« La peine du bourreau » – Estelle Tharreau – Taurnada éditions

CVT_La-Peine-du-bourreau_7918« Prologue

Dans un claquement sec, la porte de la fourgonnette aux vitres fumées et grillagées se referma sous les lumières nébuleuses et orangées de la prison Allan B. Polunsky Unit.

Vêtu de sa combinaison blanche, les mains et les pieds entravés par des menottes reliées à la ceinture par des chaînes, le condamné E0451 quittait la prison de haute sécurité. Un établissement carcéral aux allures de base militaire perdue au milieu de nulle part. D’austères bâtiments blancs en béton armé, entourés de murs de barbelés tranchants entrecoupés de miradors se dressant vers le ciel. »

Je découvre les éditions Taurnada et Estelle Tharreau avec ce très bon roman.Très bon tant par l’écriture, le choix narratif sur quatre heures. Quatre heures durant lesquelles le gouverneur du Texas, le républicain Thompson, et McCoy, le vieux bourreau, vont s’entretenir, alors que dans le couloir de la mort, Ed 0451 attend son heure. Thompson veut savoir si la demande de grâce pour Ed 0451 est justifiée, McCoy va pour lui pratiquer sa dernière mise à mort après 42 ans de service. Ed, son histoire, « Chapitre 3, 19 h 17 », édifiant sur l’état d’esprit des Texans, et le jeune Ed aux prises avec la domination de son père, de son oncle Randall, et de leur clique. Tous essentiellement racistes.

« C’en était trop pour le père d’Ed qui ne pouvait tolérer des « nègres » mangeant, buvant, se divertissant aux côtés de Blancs. Il prévoyait des hordes noires déferlant sur l’héritage économique et culturel des Blancs. Il entrevoyait une Amérique où le Blanc n’existerait plus, une race américaine abâtardie, une société décadente à l’image de tous ces hippies drogués et fornicateurs, une société percluse de criminels impunis. »

640px-PolunskyUnitWestLivingstonTXCes mots résonnent fort à mes oreilles…Ed devra, sous pression, aller travailler à Huntsville, alors qu’il envisage, jeune marié, d’aller travailler dans le Kentucky:

« À Huntsville, la boucle est bouclée. Alors maintenant que ce foutu moratoire est oublié, on va avoir besoin de monde pour redresser la barre, alimenter les prisons et le couloir de la mort. Tu comprends ce que je veux dire, mon garçon?

-Oui.

-Un Texan n’a rien à faire dans le Kentucky.

-Tu peux compter sur moi, oncle Randall. »

Le policier lui serra la main pendant que le père et le beau-père lui tapèrent sur l’épaule.

« Tu peux être fier de ton fils et toi, heureux d’avoir marié ta fille à un vrai homme du Sud. »

Il tendit un verre au jeune homme.

‘Félicitations, Ed! « 

En 1976, Ed était trop faible et trop confiant en ceux qui avaient tout pouvoir, son père, les hommes du vieux Sud, sa patrie et Dieu pour ne pas être rattrapé par la réalité et hanté par le doute, quelques années plus tard. »

Ce livre est remarquable parce qu’il explore tous les points de vue; un avertissement au tout début de l’édition précise que ce livre est bien un roman, que les opinions exprimées ne reflètent pas celles de l’auteur. Le vieux bourreau va égrener en 4 heures ses souvenirs, les pires, au Gouverneur, qui sera déstabilisé. Estelle Tharreau en avant-propos précise qu’elle a pris peu de libertés sur les lieux et les procédures, mais les deux prisons citées – Polunsky et Walls- existent bien et le système carcéral décrit fonctionne bien ainsi au Texas. Le vieux bourreau, au Gouverneur:

« On nous a entraînés à piquer. Les médecins et le personnel médical refusent de le faire à cause du serment qu’ils ont fait de sauver des vies, pas de les ôter et bla-bla-bla. C’est toujours la même rengaine: « On exige que ces monstres soient enfermés, tués ou torturés, mais ce n’est pas à nous de le faire! On veut bien parler, conseiller, ordonner, mais pas se salir les mains! »

-C’est une attaque personnelle?

