usine pour peu mais honnêtement, ou entrer dans la filière « bourbon » et vivre confortablement mais hors la loi…

J’ai aimé la chaleur et l’insouciance des jours quand Abel avait sa ferme et que Willie y séjournait, la quiétude de l’enfance, vite en allée car il faut travailler:

« Quinn et lui couchaient sur une toile à matelas dans la cour, car il n’y avait pas assez de place à l’intérieur de la maison. Une brise chaude soufflait et les grillons chantaient. La journée ils construisaient des forts au milieu des roseaux ou bien escaladaient les meules de foin, et la nuit, ils contemplaient les étoiles. »

Au fil des pages, les personnalités s’affirment, le cynisme des uns et la naïveté des autres

« Un sourire aux lèvres, Tull les observait par la fenêtre. C’était pour cela qu’il vivait, pour l’univers enfoui sous la surface de l’Amérique. Oui, le monde est gouverné par les coïncidences, ce qui explique pourquoi un homme finit derrière le bar et un autre devant. pendant que l’un fabrique l’alcool, l’autre le boit, et un troisième s’efforce de mettre fin au trafic. Les coïncidences expliquaient aussi pourquoi Tull était là à ricaner, un cigare à la bouche, plein de suffisance à l’idée que les deux agents fédéraux ne pouvaient rien contre lui. À l’idée qu’il était au-dessus des lois. »

Je veux vous laisser suivre l’intrigue par vous-même, rencontrer Tante Lou, Alma, Abigail et tous les autres. C’est un livre sur les forces qui s’opposent, sur le pouvoir, celui qu’on croit avoir et celui qu’on a réellement, les luttes entre les puissants et les autres. Jon Sealy parle aussi du monde qui change en apparence, mais où restent immuables les inégalités, les injustices, et la balance toujours penchée du même côté. Les volontés des parents d’une meilleure vie pour leurs enfants et les rêves des enfants d’une autre vie aussi, le combat contre une sorte de fatalité étouffante. J’aime la fin, une autre m’aurait déçue. L’ambiance un peu languissante du Sud, l’errance de Mary Jane poursuivi

« Il parcourut des ruelles où les lumières brillaient toute la nuit, où résonnaient les accents rauques de blues, où des hommes cherchaient un sommeil sans rêve dans les bouteilles de bourbon, où des femmes profitaient de la nature des hommes et de leurs portefeuilles généreusement ouverts pour leur fournir des services qu’aucune épouse n’envisagerait jamais d’offrir. Mary Jane navigua dans ces eaux troubles, riche d’un malheureux dollar, assez pour une nuit mais pas plus. »

La seule justice se trouve à l’instant de la mort, qui rétablit l’équilibre des fléaux de la balance.

Quand Chambers en a fini de cette épuisante enquête

« Il était une relique dans ce XXème siècle, un vieil homme brisé qu’on enterrerait bientôt. un simple nom gravé sur une pierre tombale que les générations futures découvriraient peut-être un jour, sur lequel elles s’interrogeraient et écriraient. De nouvelles nations et de nouvelles vies naîtraient, et la marche en avant se poursuivrait jusqu’à la fin des temps. »

Un roman achevé sur la forme et le fond, dramatique et prenant, des personnages très attachants, une grande intelligence et du brio sans tape à l’œil, une démonstration aussi que cette période de l’histoire des USA n’a pas fini de s’écrire en se renouvelant sans cesse. Et j’aime ça. Coup de cœur !

La chanson du livre par Bessie Smith : « Nobody Knows You When You ‘re Down and Out »

 

 

« Une année dans la vie de Johnsey Cunliffe » – Donal Ryan – Albin Michel/Les grandes traductions , traduit par Marina Boraso

johnsey« Maman disait toujours que janvier est un bien joli mois. Avec le début de la nouvelle année, c’est tout qui recommence. Les visiteurs sont repartis et, si Dieu le veut, on n’entendra plus parler d’eux jusqu’à Noël prochain. On ne s’en rend pas compte tout de suite, mais les jours rallongent déjà. Janvier, c’est aussi le mois où naissent les veaux, et chacune de ces petites vies fragiles nous fait un peu d’argent en plus. On n’a pas le choix, il faut bien tâcher de se renflouer, après tout ce qu’on a dépensé pendant les fêtes, pour des bêtises qui n’ont fait plaisir à personne. La morsure du gel vient tuer tout ce qui pourrait rester de mauvais. Voilà ce qu’il a de spécial, le mois de janvier: il nous rend un monde tout neuf. C’est ce que maman répétait dans le temps, quand elle avait encore des choses à dire. »

Quel beau retour littéraire en Irlande pour moi ! Voici un roman – le second de cet auteur – dans lequel j’ai retrouvé tout ce que j’aime dans la littérature irlandaise – les sautes d’humeur, la force terrienne, l’excès et la poésie mélancolique – et en même temps, une voix très personnelle qui se prête à un personnage à part, un livre dans notre temps et intemporel à la fois.

Construit en douze chapitres, de janvier à décembre, l’auteur nous raconte les jours de Johnsey, un grand garçon de 24 ans un peu simple, aimé et protégé par ses parents autant que faire se peut de la méchanceté des autres, de la violence et de la déception. Le père de Johnsey est mort; il était un homme craint et respecté. La mère du garçon n’est plus que l’ombre d’elle-même depuis la perte de son époux. Et lui, le grand garçon, est souffre-douleur à plein temps; chaque fois qu’il traverse le village, il se fait taper, harceler, insulter…C’est son quotidien, redouté.

