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Livrophage !

« Triangle isocèle » – Elena Balzamo – éditions Marie Barbier

« Interview

-Vous vous appelez Elena Balzamo – vous êtes italienne?

-Non.

-Vous écrivez sur la Suède – vous êtes suédoise?

-Pas du tout.

– Vous avez un petit accent slave – vous êtes russe?

-Euh…Je suis née à Moscou.

-Française , alors?

-Hm…Selon l’état civil.

-Mais enfin, vous-même, vous vous sentez quoi?

Me voici plongée dans l’embarras:

-Je me sens…européenne.

Embarras chez mes interlocuteurs. »

Voici pour moi un exercice difficile, écrire sur le récit et la réflexion d’une femme érudite, née en 1956 dans la Russie soviétique, Russie qu’elle quitte définitivement pour la France en 1981.

Elena Balzamo est historienne des langues et littératures scandinaves et grande traductrice. Dans ce petit recueil, la première partie est consacrée en majeure partie au père suédois d’une amie de l’auteure, son amie Marina. Elena Balzamo va se pencher longuement sur la biographie de cet homme qui retourne assez vite en Suède et espace ses visites à sa famille russe, ce qui fait que Marina n’a pratiquement plus de lien réel avec son père.

« Venu en URSS comme journaliste au milieu des années 1950, son père avait rencontré sa mère, l’avait épousée, une fille était née de cette union. Peu après, il était retourné en Suède sans emmener sa famille. Qui ne l’avait pas voulu : lui, elle ou les autorités? Marina ne le savait pas, on évitait ces sujets chez eux. plus exactement, chez elles, car la fillette grandissait entre sa mère et sa grand-mère, laquelle ne portait pas son gendre dans son cœur, loin de là: « Elle disait qu’il lui avait gâché sa carrière. » »

Il va s’avérer que le bonhomme travaillait pour le KGB et Elena Balzamo va suivre le parcours de cet homme grâce aux bibliothèques, le suivre à Cuba , en Espagne, etc…

Puis il y a la découverte de la France par Elena, Paris, et surtout le sud de la France, très bonnes pages sur le choc total des perceptions. En effet, c’est la lumière, toutes les couleurs éclatantes, brillantes, la volubilité des gens et de la nature, de la vie globalement, tout ça est presque un traumatisme pour Elena qui émerge de la grisaille du béton soviétique, Elena qui n’aime pas le Sud, en France, en Italie , elle n’aime pas…

Il y a aussi la rencontre de l’instituteur communiste français – du Sud – , et sa bibliothèque…

« Fascinée, j’examinais les étagères: j’avais rarement vu une bibliothèque privée aussi amoureusement composée, aussi spécialisée et aussi exhaustive. Son propriétaire devait être un grand lecteur, une personne passionnée par le sujet. Cependant, au bout d’un moment, j’eus l’impression que quelque chose manquait: mais oui, les acquisitions ( et l’histoire ! ) s’arrêtaient à l’orée de la perestroïka – après il n’y avait plus rien. »

Le ton est souvent assez ironique , moqueur, de cette moquerie dont on peut user quand on ne risque plus rien. Car ce que raconte ici l’auteure de ces années à Moscou est de fait indéniable, et pas très drôle, sauf qu’elle y met du sien pour que ce ne nous soit pas sinistre. Ici, au centre de thalassothérapie des apparatchiks où elle est engagée comme interprète:

« À part nous, il y avait encore quelques étrangers, surtout des Africains – on était à l’époque de l’expansion soviétique en Angola et au Mozambique – flanqués de leurs interprètes, étudiants à l’Institut des relations extérieures, des diplomates en herbe. Mais la grande majorité des vacanciers se composait de secrétaires du Parti des régions, gros bonnets locaux, gens âgés – parfois souffrants – qui avaient été récompensés pour service rendu par un séjour ( quinze jours ou un mois, je ne sais plus ) dans ce paradis d’apparatchiks. […].

Pour atteindre la plage, vu l’âge et la forme physique de la plupart des vacanciers, on avait creusé un puits dans la roche pour y installer un ascenseur. Un fois en bas, on empruntait un tunnel qui débouchait sur la plage. Des poissons rouges nageaient dans des aquariums muraux, on marchait sur un tapis rouge qui se prolongeait sur les galets jusqu’à la mer. Un tableau surréaliste. »

Il me semble difficile de dire plus de ce court récit, court mais très riche en informations, en réflexions; celle que je retiendrai est celle sur la littérature comme vecteur de partage, de compréhension du monde, du nôtre et de celui des autres, ces mondes naturels, politiques, sociaux sur lesquels nous avons des idées finalement assez floues, en tous cas imprécises…On sent comme Elena Balzamo porte en elle cet amour de la littérature, ce sens du partage évidemment car traduire, c’est partager. Et vous savez comme j’aime la littérature étrangère et comme je respecte les traductrices et traducteurs. Pour moi, c’est l’axe de ce récit finalement, sur lequel s’enroule l’histoire de la vie de cette auteure vraiment intéressante.