-À vous de voir.

-Et pourtant, je suis là, ce soir.

-Vous avez demandé à me parler, mais allez-vous également demander à appuyer sur le bouton? Même sans aller jusque- là, serz-vosu présent à l’exécution si vous la maintenez?

Thompson détourna la tête quelques instants.

-Non! Bien sûr que non. C’est l’affaire du bourreau, le type nécessaire, mais aussi le sadique qui prend son pied à tuer ses congénères.

-Je ne pense pas que les gens vous voient comme cela.

-Je peux vous assurer que dans l’esprit de pas mal de gens, entre els criminels et nous, la frontière est parfois mince. En Europe, c’étaient même de véritables parias. Eux et leurs familles.

-Oui, mais l’Europe…Un ramassis de rêveurs et de donneurs de leçons. »

Mark Britain from Houston, USA - Day trip to Huntsville The Huntsville Unit has the nickname "Walls Unit" because the unit has red brick walls. CC BY-SA 0 File:HuntsvilleUnitBrickWalls.jpg Created: 26 January 2008

Mark Britain from Houston, USA – Day trip to Huntsville CC BY-SA 2.0 File:HuntsvilleUnitBrickWalls.jpg Created: 26 January 2008

Les criminels présentés sont fictifs, leurs actes inspirés de faits réels multiples, qu’elle a choisi d’édulcorer. Voilà les précisons données avant la lecture. Quant à moi, je trouve cette manière d’écrire, ces 4 heures, très efficace. 

il est bien compliqué de parler de ce roman, qui est affiché comme étant un thriller, terme qui me laisse toujours perplexe.  Il y a bien ici un suspense, c’est vrai, mais pour moi, ce qui fait la force du livre, c’est bien le sujet exploré ou exposé, sujet qui se prête tant à la polémique, et parlant des USA  c’est peu de le dire.

La vie d’Ed 0451 est narrée au fil des heures, ces 4 heures aux dernières minutes fatidiques. Je n’ai pas l’intention d’en écrire plus que ça. Ce roman est très intéressant, très bien écrit, amène un regard et une réflexion sur ce sujet clivant s’il en est. Les mères ravagées, qu’elles soient celles des victimes ou celles des condamnés, les criminels – et ce sont parfois les mêmes -, les scènes de prison et celle du couloir de la mort, celles de ce « rituel » de la mise à mort ne sont pas faciles à lire, surtout quand au fil des mots du vieux bourreau surgissent les erreurs policières et judiciaires, mais aussi les meurtres odieux, tout ce qu’il y a de pire dans la foule humaine. Ou le cas Caldwell, une histoire atroce, juste ces quelques mots:

339px-thumbnail« -Si Caldwell n’était pas en prison, il serait SDF comme à chaque fois qu’il fuyait ses familles d’accueil et comme il l’était avant de tuer son dealer parce qu’il sentait les poubelles, soi-disant. S’il échappe à l’injection, on va l’expédier à l’asile ce qui revient à peu près au même que la prison. Si sa peine est commuée en peine à perpétuité, il retournera avec les droits communs. Vous savez combien de passages à tabac et de viols, il a subi pendant sa détention avant de rejoindre le couloir de la mort? Je suis avocat de la défense, mais pas abolitionniste. Je suis convaincu que Caldwell n’est pas totalement responsable, mais c’est un danger pour lui-même et les autres. C’est trop tard pour lui. »

L’avocat se leva et lança deux billets sur la table.

Il vous a dit ce que représentaient ses dessins?

