« C’est là où la limite de la réserve coupait en deux, de manière invisible, un épais bosquet – merisiers, peupliers, chênes rabougris – que Landreaux attendait. Il affirma qu’il n’avait pas bu ce jour-là, et par la suite on ne trouva aucune preuve du contraire. C’était un catholique pieux et respectueux des coutumes indiennes, un homme qui, quand il abattait un cerf, remerciait un dieu en anglais et faisait une offrande de tabac à un autre en ojibwé. Il était marié à une femme encore plus pieuse que lui et avait cinq enfants qu’il tâchait de nourrir et d’élever de son mieux. »
Je n’avais rien lu de Louise Erdrich depuis un bon moment, et c’est un grand bonheur de la retrouver avec ce roman, d’entendre sa voix si belle, si originale et personnelle.
Le genre de bouquin qu’on regrette de délaisser pour dormir un peu. Cette grande dame de la littérature américaine fait ici encore œuvre de grande intelligence et de grande finesse avec LaRose, multiple personnage puisque ce nom se transmet depuis plusieurs générations. On va remonter jusqu’en 1839 pour découvrir l’histoire de celles et ceux qui l’ont porté dans des chapitres insérés à la narration présente, créant ainsi un lien puissant avec leurs origines pour la famille d’Emmaline et de Landreaux. Nous sommes dans une réserve ojibwé, où si on vit bien dans son siècle, on pratique encore des rites anciens ( comme les loges de sudation ), on brode encore des perles sur des peaux, on vit encore certains moments de la vie selon la tradition et on transmet les contes tout en étant chrétien.
Landreaux va chasser le cerf, précisément un ancien rituel qui marque la venue de l’automne. Mais l’animal s’enfuit et un enfant s’effondre. Landreaux ne l’a pas vu, caché dans les bois et c’est le fils de son ami Peter Ravich, le petit Dusty, âgé de 5 ans.
C’est là que débute l’histoire à la fois bouleversante, tragique mais aussi pleine de sagesse de deux familles prises dans la forte poigne de la tradition. Car cette tradition veut qu’on donne un enfant pour un ôté : LaRose sera donné à Nola et Peter pour remplacer Dusty …Pouvez-vous vous imaginer dans une telle posture ? D’un côté ou de l’autre ? Louise Erdrich explore donc ici ce qui va se déclencher dans les cœurs et les esprits , sachant qu’Emmaline est la demie-sœur de Nola, et qu’elles ne s’aiment pas.
Ce roman pourrait être pathétique, mais ce serait sans compter sur le talent merveilleux de Louise Erdrich qui ne manque pas d’humour et de dérision parfois aussi et qui tisse son roman en tissant les fils ténus et fragiles qui relient ses personnages.
Elle déploie alors un talent de portraitiste exceptionnel avec des personnages délicatement dessinés, tous très vivants et profonds. Ils sont nombreux mais on a une structure si bien bâtie qu’on ne s’y perd jamais; très vite ces deux familles et leurs satellites nous deviennent familiers, ils nous touchent, nous amusent ou nous consternent mais aucun ne laisse indifférent. C’est l’histoire donc d’une famille et du poids de la tradition, une histoire d’amour et d’hérédité, une histoire de don et de deuil dont Louise Erdrich fait une histoire lumineuse au bout du chemin – très belle fin -.
Voici un chapitre vers la fin du roman qui trace la généalogie LaRose (qui est un prénom et pas un nom de famille )
« Il y a cinq LaRose. La première, celle qui a empoisonné Mackinnon, a fréquenté l’école de la mission, épousé Wolfred, appris à ses enfants la configuration du monde, puis parcouru ce même monde sous la forme d’un assortiment d’os volés. La deuxième LaRose, sa fille, a fréquenté le pensionnat de Carslisle. Elle a attrapé la tuberculose comme sa propre mère et, comme la première LaRose, l’a vaincue maintes et maintes fois. A vécu assez longtemps pour devenir la mère de la troisième LaRose qui, elle, a fréquenté le pensionnat de Fort Totten et donné naissance à la quatrième LaRose, devenue un jour la mère d’Emmaline, l’institutrice de Roméo et de Landreaux. La quatrième LaRose est également devenue la grand-mère du dernier Larose, donné par ses parents à la famille Ravich en échange d’un fils tué par accident. »
Et ce dernier LaRose – le premier garçon à porter ce prénom – cinq ans comme le petit Dusty, sera comme une clé qui ouvrira – forcera – des portes et des cœurs. Un enfant contre un autre, comme le veut la tradition, mais un enfant d’une grande intelligence, un enfant qui sera le lien et la réparation de ces familles. Il sera accompagné par tous ses frères et sœurs des deux familles, qui s’apprivoiseront et s’aimeront sans à priori, sans tabou. Et vraiment toutes les pages qui mettent en scène cette grande fratrie sont absolument splendides, touchantes, drôles, d’une justesse épatante. Josette et Neige, les deux filles adolescentes d’Emmaline et Landreaux sont vraies, drôles et si pertinentes, ce sont elles qui souvent ramènent leurs parents à la réalité. Compliqué de présenter tous les personnages, compliqué de « raconter » ce livre dans lequel j’ai tout aimé; les personnages les plus sombres sont le plus souvent des êtres bafoués, blessés un jour par un chagrin d’amour, par la guerre, par une humiliation, devenus rageurs par une vengeance inassouvie, une rancune tenace, une trahison ( excepté Mackinnon, le seul vraiment détestable ), d’autres sont lumineux, comme LaRose, Mrs Peace, certains autres cocasses comme les vieilles dames du groupe de couture traditionnelle, qui tout en brodant se chicanent et racontent des légendes aux plus jeunes, et puis il y a les parents, Emmaline et Landreaux , Nola et Peter, noyés sous le chagrin et qui en seront réellement tirés, sauvés par les enfants. Mention spéciale au père Travis, très beau personnage, complexe et émouvant, si amoureux d’Emmaline,
« LaRose est jeune, dit-elle, ses yeux anxieux voilés de larmes. Les enfants oublient vite si l’on est pas avec eux tous les jours.
