Entretien avec Arnaud Delalande, au sujet de « Memory »

Bonjour Arnaud, et merci d’avoir accepté cet échange.

J’ai dit dans ma petite chronique que votre roman m’a touchée.

memoryVous avez habilement traité un sujet compliqué, perturbant en le mêlant à une intrigue policière. Vraiment habilement parce que finalement, on s’aperçoit en lisant que la mémoire occupe nos vies, les vies de chacun. C’est un élément vital pour un équilibre dans nos relations avec autrui et avec notre environnement.

  • Qu’est-ce qui vous a amené à parler de la mémoire, si ce n’est pas trop personnel ?

La mémoire m’a toujours fasciné. Premièrement, même si  « Memory » est un roman policier contemporain, j’ai une formation d’historien, ce qui m’a conduit à écrire un certain nombre de romans historiques avant celui-ci. Or, le travail sur un roman historique n’est ni plus ni moins, en filigrane, qu’une réflexion sur l’articulation entre notre mémoire individuelle et notre mémoire collective – ce que nous gardons de notre histoire au regard de la grande Histoire. Au-delà, la question philosophique cruciale que pose la mémoire consiste dans la compréhension de notre identité, de notre conscience, de notre héritage, qui elle-même va conditionner notre capacité de progrès moral à travers le temps. Nous avons bien souvent la mémoire trop courte. Je ne doute pas du progrès technologique, mais quid du progrès de la conscience morale ? Il dépend de l’enjeu de mémoire. Or si celle-ci se borne à l’horizon humain, c’est-à-dire au mieux une centaine d’années de vie, elle ne nous prémunit pas – encore ? – de répéter les erreurs du passé, nous pouvons le constater tous les jours. Alors que dire de l’identité, de l’entretien des relations humaines, de notre capacité d’apprentissage ou simplement de vie, lorsque, comme mes personnages dans le roman, il s’agit de victimes d’amnésie antérograde – c’est-à-dire, dont la « mémoire vive » n’excède pas cinq ou six minutes ? Cette question m’a bouleversé.

C’est aussi que, deuxièmement, j’ai eu dans mon entourage très proche, et comme dans beaucoup de familles, des gens non pas frappés d’amnésie antérograde, mais de la maladie d’Alzheimer. On sait à quel point ces situations sont douloureuses, pour la personne qui se voit et se sent partir bien sûr, mais aussi pour ses proches qui doivent déployer des trésors de ressources et d’énergie pour porter un accompagnement très difficile. Le déclencheur a été, pour moi, un reportage sur France 2 saisi à la volée, qui présentait une unité-pilote spécialisée justement dans le traitement de ces pathologies d’amnésie antérograde. De nombreux témoignages d’hommes et de femmes, de différentes générations, m’ont fait prendre conscience que, malgré son caractère très méconnu, cette amnésie antérograde est un véritable gouffre. Une infirmière avec qui j’ai travaillé me l’a admirablement résumé par la formule : « Ils vivent figés dans un éternel présent ». Mais attention, il ne s’agit pas là d’Alzheimer, c’est-à-dire d’une dégénérescence progressive, non : ces patients peuvent se souvenir de la couleur des chaussettes de leur maîtresse ou du nom de leur institutrice à 7 ans, mais du moment où ils ont été frappés par un trauma (accident, AVC, rupture d’anévrisme…) ils oublient tout, toutes les cinq minutes. C’est un véritable enfer. Ils vivent donc environnés de post-it, de mémos, et de leur téléphone portable qui devient pour eux le moyen de se raccorder au plus près de la vie, du flux du temps, ce sable qui coule à l’infini entre leurs doigts. 

  • Jeanne est mise face à sa mémoire, à ses souvenirs, elle voit resurgir dans son deuil du père adoptif ce qu’elle a en partie occulté sur son enfance :

« Car parmi tous les souvenirs

Ceux de l’enfance sont les pires

Ceux de l’enfance nous déchirent… »

Parce que ça fait mal. Ces vers disent bien qu’au fond on enterre, on ensevelit au fond d’un coin de notre cerveau mais tout peut un jour revenir, avec un rien, un détail. On a tous des exemples je crois au sein d’une fratrie ou d’un groupe de moments communs, dont une personne se souvient et l’autre pas, où les détails ou les mots retenus ne sont pas les mêmes pour l’un ou l’autre. Parlant d’événements importants qu’en pensez-vous ?

