« Dedans » – Sandro Bonvissuto – Métailié ( Bibliothèque italienne ), traduit par Serge Quadruppani

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« Bien sûr, il aurait mieux valu ne jamais arriver, continuer à avancer pour toujours, tout droit sur la route. Mais à la fin les routes, même longues, vous emmènent toujours quelque part. Alors, quand vous voyez le début d’une route, vous devez penser qu’au bout il y a un endroit. Chaque route a en elle quelque chose de l’endroit où elle va finir et quelque chose de l’endroit où elle commence. Voilà pourquoi la même route semble différente si on la suit dans un sens ou dans un autre. »

Un nouvel auteur italien à découvrir chez Métailié. Il s’agit là d’un premier roman, qui n’est pas tout à fait un roman, pour moi plutôt un récit en trois parties : la prison, le lycée, la rue, l’histoire d’un homme qui revisite à rebours les âges de sa vie. Une forme originale pour rencontrer une très fine écriture.

window-484596_1280La première partie, « Le jardin des oranges amères », évoque le monde carcéral à travers le regard d’un jeune homme – le narrateur tout au long du livre –  qui ne nous dit rien de lui, ni qui il est ni ce qui l’a conduit là, mais ses yeux et sa voix intérieure nous renvoient le silence ( malgré le brouhaha ), la solitude ( malgré la promiscuité ), l’anéantissement des sens ( pour échapper aux miasmes ). Ainsi nous met-il « dedans », d’une façon vraiment remarquable de sobriété et sans aucun pathos.

« Le mur est le plus épouvantable instrument de violence existant. (…) Il n’y a rien qui vous tue comme un mur. Le mur fait la paire avec des obsessions internes, des choses humaines, aussi anciennes que la peur. Malgré les apparences, le mur n’est pas fait pour agir sur votre corps;  si vous ne le touchez pas, il ne vous touche pas. Il est conçu pour agir sur la conscience. Parce que le mur n’est pas une chose qui fait mal ; c’est une idée qui fait mal. Il vous détruit sans même vous effleurer. »

De la voiture qui l’amène à la prison jusqu’à sa sortie, à la lecture je me suis sentie comme voyeuse devant l’œilleton d’une porte de cellule. La galerie de portraits est presque froide, bien que naissent ici malgré tout des solidarités, des affections inattendues ou inespérées; mais ces murs renferment surtout de la méfiance, du racisme, de la peur étouffée, et une violence difficilement contenue.

Le second chapitre, « Mon compagnon de banc », plein de l’ardeur, de la chaleur, de la fougue des amitiés adolescentes, dans une langue à la pudeur bienvenue raconte le « dedans » du lycée au jour de la rentrée et du hasard qui officie à placer deux personnes sur ce banc, deux places, et un coup de dé duquel peut surgir la première grande amitié, formant un de ces couples inséparables à la vie à la mort; qui connaît cela saura apprécier la justesse d’expression de Bonvissuto. C’est je crois le récit que j’ai préféré, mêlant un humour léger à une analyse fine de la naissance d’une véritable amitié.

« Ça s’appelle « osmose ». Mais il était aussi possible qu’il se soit agi de quelque chose de plus radical, comme quand on prend deux bouteilles pleines, qu’on les vide dans un seau et qu’on les remplit de nouveau avec le contenu du seau. Dès que vous avez fini, il vous semble avoir tout remis comme avant, mais ce n’est pas vrai, parce que maintenant le contenu des deux bouteilles est fait de quelque chose de mélangé pour toujours. »

kite-322152_1280Enfin l’enfance, « Le jour où mon père m’a appris à faire de la bicyclette », qui parle ici du « dedans » du groupe, du clan, du sentiment d’appartenance et de ce qui peut exclure. Ici, notre garçonnet est isolé parce qu’il ne sait pas faire de la bicyclette. Et ici je ne résiste pas au plaisir de vous noter cet extrait, tellement beau et assez représentatif de la voix de l’auteur.

« Le jour où mon père m’a appris à faire de la bicyclette, il y avait  partout une lumière aveuglante. Le ciel était d’une couleur que je n’ai plus jamais vue; il était beaucoup plus haut que maintenant, il vous caressait à peine. Pour le toucher vraiment, il fallait un cerf-volant. Et puis il n’y avait rien dans le ciel, à part de petits avions qui portaient des écriteaux attachés à la queue. On aurait dit que les nuages s’étaient effacés pour toujours et que la pluie était improbable au point d’être désormais inadmissible. Et ce jour-là, le soleil…le soleil était de la colle bouillante.