Je reconnais que j’ai préféré la seconde partie où Elena Balzamo raconte un peu de son enfance russe, parle des modes de la vie quotidienne, de l’école, des livres de son enfance, de l’appétit que le manque engendre en fait, je crois. Puis de ce qu’elle perçoit des années plus tard, quand elle retourne en Russie bien après la fin du régime communiste. J’ai beaucoup aimé l’humour savoureux, fin et percutant, voire assez vache !

Je vous propose de lire ce qu’en a pensé ma camarade du blog Sur la route de Jostein.

Enfin, je vous conseille d’aller lire et écouter Elena Balzamo sur le site de son éditrice   https://mariebarbier.com/portfolio_page/alice-bellony-rewald-2/

« Les femmes de Heart Spring Mountain » – Robin MacArthur – Albin Michel/Terres d’Amérique, traduit par France Camus-Pichon

« Les branches des érables et des chênes cinglent les vitres, les sirènes hurlent dans toute la ville. Une heure que l’électricité est coupée, et tout ce que voient Bonnie et Dean, ce sont ces branches aux feuilles tachetées, battues par le vent, et cette pluie torrentielle. Un ouragan! Les infos l’ont annoncé, il est là. Et bien là.

« Tiens, bébé, c’est pour toi. » Dean tend la seringue à Bonnie. Assise sur le canapé, elle tremble, n’a pas faim, se demande si elle ne va pas vomir dans l’évier de la cuisine. Au lieu de quoi elle retrousse la manche de sa chemise de nuit, se fait un garrot autour du bras gauche avec l’élastique, cherche une veine pas trop dure. Elle y enfonce l’aiguille. Ah ! Cette vague de chaleur immédiate, ce souffle tiède. »

Et voici le premier roman de Robin MacArthur dont j’avais lu, chroniqué et beaucoup aimé le recueil de nouvelles « Le cœur sauvage », parmi mes lectures préférées sans aucun doute en 2017.

J’ai retrouvé ici avec un immense plaisir la belle plume de cette auteure encore jeune qui à nouveau nous fait entrer dans des vies de femmes et de « familles » (entre guillemets parce que le modèle classique de la famille est ici bien chahuté) et puis dans les merveilleux paysages du Vermont. Si j’ai tout de même préféré les nouvelles qui gagnaient en force par leur forme courte ( oui, personnellement j’adore les nouvelles, vous le savez depuis le temps ! ), voici quand même un très beau roman. Il y a là tous les ingrédients que j’aime et en particulier la nature, douce ou âpre selon les moments, des femmes au caractère finement tracé, avec des natures qui les font s’élever ou chuter. Il y a l’amour et la solidarité et un regard tendre que porte Robin MacArthur sur ses personnages.

Bonnie, la mère de Vale, a disparu alors que l’ouragan Irene fait rage sur le Vermont. Vale  fuyant sa famille, vit à la Nouvelle-Orléans, mais au coup de fil de Deb, sa tante, elle va retourner sur les terres natales pour tenter de retrouver Bonnie.

« À dix-huit ans, huit ans plus tôt, elle a tout arrêté, puis elle est partie de chez elle. Elle n’a pas revu sa mère depuis. Elle lève les yeux pour admirer les branches du magnolia. Appuie son front contre le tronc massif de l’arbre.

Elle adore cette ville – sa douce chaleur, sa musique, sa lumière. Et elle déteste sa ville natale – son silence, sa blancheur, ses nids-de-poule, les gens qu’elle y a laissés.

« Bonnie », murmure-t-elle.

Le lendemain matin, elle enfile ses bottes, met quelques affaires dans son sac à dos, retire de l’argent et part à pied vers la gare routière de

Loyola Avenue. »

Le roman navigue sur quatre époques, 1956 avec les sœurs Hazel et Lena, les années 70 avec Stephen qui est le mari de Deb , 1986 avec Deb et 2011 avec Vale et les autres qui ont vieilli bien sûr. Et je n’oublierai pas Ginny et Bird, deux des obstinés accrochés à leurs rêves de communauté et qui ma foi semblent s’en porter assez bien…

Deb, elle, en est revenue:

« Foutu Thoreau ! « s’exclame-t-elle, levant son verre et songeant à l’époque où elle était jeune et idéaliste, où cette bulle temporelle – sa vie à la campagne – lui apparaissait comme un fruit parfait, avant de finir par brunir, vieillir, fermenter, devenir d’une complexité insondable.