Oui, cette chanson que vous citez de Barbara sur l’enfance me tire chaque fois des larmes. C’est un grand mystère que celui-là : moi qui ai deux enfants, Madeleine 13 ans et Robinson 10 ans, je leur pose assez souvent, et depuis assez longtemps, trois questions : quel est ton meilleur souvenir ? Quel est ton pire souvenir ? Quel est ton plus lointain souvenir ? Il est évident que dans ces différents cas, ces souvenirs fondamentaux en question, qui unissent parents et enfants, ne seront pas forcément les mêmes ou pas interprétés de la même façon. En dehors des grandes catastrophes, un enfant va souvent se souvenir d’un moment qu’il aura jugé frappant pour lui tandis qu’il sera resté complètement anodin pour ses parents, qui ne s’en souviendront plus. En revanche, ces mêmes parents vont culpabiliser 30 ans pour quelques mots de travers ou une fessée excédée que l’enfant aura totalement oubliés ! Mais ce dont vous parlez est aussi un mécanisme très identifié en psychanalyse, le fameux « retour du refoulé ». A la faveur de certains événements, ou d’une thérapie, nous allons nous souvenir ou laisser sortir des souvenirs enfouis, que nous avons jusque-là occultés parce qu’ils étaient particulièrement douloureux. Nous ouvrons alors le ou les bons tiroirs et, comme le dit l’expression courante, nous sommes « rattrapés par nos démons ». Dans un autre registre, nous avons parfois l’impression de nous souvenir d’événements anodins et de les revivre l’espace de quelques secondes : c’est cette fameuse impression de « déjà-vu », qui d’après ce que j’ai pu en lire, consiste en une espèce de « bug » du cerveau qui croit identifier deux fois un même événement, et se trompe brièvement : un peu comme une image fantôme. Mais tous nos souvenirs ne sont-ils pas, après tout, ces images fantôme qui constituent notre identité, et que le présent réactualise et renouvelle sans cesse ? Sans mémoire, ne sommes-nous pas des fantômes pour de bon ? En même temps, c’est cette présence fantôme qui constitue notre identité comme singularité profonde, ce que j’ai appelé dans le roman le « fantôme dans la machine ». Nous vivons avec lui à chaque instant.

  • Dans la clinique feutrée, Jeanne est désappointée et enquête auprès de téléphones et de mémos qui tiennent lieu de mémoire aux femmes et hommes qui jouent au jeu Memory ou au Scrabble… C’est pathétique, triste, mais curieusement j’ai eu du mal à me sentir à l’aise avec eux, alors que j’ai beaucoup aimé Jeanne. Sans mémoire, est-on encore pleinement vivant ?

C’est justement cela qui est générateur de grandes douleurs. Ce malaise me semble très humain, mais il est révélateur aussi : il nous renvoie simplement notre peur de vivre la même expérience un jour. Je pense que ces patients sont plus humains que nous, par leur quête tantôt consciente et tantôt inconsciente de cette mémoire qui leur coule entre les doigts. Mais cela montre aussi, en effet, à quel point la mémoire est liée à la condition humaine. Descartes n’avait qu’à moitié raison quand il énonçait le Cogito : ce n’est pas seulement Je pense, c’est aussi Je me souviens donc je suis. Et donc ils sont dans une espèce de toile d’araignée, cernés de rappels. Il faut se représenter qu’ils ne peuvent lire un livre sans avoir oublié, au bout de la deuxième page, comment la première a commencé… qu’il leur est presque impossible d’entretenir des relations de longue haleine, qu’ils oublient les anniversaires, parfois même ne reconnaissent plus leurs proches, parce qu’en quelques années les visages changent, surtout ceux des jeunes enfants, mais aussi des adolescents ou les vieillards. Et souvent on ne peut rien contre les lésions cérébrales, l’espoir d’amélioration est très mince. C’est Don Quichotte contre les moulins. Dans le cas de ces personnes, les soins sont multiples, mais il s’agit par exemple d’entretenir des activités récurrentes – artisanat, travail à la chaîne, jardinage, sport… J’explique dans le livre qu’il y a aussi différents types de mémoire dont des « mémoires qui ne s’oublient pas » : la mémoire du corps, de l’art, de l’habitus. Et heureusement, ils se souviennent de tout ce qu’ils savaient avant leur accident, par exemple les règles de tel ou tel jeu… Mais, comme quelqu’un qui est amputé et pense encore sentir son bras avant de s’apercevoir qu’il n’en a plus, ces patients « oublient » puis sont sans cesse ramenés à la conscience provisoire de leur mémoire défaillante… jusqu’à ce qu’au bout de quelques minutes, celle-ci glisse à nouveau dans l’oubli, avant d’être sollicitée encore… et ce dans une sorte de terrible courant alternatif, comme un interrupteur de « conscience / inconscience ».