À moi à ce moment, il arrivait quelque chose qui devait être l’enfance. Et, si ce n’était pas précisément ça, au moins ça y ressemblait beaucoup, si je me tiens à l’idée que je m’en suis faite ensuite, quand je l’avais déjà perdue. La vie était comme les rêves : nette et incroyable. »

Magnifique…

Trois récits tenus par un seul fil tressé de révolte et de solidarité, d’amour et de haine.

Réflexion sur les règles, leur absurdité parfois, leur injustice aussi, qu’elles soient celles de la prison, de l’école ou de la rue. Celles de la vie en général, peut-être. Et ne vous imaginez pas que l’émotion ne surgit pas, non, parce que certains passages saisissent à la gorge, la sortie de prison par la petite porte, l’adieu à Babatunde, le retour chez le père dans le premier récit, la peur de perdre l’alter ego dans le second, et le dépit d’un enfant qui se voit rejeté dans le dernier. Ces trois histoires ne constituent pas un livre triste du tout, mais un savant mélange de réalisme et de poésie, et j’ai même souri de l’ironie de l’auteur parfois, comme au début de la troisième histoire qui épingle les « scientifiques » ! 

J’ai aimé cette lecture, pas si facile qu’elle peut paraître au premier abord. L’écriture précise se fait philosophique quand le narrateur entre en lui-même ou observe les êtres qu’il côtoie, les lieux et les ambiances. L’analyse qu’il fait de ce qu’il perçoit est comme de la dissection sous un microscope; c’est parfois douloureux, ça oscille entre l’attrait de la vie et une certaine forme de désespoir.

« Écrire et vivre sont les deux extrémités de la même corde. Deux réponses différentes mais également bonnes à la même question. Et donc on doit choisir de n’en utiliser qu’une à fois, on ne peut pas les utiliser en même temps. Mais on peut en utiliser une pour gérer l’autre et se débrouiller avec les errances désordonnées et déchirées. »

prison-553836_1280Le milieu carcéral si souvent tracé à grands traits grossiers, par le cinéma particulièrement, prend ici une épaisseur et une réalité puissantes. J’ai tout particulièrement apprécié la mesure, l’absence de tout « folklore » qu’on peut craindre parfois dans ce genre de récits – pour moi à ceci se jauge la qualité d’un écrivain – .

Le livre est construit un peu comme un tunnel qui s’élargirait au fil des pages, remontant vers la lumière éclatante de l’enfance, et se finit sur l’ardeur de la vie qui commence, avec ces mots:

« Il n’est pas vrai qu’on grandit lentement et harmonieusement, on grandit tout d’un bloc. En un jour. En une heure. C’est ça, l’histoire. À la fin donc j’ai appris à monter à vélo. c’est mon père qui me l’a appris. C’était l’été, et il n’aurait pas pu en être autrement. »

Totalement d’accord avec ça…

Probablement que Sandro Bonvissuto parle si bien des milieux populaires parce qu’il les connait; écrivain atypique, serveur et diplômé de philosophie, son style poétique, sensible mais pourtant distancié n’est ni mièvre ni manichéen. J’ai ici encore marqué plein de pages, c’est un signe…De ces livres dont on aimerait mémoriser des pages entières.

Une belle découverte italienne, à suivre.

« L’amie prodigieuse » – Elena Ferrante – Folio, traduit par Elsa Damien

amie« Je ne suis pas nostalgique de notre enfance : elle était pleine de violence. C’était la vie, un point c’est tout: et nous grandissions avec l’obligation de la rendre difficile aux autres avant que les autres ne nous la rendent difficile. »

Parfois, en lisant, on devient le héros ou l’héroïne. Le décor n’est pas notre pays, ce n’est pas notre génération, c’est un autre siècle, un autre milieu, ce n’est pas notre vie ou notre destin, il ou elle ne nous ressemble pas, mais pourtant, c’est nous. J’ai aussi bien compris pourquoi ce livre est celui que Daniel Pennac offre à ses amis.

En lisant ce beau, doux et souvent triste, mélancolique roman, j’ai été Elena; pas Lila, mais Elena, la narratrice devenue adulte et qui raconte. Je ne vais pas m’engager dans l’idée d’un éventuel roman autobiographique, car Elena Ferrante est de ces plumes mystérieuses car cachées, discrètes, absentes des écrans, des ondes et des journaux. Et puis en plus on s’en fiche, de savoir si c’est sa « véritable » histoire…C’est son histoire, elle l’a écrite, et tellement bien.

vesuvius-686250_960_720Voici deux gamines nées dans les quartiers misérables de Naples, à la fin des années 50, début des années 60. L’une, Elena, est fille du portier de la mairie, l’autre a un père pauvre cordonnier. C’est l’histoire de la naissance d’une amitié, l’histoire d’un lien exceptionnel entre deux fillettes, puis adolescentes. Toutes deux sont d’une intelligence qui ne demande qu’à s’épanouir et une institutrice consciencieuse va les y aider. Il y a Elena, plutôt douce et un peu timide, et Lila, dont les yeux parfois se mutent en deux fentes d’où fuse un éclair sombre; teigneuse, hardie,  elle est en fait toujours en colère. 