Qui pourrait vous oublier? songea le père Travis. Cette brusque pensée le perturba; il se força à parler avec sagesse.[…] »
et au malheureux Roméo qui cherche la rédemption tout autant que la vengeance, un être qui erre sans trouver d’issue.
Impossible pour moi de vous en dire plus, sinon que des romans comme celui-ci j’en redemande; véritablement romanesque, fin, intelligent, juste, avec de multiples ouvertures et sujets abordés. La beauté de l’écriture de Louise Erdrich m’est apparue à nouveau telle que je l’avais découverte avec son roman – pour moi un chef d’œuvre – « Dernier rapport sur les miracles à Little No Horse ». Certains passages sont d’une grande douceur comme le sauvetage de la première LaRose par Wolfred
« Wolfred rangea la cabane. Puis il fit chauffer un seau d’eau et s’accroupit à côté de la petite. Il mouilla un chiffon et lui tamponna le visage. Au fur et à mesure que la terre séchée s’en allait, il découvrit ses traits, un à un, et se rendit compte qu’ils étaient fort jolis. Ses yeux d’une douceur envoûtante. Ses sourcils s’évasaient en courbes parfaites. Quand son visage fut mis à nu, il la regarda, consterné. Elle était de toute beauté. Mackinnon le savait-il ? Et savait-il que son coup de pied avait ébréché une des dents pointues de la fillette, et laissé une meurtrissure qui virait au noir sur sa joue pareille à un pétale de fleur? […] Avec précaution, il tendit la main pour attraper ce dont il avait besoin, malaxa de la boue. Il tint le menton de la fillette d’une main douce et prévenante, lui recouvrit le visage de terre détrempée, effaça l’extraordinaire ligne de ses sourcils, la symétrie parfaite de ses yeux et de son nez, la courbe irrésistible de ses lèvres. C’était une ravissante enfant de onze ans. »
On découvrira avec l’histoire des LaRose successives tout un pan de l’histoire des femmes indiennes, le sort qui leur fut fait et leur force vitale qu’on retrouve chez Emmaline.
Belle réflexion sur le pardon, superbe roman d’amour et magnifique moment de lecture. Je voudrais savoir mieux rendre grâce à un tel livre, je ne crois pas y être vraiment parvenue et je le regrette, ça ferait un article très long et ne dirait jamais parfaitement ce que je pense, c’est très difficile d’écrire sur quelque chose d’aussi vivant et dense que ce livre.Alors pour que vous me compreniez, lisez-le!
Coup de foudre !