-Non, mais je les ai vus. Ses parents étaient des toxicomanes qui vendaient les jouets et l’aide alimentaire de leur fils pour payer leur dose. Ils le calmaient à coups de câble électrique et de tuyau en cuivre. À 6 ans, les flics l’ont retrouvé le crâne défoncé sur un tas d’ordures. »

McCoy résuma cet entretien qui le remuait encore trente-trois ans plus tard. Le gouverneur se pinça les lèvres et un malaise fit vaciller l’autorité de son visage avant que le bourreau n’ajoute:

« C’était la première fois que j’ai eu envie de pleurer pour un Noir »

Le ton est posé, pas de pathos à aucun moment. J’ai beaucoup aimé ce livre pour cette raison en particulier. Cela dénote le fait qu’Estelle Tharreau ne prend pas ses lecteurs pour des idiots. Une réussite sur un sujet difficile, récit remarquablement mené et sur lequel, si besoin en était, j’ai confirmé mon point de vue. Fin de lecture en état de consternation. Par le fait qu’il est malaisé de faire partie d’un monde où tout ça existe bel et bien, encore. Menée jusqu’au bout sans temps mort, cette exécution m’a retourné le ventre sur cette phrase finale ambigüe à souhait.

« Un moment de plénitude et d’éternité à l’instant où le cœur du bourreau Ed McCoy cesse de battre. »

Bravo!

Anna, femme de bourreau – Anaïs Hébrard, Editions Mon autre France (St Pierre & Miquelon )

3a66ab_b6fcc80d1b354ccb91e73d489a694312_mv2Voici un post d’amitié pour une pièce de théâtre écrite par Anaïs Hébrard, dont j’ai chroniqué ici le roman « Rebecca de Winnipeg » aux éditions de l’Aire ( Suisse ). Ce roman fantasque, très original, poétique et triste bien qu’on rie beaucoup aussi…bref, ce roman m’avait vraiment plu. Anaïs, je l’ai ensuite rencontrée et elle est comme elle écrit, vive, drôle, parfois triste bien sûr, mais dans tout ça, elle développe une énergie incroyable.

ICI une courte biographie.

A Saint Pierre et Miquelon, où elle s’est établie, elle dirige une troupe de théâtre amateur, et a écrit « Anna, femme de bourreau » pour son groupe d’adolescents. Cette pièce a été présentée le 14 juillet 2019 lors du TOMA – Théâtres d’Outre-Mer en Avignon. Jouée devant une salle comble, elle a donné lieu à une ovation debout en fin de spectacle. Car, dites ! Ce n’est pas rien de déplacer une jeune troupe de Miquelonnais jusqu’en Avignon !

J’en viens à la pièce, courte, mon post sera court, mais je veux dire comme j’ai retrouvé avec plaisir la fantaisie, la drôlerie, le sens de la répartie d’Anaïs Hébrard, les mêmes que dans Rebecca. le sens de l’histoire – avec et sans H – bien à elle ici. Car Anna, qui entretient tout au long de la pièce un dialogue avec Marie-Antoinette (oui, c’est comme je vous le dis) fait partie de ces victimes des « grandes décisions », ici la première condamnation à mort à Saint Pierre et Miquelon. Une guillotine est arrivée et on a  trouvé un bourreau, le mari d’Anna.

guillotine-g03de9e3fb_640Ah la douce et pauvre Anna… Elle travaille de bon cœur pour le Gouverneur et son épouse – qui choisit bien mal ses amies -, mais dès que le reste de la population sait que son époux va couper une tête, elle se retrouve mise au ban, maltraitée par les autres personnes de son entourage, même Jules, son collègue de travail, la lâchera. Alors elle dialogue avec la Reine à la tête tranchée, et continue à travailler de bon cœur. La fin est triste, triste. Et finalement parle bien des penchants regrettables à toutes les époques. Anna, bouc émissaire de la rancœur, de la colère, de l’idiotie surtout. Pauvre Anna, elle qui est fine et honnête, elle qui blêmit à l’idée que son mari fasse le bourreau, elle qui va chercher comment éviter ça…n’y arrivera pas. Belle description de la vindicte aveugle et bornée du bon peuple,

 » LA LINGÈRE.- Ah, je l’ai pas vue. Tiens, des draps tout prop’ et la nappe, elle est sur le dessus.

