« Illska, le Mal » – Eiríkur Örn NORÐDAHL, éditions Métailié, traduit par Éric Boury

Illska (1)Concernant la trame de ce roman, j’ai trouvé approprié de donner la parole à l’auteur. Ce jeune homme est simplement remarquable d’intelligence dans son propos et je ne vois pas trop quoi dire de plus que : « Lisez ce livre. » Néanmoins mon sentiment après ce qui vient de se passer dans notre pays, est qu’il nous faut à toute force écouter ces voix, celles des auteurs et des artistes en général car ce sont eux, qui bien mieux que les discours entendus en boucle sur les ondes, dans tous les médias et sur toutes les images, ce sont eux qui nous disent le monde, qui le décryptent et nous incitent à réfléchir. Bon, c’est vrai je parle peut-être pour moi, mais ce sont ces plumes si neuves, si vives, qui m’ont toujours fait avancer. Si les Antiques et les Lumières, si nos auteurs les plus fameux du XXème siècle nous ont apporté beaucoup, je trouve qu’il faut vraiment défendre et soutenir ces écrivains présents ici et maintenant, et s’ouvrir à tous les pays. Car ils sont l’amplitude de l’horizon non seulement des paysages, mais aussi des esprits, ils nous éclairent et nous aident à comprendre le monde. Je lui laisse donc dire l’essentiel sur les différents sujets abordés dans le livre, de l’amour, de la guerre, de la haine…Ainsi parle ce brillantissime islandais à propos de son livre et de son île …

Ce roman sera pour moi, avec « Confiteor » de Jaume Cabré, dans ma liste personnelle des chefs d’œuvre. L’ironie y est maniée avec brio, la construction du texte est d’une rare intelligence, soutenant un propos d’une grande honnêteté – l’auteur atteint son objectif – j’ai ri, parfois avec mauvaise conscience.

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« Après avoir échangé des baisers à leur premier rendez-vous, puis au cinéma à leur deuxième entrevue (je ne considère pas leur rencontre dans la file d’attente du taxi comme un « rendez-vous »), Omar et Agnès décidèrent de s’offrir une balade en voiture la troisième fois qu’ils se virent. Agnès alla le chercher aux aurores chez lui, dans le quartier de Thingolt, et ils prirent la direction de la lointaine province de Fljotsdalherad, dans l’est du pays. Ils ne s’accordèrent aucune halte en chemin, la route était assez longue comme ça. Pendant le voyage, ils discutèrent de l’Holocauste, comme le font généralement les amoureux. »

Les passages consacrés aux mouvements populistes et néonazis, en Europe en particulier, et aujourd’hui, mettent clairement en mots ce qui est noyé dans le flou par le flux constant du discours médiatique:

« Quand les partis populistes se développent, ils empruntent une bonne partie des termes de leur discours aux formations politiques « plus traditionnelles ». Leurs dirigeants apprennent à s’exprimer de manière posée ( plutôt que de postillonner et de vociférer), ils se tiennent bien et sont même coachés par des conseillers en image et des agences de publicité. En revanche, leurs idées ne changent pas, même s’ils utilisent un autre vocabulaire et parlent de « diversité », de « population issue de l’immigration » plutôt que de « Hottentots »ou encore de « bachi-bouzouks ». Les partis politiques traditionnels voient les extrémistes leur prendre des voix et réagissent en appréhendant le fascisme sous un autre angle ( en disant « bachi-bouzouks » alors qu’ils pensent « diversité » ), ce qui ne manque pas de semer une certaine confusion dans l’esprit des gens. »