Johnsey n’a pas une très haute opinion de lui-même, chaque moment passé hors du foyer aimant le ramène à sa gaucherie, sa simplicité, sa faiblesse. Sa colère est dans ses pensées, mais seulement dans ses pensées, parce qu’au fond c’est un doux. Pourtant son cerveau n’est pas inerte, Johnsey a retenu pas mal de choses du collège, surtout sur les sciences. Il a construit son petit savoir, tourné à sa façon.

« Papa lisait des revues scientifiques, et maman répétait qu’avec un cerveau comme le sien, il aurait pu aller très loin.[…] C’est un comble, pensait Johnsey, qu’un homme tel que lui ait eu un fils aussi crétin. Au collège, miss Malone avait fiat un cours sur la reproduction sexuelle. L’homme envoyait dans le corps de la femme des milliards de spermatozoïdes, mais un seul parvenait à se faufiler jusqu’à l’ovule. Et celui de Johnsey avait gagné la course ? Bonté divine ! À croire que les autres n’étaient pas vraiment dégourdis. »

Ainsi, de jour en jour, de mois en mois, Johnsey prend des coups, puis sa mère meurt, le laissant quelque peu démuni dans sa ferme vide; alors il achète un four micro-onde, il sort peu, et puis un jour, il se fait réduire en charpie par la bande qui se rassemble dans le village, ce qui l’amène à un long séjour à l’hôpital, les yeux abîmés et ça le repose.

« Ça a ses avantages, d’avoir perdu la vue, surtout quand on est certain que c’est du provisoire.[…] On laisse les choses aller leur train autour de soi, et on est dispensé de réfléchir à ce qu’on devrait faire ou dire, aux endroits où on devrait aller. « 

mgf001À la mort de sa mère, il est devenu l’objet de la jalousie des villageois, et détesté car il refuse de vendre ses terres à un consortium qui promet la prospérité à tous. Mais Johnsey ne cède pas en mémoire de ses parents qui ont sué sang et eau sur ces terres pour arriver à assurer de quoi vivre à leur fils quand ils seront disparus .

Au cours de son hospitalisation, il va rencontrer son premier véritable ami, un moulin à paroles surnommé Dave Charabia, et la première femme de sa vie, Siobhán, une infirmière jolie et effrontée qui va continuer à prendre soin de lui, qui en reste tout surpris et en émoi avec le peu qu’il sait de la sexualité, appris auprès de son père:

« De nos jours on leur apprend tout ça dans les écoles. Mon cul, a répliqué maman, fais-le toi-même et en vitesse. Papa a répondu qu’à lui, personne lui avait jamais rien expliqué, et maman a dit Tu m’étonnes, tiens ! Finalement, papa a cédé, juste avant qu’ils n’entrent dans la laiterie. Tout ce bastringue entre les hommes et les femmes, le sexe et tout ça, faut pas que tu te tracasses, ça vient naturellement. C’est compris? Parfait, mon grand. Allez, on va les traire, ces vaches? »

pm6-01_2_3_tonemappedEt là je m’arrête, mais j’ai trouvé l’histoire de ce grand jeune homme très émouvante, il navigue au milieu de la cruauté du monde, rougissant, hésitant, solitaire par la force des choses; chaque chapitre, chaque mois commence par une réminiscence du joli temps où ses parents vivaient auprès de lui et on a de la peine, on l’imagine mangeant seul son plat passé au micro-onde, perdu dans ses souvenirs et ses interrogations, seul. Alors quand arrivent la belle infirmière amicale et Dave, énervant mais présent et attentionné, on se dit que ça va aller mieux…Tour à tour on sourit, on est ému, touché, en colère, on ressent avec Johnsey l’injustice, le poids de la différence qui isole et les stratégies d’évitement que l’on construit quand on veut moins souffrir. Et puis l’année finissant, décembre arrivant, une fin, le soleil qui s’en va, le jour qui rétrécit, l’hiver qui revient inexorablement, la vie de Johnsey, un gouffre de solitude. L’auteur nous permet de vivre de l’intérieur une année de la vie de ce grand maladroit, qui avec ( grâce à ? ) sa naïveté dit parfois des choses si justes, et de ressentir sa souffrance face au monde qui l’entoure, hostile, dans lequel il n’arrive pas à trouver sa place, véritable calvaire après la perte du cocon aimant et protecteur des parents. 

Très belle plume que nous délivre l’Irlande, avec tout ce qui fait la singularité de ce pays petit mais si riche littérairement; du nord au sud, on n’a jamais fini de s’étonner du foisonnement des talents, dépeignant villes et campagnes où des êtres rudes mais d’une sensibilité à fleur de peau passent du rire au larme entre deux pintes, se battent puis s’étreignent, rien à faire, l’Irlande reste une de mes destinations favorites dans la lecture.

Belle traduction pour un texte sensible et fort, couverture magnifique, un gros coup de cœur pour Johnsey Cunliffe.

« Voilà à quoi on reconnait le mois de décembre : il file en un éclair. Vous fermez les yeux et déjà il est passé. Comme si vous n’aviez jamais été là. »