JULES.- Y a pas vraiment de différence entre une nappe et un drap.

LA LINGÈRE.- Ah si. Moi, je voudrais pas bouffer sur une nappe où qu’on aurait fait des cochonneries dedans. Une nappe c’est une nappe. Tu voudrais, toi, qu’on serve ton potage dans un pot de chambre?

JULES.- Pourquoi pas!

LA LINGÈRE.- L’Anna, elle serait capable de servir à manger sur des draps. C’est une crassouse, j’ai toujours dit, moi.

JULES.- Fous-lui la paix. Elle en a déjà pas tant que ça, de la paix. Quand on se marie, c’est pour le meilleur et pour le pire.

LA LINGÈRE.- Ben moi,  c’est pour le meilleur, point. Le pire, il se le garde, mon bonhomme. Oh, p’têt’ qu’elle aime ça que son homme il participe à la grande boucherie. elle a toujours été bizarre, l’Anna, tu trouves pas, Jules? »

20211013_160814 (1)Mais également traitement sans aucun ménagement pour la bourgeoisie de l’île, imbue d’elle-même et toujours pleine d’assurance, Anaïs Hébrard dénonce Dame Bêtise, qu’elle soit d’ici ou de là. Anaïs Hébrard rend ceci avec des changements de ton et de langage, dont un qui montre qu’Anna est la plus adaptée à toutes les situations, donc, la plus fine.

« ISMÉRIE ( en coulisses).- Anna, dès que vous aurez fini, vous irez aider en cuisine et n’oubliez pas d’astiquer le piano. Il y aura un concert ce soir. Vous savez comme moi que la musique adoucit les mœurs, nous en avons bien besoin en ce moment!

-ANNA.- Madame n’a pas encore dit ce qu’elle désirait pour le dîner?

-ISMÉRIE.- Ah, suis-je bête! Demandez à Jules, j’ai encore tant à faire et les fleurs n’ont pas été livrées.

-ANNA.- Jules, quoi qu’il y a de prévu pour l’dîner? »

Les réparties volent, les voix prennent son – celle d’Agathe est particulièrement crispante – et la voix off de Marie -Antoinette m’a laissée perplexe dans ses propos. On l’entend comme femme ou comme Reine, et ça rend notre jugement du personnage – pour autant qu’il faille le juger – assez malaisé !  Bien joué Anaïs !

En tous cas, j’ai pris du plaisir à cette brève lecture, vive et avec un fond profond. De l’émotion sans tomber dans le mélo, jamais !20211013_160814

Pour finir, le début de la fin…

« LE GOUVERNEUR.- Anna, nous ne partons plus en Guyane. Il nous est impossible de vous//

ANNA.- Je sais, Monsieur.

LE GOUVERNEUR.- Oh, ne faites pas cette triste mine. Vous retrouverez bien de l’ouvrage, débrouillarde comme vous êtes.

ANNA.-Je crois pas, monsieur.

LE GOUVERNEUR.- Oh, rancunière? Bien, nous n’avons pas de temps à perdre. Oh, une idée folle me vient. Faites-nous donc un petit panier et nous irons tous déjeuner au Diamant, il fait si beau, le soleil brille. Un peu d’air frais fera le plus grand bien à nos invités; à mon Ismérie aussi. N’est-ce pas, ma chère?

ISMÉRIE.-Quelle délicieuse idée. Je vais demander cela à Jules. Jules, mon cher Jules, si vous pouviez nous préparer une corbeille avec le repas? Ajoutez un peu de champagne. Anna, à notre retour, je préfère ne plus avoir à vous croiser. »

Jules, celui en qui on espérait un peu moins de sottise, clôt la conversation en apothéose de cruauté.

Très belle démonstration, pleine de poésie et de tendresse pour Anna, et merci à Anaïs de son amitié.