Et puis et puis, quel superbe travail du formidable Éric Boury ! Son « et tout le bataclan » m’a ravie ( bien que ce jour, ce mot prenne un sinistre écho), je ne sais pas pourquoi, mais ça sonne si juste ! Mieux que tout autre mot. Même si ça semble un infime détail, c’est dans ce genre de détails qu’on trouve la finesse du traducteur; en habituée des livres traduits, je sens là ce qui fait la différence. Je voue une profonde admiration à ce traducteur qui déploie ici tout son talent, pour servir un texte que pour finir je qualifierais d’essentiel; un texte qui va compter dans ma vie de lectrice, pour la somme de bonheur intelligent qu’il procure, pour sa vivacité, son humour dérangeant, sa langue riche et revigorante et enfin pour les thèmes majeurs traités. Une belle et forte voix venue jusqu’à nous par une grande maison d’édition, Métailié. Je termine avec cet extrait, si imbriqué dans l’actualité (d’où l’immense intérêt de ce roman, écrit par un jeune homme de son temps et sur son temps ):

« Qui donc a décrété que les États n’avaient aucune responsabilité envers les ressortissants d’autres États – lorsqu’on assassine les populations par le biais de famines organisées, de guerres civiles et autres horreurs partout dans le monde, est-il moral de ne pas se manifester, de refuser de voir et de comprendre ? De transformer tous les étrangers – ou plus précisément les étrangers pauvres – en criminels (potentiels) ? Et qui donc a érigé en vertu cet égoïsme suspicieux ?

Ne serait-il pas juste que les États doivent justifier- à chaque fois- pour quelle raison ils ne veulent pas autoriser quelqu’un à franchir une frontière ? L’État-nation n’a-t-il pas le devoir de justifier-à chaque fois- ce qui est une entrave à la liberté? »

Je commençais en disant que je n’avais rien à rajouter à ce que dit l’auteur dans la vidéo, et finalement…Je vous invite vraiment à lire ce livre,  jamais sinistre malgré le propos très grave et on ne peut plus sérieux, un roman bouillonnant de vie, bouillonnant de jeunesse en fait, et je trouve que ça redonne de l’ardeur pour tous les difficiles combats qu’il reste à mener. 

« Confiteor » de Jaume Cabré – Actes Sud, traduit du catalan par Edmond Raillard

La première phrase :

« Ce n’est qu’hier soir, alors que je marchais dans les rues trempées de Vallcarca, que j’ai compris que naître dans cette famille avait été une erreur impardonnable. »

confiteor-cabre-jaume-cabre-9782330022266Je viens de finir ce voyage vertigineux dans le chaos du monde, dans le chaos des cœurs humains, dans leurs ténèbres…Revenir ici et maintenant après une telle lecture demande un temps de réadaptation. Jaume Cabré, comme un magicien ( un sorcier ?) brasse les temps, les langues, les musiques, avec une virtuosité d’une audace incroyable.Je n’ai jamais rien lu de semblable à ce livre, qui  pour moi est un chef d’œuvre. Je n’ai jamais rencontré cette façon d’écrire, très perturbante au début, puisqu’elle valse avec les sujets et les temps, que dans la même phrase on passe du « je » au « il »  parlant de la même personne, que du gamin Adrià à Barcelone on glisse au luthier Storioni à Crémone au XVIIIème siècle, d’un monastère catalan à Auschwitz… De ces livres uniques, rares, et surtout, impossibles à raconter, à résumer…Même Jaume Cabré dit qu’il lui est difficile d’en parler, et il le boucle par ces mots :  » J’ai considéré ce roman comme définitivement inachevé le 27 Janvier 2011, jour anniversaire de la libération d’Auschwitz. »

Adrià écrit son histoire pour son aimée, Sara, aidé par son ami de toujours, Bernat.

sant pere del burgal« Surtout que maintenant qu’il regardait en arrière, Adrià Ardèvol voyait que même quand il était petit il n’avait jamais été un petit enfant. Il attrapa toutes les précocités possibles et imaginables, comme d’autres attrapent un rhume et des infections. Je me fais même encore pitié. »

Il y a donc dans ce roman des histoires d’amour et d’amitié mais aussi de violence, de haine et de cynisme, celle d’un enfant surdoué que ses parents n’aiment pas, mais dont ils ont fait le miroir de leurs ambitions. Adrià, qui quand il mêle le nom de Dieu à une phrase rajoute « qui n’existe pas », Adrià enfant qui vit sous l’oeil bienveillant du shériff Carson et de l’indien arapaho Aigle Noir, figurines bavardes et protectrices qu’il garde dans sa poche ou sur sa bibliothèque.