Elle ferme les yeux et voit Bonnie sous une pluie battante, Bonnie sur un pont, ses poignets maigres, ses os meurtris. Va-t-on la retrouver? Helpless, impuissante:  Helpless, se répète-t-elle, fredonnant la chanson de Neil Young, celle que Stephen préférait. »

https://youtu.be/qOv9nwuC67Y

Des années hippies à l’année 2011 quand naît le mouvement Occupy Wall Street, avec ces femmes qui vont se retrouver pour chercher Bonnie et se tenir le cœur au chaud, autour de Hazel qui disparaît peu à peu, de Deb qui lui tient compagnie, de Vale qui a réussi à démêler le fil de l’histoire de toutes, de chapitre en chapitre on s’attache inévitablement à ces héroïnes. Je ne peux pas oublier les quelques hommes du roman, Stephen donc, le mari de Deb et le père de Danny, Lex, mari de Hazel et amant de Lena – et donc le grand-père de Vale – , et Neko le petit ami de Vale. Il faut un peu s’accrocher au début pour comprendre la filiation, mais finalement de vieilles survivances des communautés hippies font que ça n’a pas autant d’importance que ça, c’est l’amour porté aux autres qui est important. C’est peut-être donc dans la construction un peu en équilibre instable que ce roman pèche un peu, mais c’est tellement beau…qu’on s’en fiche !

 Lena a ce qu’on appelle une coquetterie dans l’œil et vit dans la forêt en compagnie d’Otie, chouette borgne.

« Otie se réveille et sautille autour de moi, humant l’air, à l’affût, poussant un hululement occasionnel. Est-il destiné à une partenaire dans les parages? Avec son œil unique, son aile cassée. Nous faisons la paire, lui borgne et moi qui louche de l’œil gauche. « On est définitivement impossibles à aimer, toi et moi. »,[…] »

J’ai adoré Lena, c’est elle que j’ai préférée entre toutes, même si Vale est elle aussi très attachante…et en fait toutes les autres aussi…J’ai adoré Lena qui met sous la plume de l’auteure à mon avis ses plus belles pages, car Lena aime avant tout la nature sauvage, les oiseaux, les plantes, et en compagnie d’Adèle, une indienne, elle apprend les remèdes traditionnels entre autres choses.

Lena écrit des lettres inattendues, s’adressant aux arbres, aux oiseaux, à ce qui l’entoure, et rend souvent visite à Adele, son amie indienne:

« On se dirige vers la cabane d’Adele. Adele est ma seule amie, à l’exception d’Otie et des animaux qui rôdent dans ces montagnes: ours, martres, cerfs, wapitis, renards, chouettes et coyotes. La coyote: celui à trois pattes que je surprends presque tous les soirs traversant le pré au loin là-bas, celui que j’entends hurler en amont de la rivière la nuit. Mâle ou femelle, c’est une créature nocturne, comme Otie et moi – il est remarquablement doué pour passer inaperçu. »

Lena est la mère de Bonnie et la naissance de la petite fille tant attendue est décrite avec une belle tendresse, très réaliste, c’est un bout du fil de l’histoire familiale important que Vale rembobine pour remonter à l’origine. C’est là que Robin MacArthur excelle à faire qu’on ne peux jamais juger sévèrement aucune de ces femmes. Vale en revenant dans le Vermont, va remonter dans le temps, recouper les histoires des unes et des autres et mettre en lumière de nombreuses choses, comme par exemple l’ascendance Abenaki par Marie, l’aïeule.

Bon, je préfère vous mettre quelques beaux extraits, mais je rajouterai que ce livre est accompagné d’une belle bande-son conséquente, qui va de Piaf à Merle Haggard en passant par Little Richard, Ruth Brown, Billie Holiday, Missy Elliott , Woodie Guthrie, des mélodies irlandaises et j’en passe !

Ce livre me fera aller voir le Vermont un jour, ce livre est un très joli moment en compagnie de femmes jamais exemplaires, mais toujours intéressantes et surtout très attachantes ( sûrement parce qu’elles ne sont pas « exemplaires »…) sans pour autant faire des hommes de simples faire-valoir, loin de là.

Une belle, belle, belle lecture .

« Il chantait Leonard Cohen dans le grenier à foin, ce fameux été où il avait dix-sept ans et elle huit.[…]

Il prenait sa guitare et Vale l’écoutait les yeux fermés, les paroles déferlant sur elle, s’élevant dans l’air poussiéreux. Elle aimait ces chansons, oui, mais aussi sa voix – gravier et rouille mêlés -, les craquements du toit sous le soleil, et le bruit d’un avion quelque part au-dessus d’eux. Danny chantait « Bird on a wire ».

 

Je termine avec cet extrait qui m’a beaucoup rappelé la première nouvelle du recueil dont le titre est « Silver creek », comme la rivière de ce roman et qui peut-être a servi de point de départ pour celui-ci ? Un extrait empli de colère et de chagrin.