« Wolfred rangea la cabane. Puis il fit chauffer un seau d’eau et s’accroupit à côté de la petite. Il mouilla un chiffon et lui tamponna le visage. Au fur et à mesure que la terre séchée s’en allait, il découvrit ses traits, un à un, et se rendit compte qu’ils étaient fort jolis. Ses yeux d’une douceur envoûtante. Ses sourcils s’évasaient en courbes parfaites. Quand son visage fut mis à nu, il la regarda, consterné. Elle était de toute beauté. Mackinnon le savait-il ? Et savait-il que son coup de pied avait ébréché une des dents pointues de la fillette, et laissé une meurtrissure qui virait au noir sur sa joue pareille à un pétale de fleur? […] Avec précaution, il tendit la main pour attraper ce dont il avait besoin, malaxa de la boue. Il tint le menton de la fillette d’une main douce et prévenante, lui recouvrit le visage de terre détrempée, effaça l’extraordinaire ligne de ses sourcils, la symétrie parfaite de ses yeux et de son nez, la courbe irrésistible de ses lèvres. C’était une ravissante enfant de onze ans. »
Voici donc Callan Wink qui ne nous parle pas de gens totalement à la marge, pas de drogue, pas de violence extrême – parfois sourde – , mais des « gens ordinaires », hommes et femmes qui mènent leur vie entre petits boulots, petites et grandes amours légitimes ou pas, tentatives de changement pour plus de liberté, et tout ça se déroule dans le Montana et ses grands espaces, l’auteur nous offrant ainsi au détour des pages de superbes moments de paix dans la nature qui parfois réserve de drôles de surprises:
Dans « Exotisme », James, enseignant, part travailler dans un ranch, et son frère Casey aimerait pouvoir faire comme lui:
J’ai pris de plus en plus de plaisir au fil des pages, la première nouvelle comme une amorce, qui donne son titre au recueil (Ah mais quelle bonne idée ! Quel titre formidable !) et présente toutes les qualités de cette écriture : du style, un vocabulaire riche, un ton vif et cette touche d’humour, comme un sourire en coin, les textes montent en puissance et comme dans tout recueil de nouvelles certaines nous atteignent plus que d’autres ( je me demande souvent comment sont construits ces livres, comment est fait le choix de l’ordre des textes, en tous cas ici c’est une réussite) . Et arrivée à la toute fin, j’ai eu regret à fermer le livre en quittant Lauren, cette femme dont nous est contée la vie dans la nouvelle la plus longue et pour moi la plus touchante:
Je pourrais détailler plus que ça, vous citer des passages très drôles (peut-être bien qu’ « Exotisme » est la nouvelle la plus drôle), je pourrais vous parler aussi des Indiens Crows et de « Une autre dernière bataille » et « La danse du soleil », j’ai adoré ces deux -là aussi…des rapports familiaux sous tous les angles ou presque et de la pêche ( « Moïse au pays des Indiens Crows ») , des animaux , de l’amour, de l’âge qui avance, de la désillusion et du chagrin. Mais je vous laisse ce plaisir de la découverte.


Le cri que pousse cette jeune écrivaine devrait tous nous faire réagir, et à minima réfléchir. Sa voix parle un langage poétique plein de larmes, de cris de douleur, de colère, un langage où l’humour grince fort, une langue qui hurle – révélant peut-être un sentiment d’impuissance – contre ceux qui sacrifient la terre et les êtres vivants à leur soif de pouvoir et d’argent, contre ceux qui éteignent les neurones ( des pages sur la télévision d’une virulence !!! ) et bousillent les cerveaux. On rencontre de beaux personnages, j’aime beaucoup Dallas par exemple, et Cody, et puis Luz me fait de la peine. Quant à Ig, au fil des pages on comprend ce que l’auteure a voulu incarner en elle.

La force de ce qui se dit là tient à la qualité de l’écriture et à la manière parfois transversale et subtile de calquer hier sur aujourd’hui. On aimerait pouvoir se dire que l’esclavage a disparu de notre monde civilisé, mais on sent bien qu’il a encore de beaux restes mutants ici et là…L’auteur met parfois quelques phrases dans la bouche d’un personnage ( ici, presque à la fin du livre, Joan Watson parle de la ferme Valentine où la communauté noire, affranchis et fugitifs, a trouvé un lieu où vivre, travailler, apprendre dignement, entreprise qui dérange fort les planteurs blancs alentour, et qu’ils vont attaquer pour la ruiner dans un atroce déchaînement de violence )
Voici donc Cora, fille de Mabel, fille d’Ajarry. Ajarry a été vendue dans une vente de gros – oui, comme toute marchandise – arrivée 
Vous trouverez son histoire assez complète dans le lien plus haut, mais lire les pages de Colson Whitehead c’est encore mieux, il y ajoute une dimension symbolique très forte sur la conquête de la liberté pour ces noirs, réduits à l’état d’objets, martyrisés, avilis, dans une volonté de les réduire à moins que des animaux; il y ajoute, à travers ce décor souterrain souvent inquiétant, la psychologie, les traumatismes, les angoisses des fugitifs qui voyageant souvent dans l’obscurité sont dans la plus absolue incertitude quant à leur avenir, leur route est une route vers l’inconnu.
Cora poursuit sa route
La fin de l’histoire, avec des personnages comme Valentine, Lander mais aussi Mingo, qui s’oppose à eux et à leur vision, est le moment choisi par Colson Whitehead pour un discours absolument magnifique, qui en fait est un parfait bilan de ce qui se déroule dans l’histoire de Cora. Une belle réflexion sur les illusions d’un monde plus juste, moins raciste, plus généreux et fraternel. Lander qui expose son point de vue est plutôt pessimiste, et ses paroles annoncent ce que sera le sort des Noirs en Amérique.Il ne se berce pas d’illusions romantiques, mais explique pourquoi le chemin des Noirs en Amérique sera long – interminable ? – avant d’arriver à en être des citoyens, il explique :
Un grand livre à propos de 
leur vie au mieux, avec philosophie comme dans « Les tourtereaux », se calant sur le modèle de la nature si présente et qui dans ses cycles donne une leçon magistrale:
Très fine description des relations familiales, amicales, amoureuses, en fin de course, essoufflées comme après une course d’obstacles. J’ai
et qui 18 ans plus tard vit dans un mobil-home ( comme nombre des personnages du livre d’ailleurs, quand ce n’est pas dans une ferme délabrée ) avec pour vois
Je termine