Pour moi ce livre est plus qu’une peinture sociale de cette époque, dans cette ville, dans ce quartier, un livre sur l’amour et l’amitié, ces liens qui se créent par des attirances confuses, un livre sur les femmes aussi, et enfin un livre sur l’ascension sociale, ses vertus et ses conséquences.

« Nous jouions dans la cour, mais en faisant comme si on ne jouait pas ensemble. »

Tout commence par deux poupées tombées dans la cave du vieil immeuble où vit le redouté Don Achille, et par les deux fillettes qui montent pour aller frapper à sa porte…Et Lila qui prend la main d’Elena. Parce qu’avant ça, la relation est faite de défis lancés par Lila, mais pas de mots, pas de gestes, des jeux à distance presque. Une attirance qui se méfie. Il y a au début du livre des pages vraiment magnifiques sur les jeux de ces gamines, petites dans la cour, avec leurs poupées qui parlent pour les fillettes. Ce ne sont pas elles, non non ! Ce sont les poupées qui se confient.

« Moi j’étais petite et, en fin de compte, ma poupée en savait plus long que moi. Je lui parlais, elle me parlait. Elle avait un visage, des cheveux et des yeux en celluloïd. Elle portait une petite robe bleue que lui avait cousue ma mère dans un de ses rares moments heureux, et elle était très belle. La poupée de Lila, en revanche, avait un corps en chiffon jaunâtre rempli de sciure, et je la trouvais laide et crasseuse. Toutes deux s’épiaient, se soupesaient, toujours prêtes à se blottir dans nos bras si un orage éclatait, s’il y avait du tonnerre ou si quelqu’un de plus grand, de plus fort et aux dents aiguisées, voulait s’emparer d’elles. »

Elena Ferrante va ainsi dérouler la vie quotidienne de ce quartier, avec sa faune de petits métiers, de gamins crâneurs, d’adultes bons ou mauvais, parfois les deux en même temps, décrire ces filles qui grandissent, s’émancipent, trouvent le savoir et s’en exaltent, voracement elles lisent, apprennent, étudient encore et encore. Lila  est une « méchante » quand Elena est une « gentille ». Et pourtant c’est bien le destin de Lila qui m’a surprise. Belle capacité de l’auteure à casser le cliché, c’est en ça que ce texte est si beau,  par cette façon de toujours, toujours montrer toutes les facettes des gens de ce quartier sans jamais tomber dans la caricature grossière, dans le schéma couru d’avance.

Je n’ai pas très envie de vous en dire plus sur ce roman qui se lit comme on voit un film, on y entend des voix, des rires et des cris, ça vit, ça montre la jeunesse et ses rêves, les belles voitures, rouges ou vertes et de préférence décapotables que les garçons s’offrent au premier salaire, pour promener Elena, et puis Lila, qui de petite maigrichonne, un peu noiraude, va exploser de beauté à l’adolescence comme un papillon sort de sa chrysalide. Les premières amours, les jalousies, les haines fugaces ou tenaces, les tourments de l’adolescence, le désespoir devant le miroir et la fierté de compliments à l’école. Toutes ces choses qui semblent banales mais sont les fondements de nos vies, décrites sans mièvrerie, sans emphase, avec une formidable justesse . Ce livre m’a émue profondément, jusqu’à deux pages, pour moi les plus belles du livre ( p.406 et 407), une scène totalement bouleversante entre ces deux filles de 16 ans qui déjà sont dans la vie d’adulte, mais ont si peur. 

Elle se regarda dans la glace en soulevant un peu sa robe:

« Elles sont moches, dit-elle.

-C’est pas vrai. »

Elle rit nerveusement:

« Mais si , regarde: les rêves que j’avais dans la tête se retrouvent sous mes pieds. »

Elle se retourna avec une soudaine expression d’effroi:

« Lenù, qu’est-ce qui va m’arriver? » »

C’est presque sur cette phrase que se termine ce premier tome de la saga annoncée.

Elle n’est pas terrible cette phrase ? « Les rêves que j’avais dans la tête se retrouvent sous mes pieds » ? Moi je la trouve effrayante.