«  »Va te faire voir, Bonnie ! » dit-elle, retrouvant enfin sa voix. Pour avoir préféré la drogue à ta fille. Pour avoir préféré Dean à ta fille. « Va te faire voir » répète-t-elle tout bas, posant le front contre la terre mouillée.

Vale a sept ans. Elle est dans ce même champ avec Bonnie et enjambe les plants de maïs encore verts qui lui arrivent à la cuisse. L’air grésille dans la chaleur de juillet, ou d’août. « Viens ! » hurle Bonnie, courant vers la rivière dans son short en jean et son tee-shirt bleu. Vale s’élance pour la rattraper. Lorsqu’elle la rejoint sur la berge, elle prend la main de sa mère, qui referme les doigts sur les siens. Elle porte la main de Bonnie à son visage, la garde sur sa joue. Plisse les yeux au soleil. Cette main sent le tabac et le citron. Quelqu’un les prend en photo. Puis envoie le cliché à Bonnie – qui l’épingle sur le mur. Vale emporte la photo quand elle part – la main de sa mère, le rire de sa mère : deux épis d’or. Puis Bonnie s’écarte d’elle, se déshabille et plonge dans l’eau froide. »

Et une chanson d’amour, pour un roman plein d’amour(s) :

 

« Un poisson sur la lune » – David Vann- Gallmeister/Americana, traduit par Laura Derajinski

« L’avion amorce sa descente mais San Francisco est invisible, rien que des nuages et de la pluie qui se referment sur l’aile, de la pluie et des centaines de kilomètres/heure, rien qu’un entité horizontale, qui ne tombe pas, qui n’a rien d’assez léger pour tomber. Une pression terrifiante, insistante, paniquée, qui disparaît et réapparaît, provenant d’une source terrible, le souffle d’un dieu en colère.

Jim attend et espère, mais quoi ? »

Un grand David Vann…Je m’étais arrêtée à « Impurs », assez horrifiée par l’angoisse contenue dans et provoquée par ce roman. J’ai donc attendu. Et me voici de retour dans le cerveau dérangé de Jim, père de David et de sa sœur Cheryl, ici encore enfants. Ils vivent chez leur mère Lorraine et vont retrouver leur papa chez l’oncle Doug ( frère cadet de Jim ) pour des vacances. Jim arrive d’Alaska où il vit le reste du temps. Il est dentiste ( vous vous souvenez de Sukkwan Island ? Si vous l’avez lu, forcément vous vous en souvenez ! ) mais n’exerce plus.

« Jim comprend alors que son fils pourrait sombrer dans la même dépression que lui, et dans les mêmes mouvements d’humeur, et dans ces cogitations sur l’existence, lancinantes et infinies, à toujours tout remettre en question. La maladie mentale, une malédiction qui se transmet à travers les générations. À quel moment cela a-t-il commencé, cela remonte-t-il à loin dans le passé? Et combien de générations en souffriront encore? »

Car Jim est malade, son cerveau est malade. Envahi d’idées de meurtres, obsédé par les armes à feu, attiré par le suicide, hanté par Jeannette, sa dernière compagne et le sexe. Bref, je retrouve ici l’histoire familiale, véritable charge de David Vann, charge mentale, affective, qu’il déroule, dénoue et décortique dans ses romans depuis le premier. Et c’est une plongée en apnée dans cette famille, et dans un cerveau malade. Je crois que c’est ce qui me touche si profondément chez cet auteur, qui parfois écrit des choses insoutenables. Ici il n’y a pas de violence physique, mais ce qui se passe, ce que Jim nous dit tout au long des pages est extrêmement perturbant. Pour la simple raison qu’on peut je crois tous y retrouver certains de nos états – passagers ou pas – , de nos perturbations mentales, de nos traumatismes ou de nos obsessions; et ça, forcément on n’est pas toujours prêt à le lire.

Avant la rencontre avec le psy, en voiture:

« -Le psy n’apporte pas grand-chose. S’il était présent lors de mes derniers instants, il prendrait des notes sur ma manière de tenir mon arme. Pourquoi fermez-vous un œil alors que vous braquez le canon sur votre tempe? Qu’est-ce que cela signifie? Avez-vous toujours éprouvé un sentiment d’insécurité? Quand cela a-t-il commencé? Quand avez-vous fermé cet œil pour la première fois?

-Arrête ! hurle Doug.

Le volume surprend Jim, la soudaineté aussi.

-Putain, OK. Pardon, petit frère.