  •  Notre mémoire peut-elle aussi nous mentir ? Peut-elle interpréter, modifier, falsifier ? (ce que je crois )  C’est en cela que votre roman est très intéressant parce que finalement, ces personnes qui errent dans un aujourd’hui, dans des minutes qui se succèdent mais sont toujours vides dès que passées, …la seule chose qui existe encore, c’est l’avant, arrêté net sur un présent creux au fond. On n’arrive pas à imaginer qui étaient ces personnes, leur vie avant. Et au fil du temps, sont-ils encore certains que c’était bien eux, ces moments d’avant ? Leur histoire ?

Oui, tout à fait, ce qui me frappe aussi c’est que certains souvenirs sont reconstruits du fait de l’évolution de notre propre vécu, mais aussi des légendes familiales, la façon dont les autres autour de vous évoquent de mêmes événements. Cela nous rappelle que ce que nous nommons réalité est un tissu de représentations qui ne sont pas seulement individuelles, que nous sommes aussi un « organisme collectif » et que nous nous rendons également vivants les uns les autres. C’est particulièrement vrai au sujet des morts  qui « continuent de vivre en nous » et du « dialogue » que l’on peut avoir avec eux, d’où l’importance de la transmission. Je pense par exemple compter parmi mes souvenirs certains que je n’ai pourtant jamais objectivement ou plutôt subjectivement vécus… parce que je crois me souvenir d’événements qui m’ont été racontés, ou bien, parce que je me suis composé de toutes pièces ou approprié des images mentales relatives à ces mêmes événements. Dans ce cas, ils peuvent devenir mes souvenirs aussi et en quelque sorte me « déborder ». Mais nous n’en sommes qu’au début du véritable questionnement sur le cerveau et de l’approche de son mystère, de la constitution de notre vécu. Je ne suis pas un scientifique, on l’aura compris, mais quel horizon fantastique pour la science et les recherches de demain !

  • C’est épouvantable, mais peut-être peut-on se dire que parfois ça peut être « confortable », sans péril, sans douleur de ne pas se souvenir? Mais pour les proches, c’est insoutenable.