On peut, oui, faire le lien avec l’extraordinaire « D’acier » de la jeune Silvia Avallone et ses deux héroïnes inoubliables, Anna et Francesca.

 Le tome 2  est paru chez Gallimard ( collection » Du monde entier ») sous le titre « Le nouveau nom ».

 

« Marina Bellezza » de Silvia Avallone – Liana Lévi, traduit par Françoise Brun

silvia« Ce n’est pas vrai que ce qui compte, c’est où on arrive. Ce qui compte, c’est d’où on vient.»

Je l’ai attendu, ce livre, depuis que j’ai fermé l’extraordinaire « D’acier », et dévoré la nouvelle « Le lynx », en me disant : quel talent, et si jeune ! La voici à nouveau, enfin,  la belle et fougueuse Silvia, avec un roman où une fois encore, elle emmène le lecteur dans son Italie, celle de sa génération, celle de la crise, celle des désillusions et de l’abandon. Je retrouve avec un immense plaisir une écrivaine sensible mais toujours réaliste, qui jamais ne larmoie mais pose un regard très aigu et juste sur les protagonistes de son récit. Un regard sans pitié sur le monde clinquant et vain du show biz, sur sa façon de vendre du rêve ( de richesse, de célébrité, de reconnaissance, d’amour, …) à une génération qui se cherche un avenir au milieu d’un champ de ruines, qui veut croire en quelque chose pour continuer à vivre. Regard compassionnel pour ceux qui bataillent et cherchent des issues à cet avenir encombré d’obstacles de toutes sortes.

Silvia Avallone, avec toujours la même plume vive, nerveuse dont elle use pour faire vivre ses personnages, raconte ici, et d’abord, une histoire d’amour entre deux jeunes gens aussi dissemblables que possible, mais unis par un de ces amours fous furieux noués à l’adolescence, et maintenu vaille que vaille en vie, comme on protège la flamme d’une bougie contre tous les vents. Andrea aime Marina; lui, étudiant révolté, décide de reprendre une ferme et un élevage, pour retrouver les heures heureuses de son enfance auprès de son grand-père et elle, la chanteuse du radio-crochet du village qui entrevoit la gloire, l’argent, le champagne, la foule en délire, comme une revanche sur la vie. Andrea est réfléchi, mûr, sensible, et en rupture avec sa famille bourgeoise, . Marina, elle, est agaçante, égocentrique, menteuse, méchante, manipulatrice…mais belle, attendrissante quand elle veut, futile et immature.

« Pour les téléspectateurs, cette fille n’avait plus de passé, de famille, d’histoire. Sa famille, ses amis, ceux qui la connaissaient ne voyaient pas Marina mais une autre créature, irréelle  et sans mémoire, divine car libre d’exister dans l’instant même où eux n’existaient plus.

Et cependant ils survivaient, cloués, enchaînés de l’autre côté, où la réalité est triste et vide, où les chambres sont mal rangées, les fourneaux à nettoyer, et les gens se traînent en savates, les enfants se fourrent le doigt dans le nez, et il y a les factures à payer, la vaisselle sale. De ce côté-ci : du côté sombre et muet du pays. »

Mais Andrea donnerait sa vie pour elle, et endure tous les affronts qu’elle lui inflige . A travers cette histoire et  celle ébauchée de tous les autres personnages, Elsa, Sebastiano, Paola, Silvia Avallone nous livre une vision lucide et dure de notre monde actuel, et en particulier de ces jeunes qui développent des stratégies pour vivre et avancer, message d’espoir dans un moment où tout pourrait pousser au renoncement.

De superbes évocations de l’enfance, comme des flashes colorés qui percutent la rétine des personnages au détour d’une route, au bord du torrent, ou assis au bar, souvenirs tristes ou joyeux.

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« Une journée sans rien d’extraordinaire, où tes parents ont l’air heureux, et l’endroit où tu es née est baigné de lumière, l’air a quelque chose de sauvage, de ferreux, chaque chose est exactement à sa place . Et qu’importe ce qui arrivera ensuite, où ce qui est arrivé.

Qu’importent les souffrances, la fatigue, les trahisons qu’il faudra endurer. Ça vaut la peine, malgré  tout.Pour cette seule perfection d’une journée, à quatre ans avec ta famille au bord de la Balma, ça vaut la peine. »

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Les descriptions de ces montagnes piémontaises dénotent le fort enracinement de l’auteure dans sa région natale. On sent souvent dans ses mots, à travers les pensées d’Andrea, ou d’Elsa, de la rage, de la colère, du chagrin, et en même temps une force incroyable qui nous dit que tout est encore possible, dans les mains de cette jeunesse en souffrance, mais vivante ! Et la vie reste la plus forte… même si c’est au prix d’un rude combat.