Alors Jim essaie d’être un bon citoyen: il reste assis de son côté de la banquette et ne dit rien, il ne pense rien, il ne s’interroge ni sur la source, ni sur le sens.Impossible d’expliquer comment les pensées ont commencé, de toute façon, comment le désespoir a commencé, comment Jim en est arrivé là, maintenant. »

C’est ainsi que David Vann amène le sujet de la folie, parce qu’il faut bien nommer ce que vit Jim. Je pourrais dire « son père »( ? ) , mais il s’agit bien tout de même d’un roman, écrit avec un talent assez impressionnant.

L’autre symptôme de Jim est une sinusite extrêmement violente qui l’assaille à tout moment, comme dans cet extrait, qui montre aussi assez bien le mode de pensée et d’expression de Jim :

« Il a les genoux douloureux d’avoir dormi sur le tapis, et sa nuque lui fait mal malgré le petit coussin que lui a apporté Gary, mais la douleur des sinus est pire, toujours. Puissante, dès le réveil, de toute cette pression accumulée.

Il se lève, il cherche des mouchoirs et il en trouve une boîte sur le bureau. Il se mouche, c’est comme déplacer des rochers dans une carrière avec un éventail, le genre de truc pliant en bambou qu’une femme apporterait à l’opéra. Ça contre des rochers grands comme des maisons. Rien ne bouge. Il commence à croire qu’une intervention chirurgicale pourrait être sans risque. Allez-y, forez- moi un trou dans le front. Je me contrefous de l’air que ça me donnera, tant que tout s’écoule. »

On est comme sur une vague imprévisible au gré des humeurs de Jim, passant de l’euphorie à l’indifférence froide, du rire survolté à la colère menaçante, du rire hystérique aux larmes incontrôlables. Et on ne peut pas ne pas avoir une pensée compatissante, un flot de tendresse pour les deux enfants qui aiment leur père; on a le sentiment qu’ils n’ont aucune crainte face à lui, qu’ils l’ont toujours connu ainsi, c’est leur père, un point c’est tout.

Dans la voiture, avec Doug, ils chantent :

Quant au titre: séance chez le Dr Brown qui demande à Jim d’imaginer une grotte dans laquelle il entre, et de lui dire ce qu’il voit:

 

« […] et quand il y entre, elle est bien plus grande qu’elle n’y paraissait. Une voûte noire et des formes suspendues, un sol lisse comme la peau d’un flétan, tacheté de vert et de brun.

-Le sol est le dos d’un flétan, dit Jim. Je suis debout sur sa peau et la grotte est très froide, aussi froide que le fond de l’océan.

-Un flétan? Le poisson? 

Jim essaie d’ignorer Brown qui fait foirer sa vision. La caverne qu’il a trouvée semble sacrée, la demeure de son animal totem, et il trouvera peut-être une réponse ici. Il avance sur la chair glissante et observe le mouvement des branchies, la lente respiration. »

 

Je termine avec cet extrait qui dit comment Jim voit l’humanité:

« Croit-on vraiment qu’une vie humaine ait autant de valeur? Si on envisage notre existence, ne serait-ce qu’une seconde, ce n’est clairement pas le cas. Crises cardiaques, accidents de voiture, désastres climatiques, morts par balles, guerre: nous sommes balayés d’une pichenette comme des fourmis, à chaque instant. Nous n’avons aucune valeur, de toute évidence. »

En fait ce livre est bouleversant du début à la fin, même si par moments on déteste Jim, même s’il nous reste opaque, il y a une telle douleur en lui qu’on ne peut pas s’empêcher de le trouver quand même et  malgré tout attachant.

Une lecture difficile émotionnellement, mais magnifique.

« Je voudrais qu’on m’efface » – Anaïs Barbeau-Lavalette – Bibliothèque Québecoise

« Le Bloc est le plus haut de la rue. Y dépasse les autres maisons.

Du dernier étage, tu vois jusqu’à Notre-Dame.

C’est la seule affaire que Roxane aime de ce quartier-là. De sa chambre, elle peut voir loin.

Jusqu’au fleuve.

Jusqu’au bout du monde. »

Ce petit livre est un cadeau de ma fille. J’avais commencé sa lecture avant de repartir de Montréal. Difficile à trouver en France, alors j’ai eu ce petit roman pour Noël et c’est un magnifique cadeau pour qui aime lire et découvrir. Je ne sais pas vous, mais moi rien que le titre me donne des frissons. J’ai donc visité hier le quartier Hochelaga-Maisonneuve- en regardant le plan de la ville, j’y suis passée à pieds sans le savoir – , j’ai fait la connaissance de Mélissa, Roxane, Kevin, Kelly et Kathy, et puis Meg, Marc, Louise, Steve…

