« Si vulnérable » – Simo Hiltunen – Fleuve Noir, traduit par Anne Colin du Terrail

« Le loup fourrageait en grognant dans les entrailles fumantes de l’élan. Il arrachait des lambeaux de chair et écumait de fureur. L’adolescent se sentait à trente mètres et tremblait de peur. Le naturel avait basculé dans l’irréel.

Le garçon avait treize ans. Il avait fui une demie-heure plus tôt dans la forêt, par vingt degrés au-dessous de zéro, parce que son père administrait encore une fois une raclée à sa mère. Il avait les oreilles gelées et l’haleine embuée, mais ne voulait pas rentrer chez lui. Il avait moins froid seul. »

Bienvenue en Finlande où il fait froid et où on meurt, qu’on soit un élan sous les crocs du loup ou une femme, une petite fille, sous les coups du père. Pour tout dire, ce roman fait froid dans le dos, et franchement, la Finlande n’entre pas dans mes envies de voyage après cette lecture. Mais c’est un livre qui en plus d’être addictif propose une réelle enquête sur les violences familiales, sur les meurtres familiaux, sur la violence et la ruine des familles que génère l’alcool, sur la vulnérabilité des êtres et en particulier des enfants, saccagés. 

Ce début du roman présente en quelques pages la genèse d’un meurtrier avec un parallèle entre le loup et l’homme.

On va retrouver ce lien au long des chapitres ainsi que de nombreuses références à l’œuvre de Nietzsche.

« Friedrich Nietzsche a dit que la pitié était une maladie. D’après lui elle rend passif. Il accordait plus de valeur à la souffrance, car elle pousse à agir. Quelle que soit la nature de la pitié, mes sentiments sont sains, ceux de tueurs malsains. Ils naissent de la peur. »

Puis on entre dans l’histoire et l’enquête avec Lauri Kivi journaliste au Suomen Sanomat, quotidien de Helsinki. Lauri est chroniqueur judiciaire, il se charge le plus souvent d’investigations et d’analyses approfondies sur la société finlandaise. Lauri est célibataire et au fil du livre sa vie personnelle nous est racontée, c’est un fil conducteur important, autour duquel son terrain d’enquête se tisse . Tout commence ainsi:

« Quatre morts dans le quartier de Toivola à Helsinki

Communiqué de la police de Helsinki, 08 .06.2013 

La police a découvert les corps de quatre membres d’une même famille dans une maison individuelle située Vislauskuja,, dans le quartier de Toivola, le lundi 08.06.2013 à 03 h 34.

Le père de 49 ans, la mère de 38 ans et leurs deux fillettes de 4 et 9 ans sont décédés des suites de violences. La police n’exclut à ce stade aucune hypothèse. Pour des raisons liées à l’enquête, aucune information sur le mode opératoire ne peut être divulguée à l’heure actuelle. La police publiera un nouveau communiqué demain mardi avant 13 h 00. »

Ce drame en évoque d’autres dans l’esprit de Lauri qui va se lancer dans l’enquête taraudé par sa propre histoire, celle qu’on découvre avec horreur au fil des pages, et qui est celle semble-t-il de nombreuses familles en Finlande. L’alcoolisme tient un large rôle dans ces ravages familiaux, et on se trouve assez effaré par ce qui est raconté là sur cette société ( on trouve quelques articles de presse sur le sujet ).

Ce livre pourrait être sinistre. Bien sûr sur le fond il l’est, mais c’est un roman et l’auteur utilise à bon escient son sens de l’humour, le héros Lauri Kivi pratique bien l’auto-dérision – bon remède à l’angoisse provoquée par ce qu’il découvre – le langage des protagonistes est souvent très grossier et même vulgaire, on peut le dire, car ceux qui le parlent sont vulgaires jusqu’à la nausée. Comme leurs actes sont immondes. Mais Lauri, lui, est cultivé et c’est sans doute ce qui le sauve du pire; il a su établir des remparts contre ses démons grâce à ses savoirs, c’est un homme qui pense et réfléchit à la religion:

« Lauri n’avait rien à faire des religions, car elles ne servaient qu’à justifier de mauvaises actions au nom sacré du bien. Il les considérait comme des laboratoires du comportement humain si défaillants qu’en faire partie lui était insupportable. »

sur la musique ( ici, « Adagio en sol mineur  » de Remo Giazotto/Tomaso Albinoni ) et le cliché:

« -Un laissé-pour-compte sans famille a du temps pour se cultiver. Et puis c’est mon morceau préféré. Usé jusqu’à la corde, mais il y a des choses qui s’usent parce qu’elles ont atteint une certaine perfection. Un cliché n’est pas un cliché pour rien. Il a accédé à ce statut méprisable parce qu’il cristallise quelque chose de vrai ou d’authentique, dit Lauri afin d’éviter de révéler la véritable raison pour laquelle il savait tout de cette œuvre. »

 

 

Mal me prendrait de vous en dire plus. Voici un livre bien écrit, bien bâti, avec un vrai fond – l’auteur est lui-même reporter -, on se prend vite de sympathie pour Lauri qui n’est pas pour autant un personnage lisse, loin s’en faut, mais en cela-même profondément humain. Au fil de son histoire on comprendra mieux ce qui le pousse dans son travail à ne jamais lâcher prise. 

Voici comment l’auteur termine ses remerciements:

« Malgré l’aide dont j’ai bénéficié, j’endosse l’entière responsabilité des éventuelles erreurs de cet ouvrage. Je l’assume aussi bien sûr dans sa totalité. Il est cruel, et même sinistre. J’espère pourtant aussi réconfortant. Mais la vie, hélas, est tout simplement plus terrifiante encore que la fiction. »

Ce en quoi je suis d’accord avec lui. Un bon roman auquel il faut s’accrocher parce que certains passages sont durs, mais voici un nouvel auteur à suivre.

Sur la bande-son, on entend aussi ceci:

 

20 réflexions au sujet de « « Si vulnérable » – Simo Hiltunen – Fleuve Noir, traduit par Anne Colin du Terrail »

  1. Tout donne envie de lire ce livre! Helsinki…Mon père y a vécu ( il a beaucoup voyagé pour son travail ), nous y sommes allé quelques fois, peut-être était-ce un quartier privilégié ( tout près des communautés européennes ) mais je n’ai jamais eu l’impression que les gens étaient plus alcooliques ou violents qu’en Belgique ou en France…

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    • Ah, ce n’est peut-être pas pire…Le livre ne se déroule pas totalement à Helsinki, l’enquêteur se déplace et lui est né à la campagne. Ce qui ne veut as dire qu’on boit plus à la campagne, en ville c’est recouvert sans doute par un camouflage honorable. J’ai lu pas mal d’articles de presse sur le net sur l’alcoolisme en Finlande. Et puis ici, c’est aussi – surtout- la violence familiale ( l’alcool désinhibe et libère les pulsions retenues autrement ) et les traumatismes que ça génère, durables

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      • C’est possible! Comme je l’ai souligné, mon père vivait dans un quartier tout près des CE avec d’autres belges, français, anglais, hollandais..Nous sommes allé dans des villages lors de mes séjours, dans des yurts pour quelques jours…Ce que je veux dire, c’est qu’ils n’ont pas vraiment vécu ( mon père, ma belle-mère et leurs enfants avec des Finlandais!). ILà où je ne voudrais pas aller, c’est en Ukaine où ls ont aussi vécu un an ou peut-être deux, je n’ai jamais été leur rendre visite mais ma petite soeur m’a raconté que c’était triste, qu’ils ne pouvaient pas quitter le quartier des gens qui travaillaient au CE sans garde du corps! Ils se sont aventuré quelques fois sans lui et sans chauffeur pour faire quelques courses et là, il parait que c’est très triste parait-il, le problème de drogues très dangereuses synthétiques donc bon marché qui et l’alcool rendent les gens complètement fous! Même si ils avaient une splendide maison et gagnaient énormément d’argent, ils étaient littéralement prisonniers de leur maison et du quartier ( quelques rues seulement ) où il y avait baucoup de patrouilles! Mon père était très heureux lorsqu’il a appris qu’il pouvait avoir un poste en Italie après ces deux années je pense!

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  2. Un grand merci pour Howlin’Wolf !! Quel plaisir …
    Et l’adagio, d’Albinoni bien sûr ! Même si je trouve un peu « rêche » la version que tu as choisie, c’est bien aussi de revisiter ce que l’on croyait connaître si bien : il ne faut jamais s’habituer à la perfection !

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