C’est vrai, parfois on pourrait se dire – et c’est d’ailleurs glissé dans la bouche de l’un de mes personnages, une reporter de guerre ayant vu sa vie basculer après avoir assisté à trop d’horreurs – qu’il vaut mieux oublier les épisodes les plus douloureux… Les deuils, les traumatismes, la culpabilité, la bêtise humaine… C’est justement, comme on le disait plus haut, le « travail » du refoulement : la conscience s’arrange avec ces épisodes, simplement pour que nous puissions continuer à nous autoriser à vivre. Mais l’oubli est un confort bien provisoire ! Toujours les « rejetons du refoulé » nous rattrapent – nos fameux démons intérieurs. Tous les travaux sur la psychologie et la résilience nous apprennent, au contraire, qu’il ne s’agit pas de refouler les événements, mais de parvenir à les assumer et les dépasser, de nous réconcilier avec leur sens. Un sens existentiel qui nous paraît toujours fuyant. Il s’agit d’un travail extraordinairement difficile, par exemple celui du pardon. Mais comme le disent par exemple les victimes de génocide en l’absence de pardon, qui n’est pas du tout une exonération de la reconnaissance des faits, ce sont les bourreaux qui gagnent, c’est le poison qui gagne : la haine et la volonté de vengeance continuent de ronger la victime. Pardonner, c’est aussi se préserver soi et penser qu’au bout du bout, la nature humaine peut être sauvée. C’est un pari presque pascalien. Il en va de même pour la mémoire, et notre faculté à surmonter les épisodes douloureux de notre vie. Mais on notera, et là c’est une conviction tout à fait personnelle, qu’en effet pour moi tout est perdu s’il n’y a pas l’espoir d’une transcendance, d’une justice, d’une réconciliation au-delà de l’homme… S’il n’y a pas de mémoire sans conscience, à mes yeux il n’y a pas de conscience sans espoir de transcendance – et d’un au-delà de l’amour que j’appelle Dieu. A ce titre, oui, je suis autant cartésien que profondément pascalien, si l’on parlait philo !

  • Je dis au début que votre livre est habile, très habile. Sans aucun doute car les lecteurs s’en emparant pour dévorer un bon polar vont y trouver bien plus que ça, et la façon est excellente pour faire passer un sujet tel que celui-ci, que je trouve être un sujet important.

Je vous remercie de la compréhension que vous avez eue de ce livre, car son enjeu était double : bien sûr, il s’agit avant tout d’un polar, et aujourd’hui, le lecteur est d’une exigence sans précédent, il veut tout comme dans cette ancienne pub pour les huiles Lesieur ! Il est avide de page turners comme on dit, il faut que l’action avance et le thriller à ses codes, son tempo, etc. En même temps, il est saturé d’histoires toute la journée. J’ai essayé de satisfaire aux règles du genre, tout en trouvant une atmosphère originale. D’où par exemple le travail sur le décor du roman, dans cette ambiance ouatée, hallucinée, quasi « hypnagogique », c’est-à-dire plongée dans cet état entre le sommeil et le rêve, avec ce personnage de Jeanne, insomniaque, un peu alcoolique, en deuil, qui passe dans le livre sans plus arriver à dormir, ou très mal. Mais « Memory » était aussi un prétexte à rentrer dans cette communauté, dans ces drames intimes du souvenir… Or on voit tout de suite qu’il ne s’agit plus du tout du même cadre, du même tempo. J’étais obligé d’évoluer sans cesse sur cette ligne de crête délicate, dont je parle parfois avec mes participants lors des ateliers d’écriture : elle illustre parfaitement le vieux dilemme de la dramaturgie entre psychologie et action. Plus vous développez les personnages, plus vous risquez de ralentir l’action et inversement ; l’enjeu du « bon récit » est d’essayer de marier au mieux les deux dimensions. J’ai donc beaucoup travaillé sur cette balance entre action et émotion, avec également de très fin lecteurs – et sans jamais perdre de vue qu’on restait tout de même dans un polar ! Mais il est certain qu’ici, en tout cas dans ce livre, vous ne trouverez pas ou peu de gore, de pan-pan (un peu quand même !) ou de serial-killers à toutes les pages. Si de thriller il s’agit, au fond, je lui donnerais un autre nom – j’y vois comme le titre le résume un thriller de la mémoire, de notre mémoire, et de ce qu’il restera de nous, ou pas. C’est pour cela que, bien que roman policier ou whodunit, il est aussi, en creux, une réflexion sur notre condition et une invitation à la foi en une « mémoire transcendante », ce qui nous lie à l’intérieur et au-delà de nos vies et de nos mémoires individuelles, où que nous soyons dans l’espace, et surtout bien sûr, dans le temps…….

Encore un grand merci à vous Simone pour la finesse et l’engagement de votre lecture !:))

C’est moi qui vous remercie pour cet entretien tellement riche et approfondi, double plaisir avec d’un côté la lecture d’un très bon livre et votre rencontre qui complète si bien le propos. Merci !

Voici ICI un lien qui vous en dira plus sur Arnaud Delalande, ainsi que sa page FB

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