J’ai rencontré surtout donc trois enfants de douze ans aux vies d’adultes déjà, trois enfants livrés à eux-même ou presque, qui vivent dans le même bloc, chacun une vie impossible mais qu’ils affrontent avec un incroyable courage. En même temps, ils n’ont pas bien le choix. Je n’ai pas une once de honte à dire que j’ai pleuré du début à la fin, car si certains passages peuvent faire sourire, c’est par un bref retour à l’âge réel de ces gosses, mais ils sont toujours brutalement ramenés à la réalité. Et c’est : père alcoolique, mère toxico et prostituée, beau-père violent et mère alcoolique, papa catcheur et mécano qui perd son job puis perd son combat…La défaite est ce qui règne dans ce Bloc, la défaite, le renoncement, le désarroi, la survie, les addictions mais aussi la négligence. Seul Kevin a un papa qui tient encore un peu debout mais les deux petites…Voici deux fillettes formidables, mais pour lesquelles, on le sent bien, s’amorce le pire pour leur vie future. Pourtant ils rêvent encore, ces enfants, Roxane rêve de Russie et d’Anastasia en écoutant Chostakovith, Kevin de lutte et Mélissa…Mélissa n’a pas le temps de rêver, elle s’occupe de ses deux petits frères. Je ne raconterais rien de plus, ce livre compte 145 pages, juste quelques extraits significatifs. Et vous dire que c’est un merveilleux livre, vraiment.

Roxane va à l’école:

« L’autobus roule dans Hochelaga pis ramasse les détritus.

Roxane regarde dehors. Est pas débile, elle. Est pas pareille, mais est pas débile.

M.S.A. Mésadaptée-Socio-Affective. C’est ça son étiquette.

Y ont pas dit si ça se soignait, ni si c’était contagieux.

L’autobus freine devant l’école. Elle sort, vite. Toujours la première.

Elle traverse la rue vers le dépanneur. »

Et Roxane chez elle:

« Roxane ferme sa porte. Des cris. Des cris. Des mots. Des coups. Son nom. Sa mère qui crie son nom. Roxane ouvre son tiroir. Cherche ses écouteurs, trouve ses écouteurs.

Chostakovitch, les violons. Plus fort, plus fort encore. […] Roxane est une corde, stridente sous l’archet, Roxane vibre, Roxane explose, vole par-dessus la rue, par-dessus les corps morts, par-dessus la marde, jusqu’aux bateaux, jusqu’au fleuve, jusqu’en Russie. Roxane est une symphonie. »

Et Roxane, au concert de la chaise vide:

« Roxane se tient droite, le violon fixé sur l’épaule, le regard ancré dans la foule.

Anastasia est là – c’est correct, c’est correct – Roxane tient l’archet dans sa main pétrifiée.

C’est l’Hiver de Vivaldi, les deux chaises restées si vides au milieu d’une rangée pleine, l’Hiver auquel Roxane s’accroche comme à une dernière bouée. Y sont pas là. »

 

Cette version, nerveuse, comme le cœur de Roxane qui palpite et soudain s’arrête, entre chagrin et colère.

Mélissa :

« Ce soir, Mélissa déménage dans la chambre de sa mère. Parce qu’elle reviendra pas, reviendra plus. Elle a choisi la rue. Mélissa prie pour que l’hiver soit frette à mort. À mort.

Mélissa a douze ans, pis à partir de maintenant faut qu’a kicke la petite fille. Faut qu’a la batte, faut qu’a la tue. Faut qu’a soit plus adulte que les adultes, pis est capable en crisse.

Hier, le beau-père a sacré son camp. Pouvait pu fourrer, y est parti.

Parfait comme ça. Pas besoin d’lui ici.

Mélissa a douze ans pis est capable en crisse. Mieux que personne, même. »

Kevin et son père Steve:

« La porte de la chambre de Kevin s’ouvre doucement. Kevin en sort. La cape rouge sur ses épaules traîne à terre. La maison est silencieuse. Dans le salon, Steve s’est endormi. Kevin s’approche. Regarde son père. Kevin s’approche encore, doucement.

Lentement, il passe ses bras autour des épaules de Steve, monte sur lui. Puis se recroqueville en petite boule contre son torse, où il pose sa tête. Par-dessus leurs deux corps fatigués, il tire la cape rouge, comme une couverture. Et après s’être assuré que son père est bien abrité, Kevin s’endort à ses côtés.

Un temps.

Steve passe doucement son gros bras autour du corps frêle de son fils endormi. »

Je veux rajouter que cette langue québécoise est non seulement savoureuse, mais d’un infinie poésie, parfois brutale comme un coup de poing, avec des expressions si fortes…sans doute le talent d’Anaïs Barbeau- Lavalette y est pour quelque chose bien évidemment avec ce premier roman d’une tendresse infinie pour ces enfants à l’abandon. Et pourtant et pourtant…à lire jusqu’au bout, en succession de tendresse, de naïveté et de rudesse, de violence qui secouent très fort.