« […]parce que l’imperfection de la vie est le cœur de la vie même, et qu’elle creuse et ronge implacablement de l’intérieur, qu’elle s’interpose entre nous et notre volonté, dévore comme le fait un torrent. »

Je ferme là un roman riche sans lourdeur, une écriture limpide mais profonde, comme les torrents du Monte Cucco. Et donc, j’attendrai avec la même impatience le prochain roman de cette nouvelle et magnifique plume qu’est Silvia Avallone, une plume ancrée dans son temps.

« Padana city » de Massimo Carlotto et Marco Videtta – Métailié noir, traduit par Laurent Lombard

PadanaCityLecteur qui rêve de suspense, de scènes sombres et angoissantes, ou ( et ) de critique violente , virulente des travers de la société italienne…tu peux passer ton chemin sans regrets. Je m’attendais à mieux, je pense que c’est un livre un peu bâclé, rien n’est approfondi, ni les relations entre les personnages, ni la critique à peine frôlée au passage des actes mafieux de l’ Italie…Et pire que tout, j’ai deviné tout le scénario disons… à la trentième page ( il y en a 213..)

Un roman faiblard, tant du côté de l’écriture que de celui de l’histoire, aucun personnage auquel on aurait envie de  s’intéresser un peu plus…Dommage parce que j’aime bien cette éditrice, on lui doit quand même  Indridason traduit pour nous, mais bon, on peut parfois se tromper !

« D’acier » de Silvia Avallone ( éd.Liana Levi )- traduction Françoise Brun

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Piombino, port et cité industrielle où règnent les aciéries Lucchini, sur la côte tyrrhénienne, en Toscane, 2002. Anna et Francesca, la brune et la blonde, ont 13 ans et se sont juré amitié éternelle. Plus que deux amies, deux soeurs de coeur. Cela aide à vivre, dans la Via Stalingrado, dans cette cité de béton où les ouvriers ont droit à la vue sur la mer et à la plage en bas de l’immeuble. A travers ces deux gamines délurées et leurs familles, Silvia Avallone nous livre le portrait de notre société, atteinte par la crise et la misère, par l’énorme problème du travail et de sa délocalisation. Vision des années Berlusconi. Les femmes, ici, sont comme sacrifiées,  sous l’emprise d’un mari soit jaloux et violent, soit  paresseux et irresponsable, elles sont courageuses ou résignées…Anna et Francesca, quant à elles, dans leurs rêves adolescents, s’imaginent une autre vie que celle-ci, entre maris, pères, frères et aciérie…

Ce livre est bouleversant car nous avons tous eu 13, 14 ans, et de ces rêves de fuite vers « ailleurs » et vers « autrement ». Poignant par le tableau de l’enfer de ces aciéries où l’on met sa vie en danger sans cesse, et où travailler semble être le destin de chaque garçon . En face, l’île d’Elbe, comme une sentinelle, et qui, bien que si proche, semble  aux habitants de la cité, si lointaine, amicale ou menaçante: car ils n’y sont, pour beaucoup, jamais allés.

Effrayant, par cette jeunesse qui pour tenir le coup, et pour oublier son quotidien, s’adonne à la cocaïne.

Emouvant par la grâce de ces deux jeunes filles, à qui leurs 13 ans laissent encore des jeux et des rires, malgré un quotidien familial lourd à supporter. Elles mûrissent trop tôt, mais en apparence. Au fond d’elles, elles sont encore des fillettes .

Je crois que mettre autant de choses importantes en un roman est une prouesse, et tout ça sans lourdeur de style, sans chercher non plus à nous apitoyer. Car les personnages, tous, à un moment ou à un autre, se présentent sous un mauvais jour, il n’y a pas vraiment de bons et de méchants, il y a une peinture très réaliste de ce qu’est le monde humain, je pense. Et ça fait la force de ce très beau et bon livre. Un texte qui reste en soi longtemps. Bien que l’ayant terminé, je l’ai encore à l’esprit, et Anna et Francesca marchent encore devant mes yeux, bras dessus, bras dessous, pour aller à la plage embêter les garçons…

Une vidéo d’Avril 2012 à la Tour Eiffel, avec une des plus belles chansons écrites ces dernières années sur le travail dans les hauts-fourneaux ( peut-être même la seule…), par Bernard Lavilliers en soutien aux ouvriers lorrains montés à Paris.