« Confiteor » de Jaume Cabré – Actes Sud, traduit du catalan par Edmond Raillard

La première phrase :

« Ce n’est qu’hier soir, alors que je marchais dans les rues trempées de Vallcarca, que j’ai compris que naître dans cette famille avait été une erreur impardonnable. »

confiteor-cabre-jaume-cabre-9782330022266Je viens de finir ce voyage vertigineux dans le chaos du monde, dans le chaos des cœurs humains, dans leurs ténèbres…Revenir ici et maintenant après une telle lecture demande un temps de réadaptation. Jaume Cabré, comme un magicien ( un sorcier ?) brasse les temps, les langues, les musiques, avec une virtuosité d’une audace incroyable.Je n’ai jamais rien lu de semblable à ce livre, qui  pour moi est un chef d’œuvre. Je n’ai jamais rencontré cette façon d’écrire, très perturbante au début, puisqu’elle valse avec les sujets et les temps, que dans la même phrase on passe du « je » au « il »  parlant de la même personne, que du gamin Adrià à Barcelone on glisse au luthier Storioni à Crémone au XVIIIème siècle, d’un monastère catalan à Auschwitz… De ces livres uniques, rares, et surtout, impossibles à raconter, à résumer…Même Jaume Cabré dit qu’il lui est difficile d’en parler, et il le boucle par ces mots :  » J’ai considéré ce roman comme définitivement inachevé le 27 Janvier 2011, jour anniversaire de la libération d’Auschwitz. »

Adrià écrit son histoire pour son aimée, Sara, aidé par son ami de toujours, Bernat.

sant pere del burgal« Surtout que maintenant qu’il regardait en arrière, Adrià Ardèvol voyait que même quand il était petit il n’avait jamais été un petit enfant. Il attrapa toutes les précocités possibles et imaginables, comme d’autres attrapent un rhume et des infections. Je me fais même encore pitié. »

Il y a donc dans ce roman des histoires d’amour et d’amitié mais aussi de violence, de haine et de cynisme, celle d’un enfant surdoué que ses parents n’aiment pas, mais dont ils ont fait le miroir de leurs ambitions. Adrià, qui quand il mêle le nom de Dieu à une phrase rajoute « qui n’existe pas », Adrià enfant qui vit sous l’oeil bienveillant du shériff Carson et de l’indien arapaho Aigle Noir, figurines bavardes et protectrices qu’il garde dans sa poche ou sur sa bibliothèque.

violin-374096_640« Je veux te dire une chose qui m’obsède, ma bien-aimée : après avoir passé ma vie à essayer de réfléchir sur l’histoire culturelle de l’humanité et de jouer correctement d’un instrument qui ne se laisse pas faire, je veux te dire que nous sommes tous, nous et nos affects, un pputain de hasard. Et que les faits s’embrouillent avec les actes et les évènements; et que les gens se heurtent, se trouvent ou s’ignorent également par hasard. Tout arrive au petit bonheur la chance. » ( note : les 2 « p » au mot « putain » sont voulus par l’auteur, pour rendre la force du mot ) 

Adrià qui tente de remonter, dans sa lettre à Sara, à l’origine du Mal, de l’Inquisition au nazisme, d’Anvers au Vatican, à travers le destin d’un violon et de ceux qui l’ont convoité, longue lettre avant que sa mémoire ne le quitte définitivement, emportée par Alzheimer. Et il nous dit, à travers le récit de son existence, que chacun de nous a en germe la capacité à faire le Mal.

« – Tuer au nom de Dieu ou au nom de l’avenir, cela revient au même. Quand la justification est idéologique, l’empathie et le sentiment de compassion disparaissent. On tue froidement, sans que la conscience en soit affectée. Comme dans le crime d’un psychopathe. »

Je n’arriverai pas à dire plus, impossible, indescriptible…Seulement encore que ce livre est souvent drôle, que les niveaux de langues sont nombreux, que c’est foisonnant, toujours captivant, parfois très dur ( au sens émotionnel du terme ) et parfois très difficile et que pour ma part, je n’ai pas pu lire ce livre rapidement, comme parfois on est happé, ça coule, on lit, on avance…Là, pas possible, souvent envie – besoin – de revenir en arrière…En fait, à peine fermé, on a envie de le relire, un vrai piège !

A propos de Primo Levi et Paul Celan, conversation entre Adrià et son ami Bernat:

auschvitz-birkenau-189502_640« – Ils ne se sont pas suicidés parce qu’ils avaient connu l’horreur, mais parce qu’ils l’avaient écrite.[…]Ils l’avaient écrite; ils pouvaient mourir. Je vois ça comme ça. Mais il y a autre chose : ils se sont rendu compte qu’écrire, c’est revivre, et passer des années à revivre l’enfer, c’est insupportable. Ils sont morts d’avoir écrit l’horreur qu’ils avaient vécue. Et à la fin, toute cette douleur et toute cette panique réduites à mille pages ou à deux mille vers; faire tenir tant de douleur dans quelques centimètres carrés de papier imprimé, cela a l’air d’un sarcasme. »

Je ne sais pas comment vous dire tout ce que j’ai ressenti à cette lecture…Une immense admiration pour cet écrivain que je ne connaissais pas et dont je vais lire les livres précédents , et je trouve que celui-ci n’a pas eu l’écho qu’il mérite . A nous, lecteurs, de tracer son chemin et de le faire arriver entre d’autres mains. Je tiens à dire aussi qu’il faut tirer chapeau bas au traducteur, qui a réussi là un coup de maître, je me suis demandée sans arrêt comment il avait su obtenir en français cette écriture, ce style si particuliers.

parc-guell-332390_640Ecoutez Jaume Cabré parler de son livre, qui a obtenu le prix littéraire du Courrier International 2013
Interview de Jaumé Cabré – Prix littéraire… par courrierinternational

 

Et ici, l’article de Richard, enthousiaste comme moi à cette lecture inoubliable, emballante, fantastique…Bref : 770 pages de bonheur absolu ! 

Et la dernière phrase :

« La dague lança un éclat dans la faible lumière avant de s’enfoncer dans son âme. La flamme de sa chandelle s’éteignit et il ne vit ni ne vécut plus rien. Plus rien. Il ne put dire où suis-je car, déjà, il n’était plus nulle part. »

 

Préambule, musiques pour « Confiteor »

(« L’estaca », chant catalan contre Franco )