Quant à la difficulté de trouver des livres québécois en France, bien moins présents que les écrivains canadiens anglophones, je vous propose ce lien: https://www.librairieduquebec.fr/, qui vend en ligne ( libraires rencontrés à St Malo il y a deux ans) mais peut-être est-ce possible autrement, en tous cas pour les auteurs autres que très fameux ici et ramenés par de grosses maisons d’édition. Pour Anaïs Barbeau-Lavalette, on trouve ce roman en e.book, un autre existe en Livre de poche (« La femme qui fuit » ). Par ailleurs ce livre-ci lui a inspiré un long métrage de fiction, « Le ring » où Kevin devient Jessie qui cumule un peu tout ce que vivent les trois enfants dans le roman.

Voici ce reportage pour mieux connaitre cette écrivaine réalisatrice et documentariste.

Grand grand talent et une empathie, une compréhension de l’adolescence assez rare. Je porte ces mômes dans mon cœur. Coup de foudre !

Bande-annonce du film 

 

« La transparence du temps »- Leonardo Padura – Métaillié/Bibliothèque hispano-américaine, traduit par Elena Zayas

« 4 septembre 2014 à

La lumière crue de l’aube tropicale, filtrée par la fenêtre, tombait comme un éclairage de théâtre sur le mur où était accroché l’almanach avec ses douze cases parfaites, réparties en quatre colonnes de trois rectangles chacune. À l’origine, aux espaces du calendrier correspondaient différentes couleurs, du vert juvénile et printanier au gris vieilli et hivernal, une palette que seul un dessinateur très imaginatif pourrait associer à une chose aussi inexistante que les quatre saisons dans une île de la Caraïbe. Au fil des mois, quelques chiures de mouches étaient venues agrémenter le bristol de points de suspension erratiques;[…] Autant de marques du passage du temps et de mises en garde destinées à une mémoire en passe de se scléroser. »

Croyez-moi, c’est un sacré défi de parler des romans de Leonardo Padura. Celui-ci, comme « Hérétiques », car on a affaire à un grand bonhomme, vraiment un très grand écrivain. J’ai eu l’immense bonheur de l’écouter la semaine dernière à la librairie de Mâcon, Le cadran lunaire. Et j’ai eu les réponses aux questions que je me pose sur cet auteur depuis que je l’ai découvert ( je crois que je n’ai que 2 livres de retard, mais je les lirai, forcément ).

Avec simplement trois bonnes questions du libraire j’ai pu comprendre le père/le double de Mario Conde. Pourquoi il a toujours vécu à Cuba, à La Havane, comment il en est venu à l’écriture lui qui ne rêvait que de base-ball et d’être journaliste sur ce sport ! Et j’ai compris exactement je crois à quel point Conde est son double. Et puis quel homme drôle, clair dans son expression, capable de dire simplement une pensée pourtant complexe…

Bref, je suis repartie éblouie par cette intelligence sans pédanterie, réjouie d’avoir pu dire mon admiration et mon goût immodéré pour les repas de Mario avec ses amis de lycée, la cuisine de Josefina, le rhum et la verdeur persistante des émois de Mario face à Tamara !

« Josefina, avec son invincible vivacité octogénaire, interrompit la conversation en donnant l’ordre de se mettre à table, car il était déjà huit heures et demie et elle voulait regarder son feuilleton à la télé. Elle avait sorti sa meilleure nappe et ses assiettes les plus présentables. Manolo n’aurait qu’à se joindre à eux en arrivant. Cette femme savait encore très bien mener son troupeau rétif. […]

Les invités s’extasièrent devant le spectacle gastronomique offert par la soudaine prospérité financière de Conde: les poulets à la peau brillante, parfumés au feu de bois, les yuccas avec leurs intimités ouvertes et prometteuses et enfin le riz congrí bien détaché, odorant, attirant comme un puissant aimant. Durant trop d’années, ils avaient bien des fois mangé grâce aux arts occultes de Josefina mais ils n’avaient jamais tordu le cou à l’angoisse nutritive endémique qu’ils avaient enduré au cours de leurs vies, comme des millions de Cubains dont les estomacs avaient été surveillés pendant des décennies par le livret de ravitaillement – ou de rationnement ? – qui les empêchait de mourir de faim mais qui ne leur permettait pas de vivre sans souffrir de la faim. Aussi, une fois passé le moment esthétique, se lancèrent-ils à l’attaque. Pas de quartier ! »

Dans ce livre magistral, Mario Conde est sollicité par un vieil ami de lycée, qui n’est pourtant pas de sa bande. Avec Bobby, homosexuel, Padura aborde la condition homosexuelle à Cuba, et affirme son désir de ne pas victimiser systématiquement, dans une volonté de mettre chaque personne à égalité avec toute autre, des êtres parfois épatants et parfois pas du tout en passant par tout ce que peuvent être les gens. Bobby avait une vierge noire à la grande puissance qui lui a été dérobée, et il demande donc à Mario de l’aider à la retrouver.