violin-374096_640« Je veux te dire une chose qui m’obsède, ma bien-aimée : après avoir passé ma vie à essayer de réfléchir sur l’histoire culturelle de l’humanité et de jouer correctement d’un instrument qui ne se laisse pas faire, je veux te dire que nous sommes tous, nous et nos affects, un pputain de hasard. Et que les faits s’embrouillent avec les actes et les évènements; et que les gens se heurtent, se trouvent ou s’ignorent également par hasard. Tout arrive au petit bonheur la chance. » ( note : les 2 « p » au mot « putain » sont voulus par l’auteur, pour rendre la force du mot ) 

Adrià qui tente de remonter, dans sa lettre à Sara, à l’origine du Mal, de l’Inquisition au nazisme, d’Anvers au Vatican, à travers le destin d’un violon et de ceux qui l’ont convoité, longue lettre avant que sa mémoire ne le quitte définitivement, emportée par Alzheimer. Et il nous dit, à travers le récit de son existence, que chacun de nous a en germe la capacité à faire le Mal.

« – Tuer au nom de Dieu ou au nom de l’avenir, cela revient au même. Quand la justification est idéologique, l’empathie et le sentiment de compassion disparaissent. On tue froidement, sans que la conscience en soit affectée. Comme dans le crime d’un psychopathe. »

Je n’arriverai pas à dire plus, impossible, indescriptible…Seulement encore que ce livre est souvent drôle, que les niveaux de langues sont nombreux, que c’est foisonnant, toujours captivant, parfois très dur ( au sens émotionnel du terme ) et parfois très difficile et que pour ma part, je n’ai pas pu lire ce livre rapidement, comme parfois on est happé, ça coule, on lit, on avance…Là, pas possible, souvent envie – besoin – de revenir en arrière…En fait, à peine fermé, on a envie de le relire, un vrai piège !

A propos de Primo Levi et Paul Celan, conversation entre Adrià et son ami Bernat:

auschvitz-birkenau-189502_640« – Ils ne se sont pas suicidés parce qu’ils avaient connu l’horreur, mais parce qu’ils l’avaient écrite.[…]Ils l’avaient écrite; ils pouvaient mourir. Je vois ça comme ça. Mais il y a autre chose : ils se sont rendu compte qu’écrire, c’est revivre, et passer des années à revivre l’enfer, c’est insupportable. Ils sont morts d’avoir écrit l’horreur qu’ils avaient vécue. Et à la fin, toute cette douleur et toute cette panique réduites à mille pages ou à deux mille vers; faire tenir tant de douleur dans quelques centimètres carrés de papier imprimé, cela a l’air d’un sarcasme. »

Je ne sais pas comment vous dire tout ce que j’ai ressenti à cette lecture…Une immense admiration pour cet écrivain que je ne connaissais pas et dont je vais lire les livres précédents , et je trouve que celui-ci n’a pas eu l’écho qu’il mérite . A nous, lecteurs, de tracer son chemin et de le faire arriver entre d’autres mains. Je tiens à dire aussi qu’il faut tirer chapeau bas au traducteur, qui a réussi là un coup de maître, je me suis demandée sans arrêt comment il avait su obtenir en français cette écriture, ce style si particuliers.

parc-guell-332390_640Ecoutez Jaume Cabré parler de son livre, qui a obtenu le prix littéraire du Courrier International 2013
Interview de Jaumé Cabré – Prix littéraire… par courrierinternational

 

Et ici, l’article de Richard, enthousiaste comme moi à cette lecture inoubliable, emballante, fantastique…Bref : 770 pages de bonheur absolu ! 

Et la dernière phrase :

« La dague lança un éclat dans la faible lumière avant de s’enfoncer dans son âme. La flamme de sa chandelle s’éteignit et il ne vit ni ne vécut plus rien. Plus rien. Il ne put dire où suis-je car, déjà, il n’était plus nulle part. »