On va partir ainsi explorer l’histoire de la Catalogne et de ses vierges noires, on partira en croisade, on traversera les Pyrénées en compagnie d’Antoni Barral et de sa vierge noire miraculeuse, et ce à rebours, en remontant le temps de 1989 à 1936, puis en remontant  les siècles pour arriver aux origines, 1291 et le siège de Saint- Jean d’Acre…avec le même Antoni Barral, et ses pieds.

« Il n’ira pas plus loin. Arrivé à cette échéance, il ouvre lentement les yeux et regarde ses pieds : c’est ce qu’il a de mieux à faire, peut-être est-ce la seule chose.À chaque fois qu’il s’est retrouvé dans une situation menaçant d’infléchir le cours de sa vie, il a regardé ses pieds, conscient ou non de ce qui l’incitait à le faire, poussé par un besoin impérieux et secret comme  s’il répondait à un appel supérieur.[…] Mais depuis son adolescence de montagnard, il a regardé ses pieds, dominé par une étrange attraction à laquelle se sont mêlées, à des degrés divers, les sensations d’appartenance et de dépossession, de proximité et d’éloignement. […] Ses pieds, ce sont les chemins parcourus : de l’innocence à la culpabilité, de l’ignorance à la connaissance, de la paix à la mort, de l’agréable promenade et du pénible charroi agreste à la fuite sans retour possible, talonné par l’angoisse et la peur, ce sont eux qui jadis l’avaient mis en marche et qui, finalement épuisés, le conduisent maintenant sur l’ultime sentier. »

Alors vous voyez bien que nous n’avons pas ici une lecture linéaire, facile, sans aspérités, bien sûr que non, l’écrivain nous fait travailler les neurones, nous accordant des pauses quand il nous ramène à La Havane, aux côtés de Mario Conde. Je vais partager quelques passages, mais tout le livre est absolument brillant, jamais ennuyeux, riche en surprises et en connaissances. Les thèmes de réflexion aussi abondent. On est sous le régime de Raul Castro, dans un certain – mais approximatif –  relâchement « libéral », Mario Conde regarde son pays muter, Mario continue à fumer, boire, baiser, et continue son chemin de perpétuelle nostalgie pour l’avant, sa jeunesse ( il fête ses 60 ans ) , il voit ses amis qui vont partir…

Padura avec son talent pour ne pas mettre grossièrement les pieds dans le plat, brode son texte autour de l’histoire de cette vierge noire magique, et c’est un régal de lire ça, et en avançant on comprend bien ce qu’il entend par ce titre si beau : La transparence du temps.

Ce que j’ai aimé, que j’ai toujours aimé chez cet auteur, ce qu’il répète sans cesse avec  force et sensibilité, c’est son amour de Cuba, de sa ville et de son quartier, son sens aigu de l’amitié et son attachement aux valeurs épicuriennes, vaille que vaille. On a chez Conde des accès de mélancolie, et ici plus fort que jamais une sorte de désenchantement auquel il résiste, désirant toujours croire que tout n’est pas foutu…Et d’ailleurs, avec malice il glisse dans la bouche de Bobby au détour d’une conversation le titre du recueil de nouvelles publié en 2016, « Ce qui désirait arriver »…si on réfléchit à ces 4 mots, ça peut mener loin.

Le morceau emblématique de Mario Conde – et de Leonardo Padura –  ( à égalité avec Yellow Submarine des Beatles )

Je n’aime jamais fermer un roman de Leonardo Padura, et dans sa rencontre avec les lecteurs, il nous a annoncé qu’il travaille sur « un roman qui le rend fou ! » , déclarant qu’il pourrait écrire des polars bien ficelés qui se vendraient comme des petits pains, mais qu’il est écrivain et qu’il se lance des défis, pour lui, mais aussi pour ses lecteurs des quatre coins du monde.

C’est tout à l’honneur de cet auteur d’exception de respecter ainsi l’intelligence de son public et de ne pas céder à la facilité.

Que dire de plus ? Ce livre ouvre les publications de 2019, anniversaire des 40 ans de cette maison d’édition de haute qualité. Un merveilleux roman une fois de plus, mi-roman policier, mi-roman historique, mais oublions le catalogage simplement un roman total. J’adore !

« Est-ce cela écrire ? Se transmuer en un autre ? Renoncer à soi au profit de la création ? Essayer de reconstruire ce qui ne peut être restauré ? Manipuler le mauvais spectacle de la vie, vécue sans possible plan préalable, pour en faire une création plus bienveillante et logique, d’une certaine façon moins humaine et pour cette raison plus satisfaisante ? Jouer à être libre ?  Et même être libre ? »