« Goodbye, Loretta » – Shawn Vestal – Albin Michel/Terres d’Amérique, traduit par Olivier Colette

« Evel Knievel s’adresse à une nation qui l’idolâtre.

La première fois que j’ai eu l’idée d’une cascade au-dessus d’un canyon ? Aujourd’hui j’ai l’impression que j’ai toujours eu ça en tête. Comme si cette idée avait toujours été là pour que moi, Evel Knievel, j’y pense. Comment est-ce qu’on appelle ça, quand l’univers vous guide vers son propre objectif ? J’y croyais, Amérique. Je croyais pouvoir réussir tout ce que j’entreprenais. Tout ce que je promettais de faire. Je croyais en moi, Evel Knievel, et en ce que je disais. Je croyais que prononcer ces mots, c’était les rendre réels. »

Et voici encore une fois le beau travail éditorial de cette collection que j’affectionne particulièrement. Voici un roman – un premier roman –  que je qualifierais d’émancipation plus que d’initiation, écrit en une trame fine qui sans lourdeur revisite quelques-uns des mythes de l’Amérique, la conquête, l’esprit d’initiative, la volonté de devenir sinon meilleur du moins plus puissant et toujours plus libre. Miroir aux alouettes, les mythes laissent toujours certains au bord de la route, on le sait.

Ensuite, commençant cette histoire qui se déroule dans des communautés fondamentalistes mormones, je me suis retrouvée des années en arrière, avec le premier livre que je lus dans cette collection naissante, « Dernières épouses » de Judith Freeman qui m’avait absolument enthousiasmée à l’époque et qui donnait la parole à trois des dernières épouses de John D. Lee qui en eut 19 ; le livre commençait avec sa pendaison. Et me voici donc de retour parmi les Mormons et c’est ce qui fait de ce roman un livre qui sort un peu de l’ordinaire car il faut bien le dire, ces communautés, sectes ici mais pas aux USA, nous semblent vraiment d’un autre âge. Bien que l’auteur s’applique à montrer les variantes ( la principale consistant à être polygame ou pas ), bien que l’histoire se déroule en 1975 – avec des retours sur l’histoire parfois violente de ces communautés, il n’en reste pas moins que ce roman les montre confrontés à des fossés qui se creusent au fil des évolutions du monde et de la société.

Avoir 16 ans en 1975, ce n’est plus comme en 1953…Alors l’auteur plein de tendresse pour ses jeunes personnages nous présente Loretta, Jason et Boyd, adolescents bouillants. Si pour les deux garçons, Jason aux parents modérés dans la pratique de leur foi, mais freiné quand même dans ses goûts:

« Ses parents avaient fini par penser que l’intérêt qu’il portait aux choses profanes- les cascadeurs et le rock, les romans de hobbits et les filles soi-disant faciles, dévergondées, de Wendell- devenait incontrôlable. Quand je m’en irai, s’était dit Jason, furieux, je m’adonnerai à toutes sortes de vices le dimanche. Mais ce n’était pas ce qu’il avait répondu. Il s’était contenté d’un « OK ». Et puis, son grand-père était entré en scène et lui avait montré ce qu’on fait lorsqu’on veut vraiment quelque chose. On fonce. »

et Boyd son meilleur et seul ami, de sang pour moitié indien avec une mère alcoolique, il n’y a pas de problème que je dirais majeur – je veux dire du point de vue religieux, évidemment – , mais pour Loretta il en va bien autrement. Elle est donnée en mariage à Dean, plus tout jeune et époux de Ruth  avec laquelle il a  trois enfants. Loretta est plus proche de l’âge de ces derniers que de celui de Ruth ou de Dean et sous ses airs résignés, au fond d’elle Loretta rêve forcément d’autre chose:

« Dans sa tête, Loretta s’envole vers son avenir profane. Dans ce monde-là elle porte des pantalons pattes d’éléphant, des chemisiers colorés à manches courtes-et même des T-shirts-, ses cheveux sont longs et détachés et ses yeux ourlés de mascara. Comme les traînées. Elle regrette de ne pouvoir montrer son futur moi à son père pour le regarder se consumer de rage. Son avenir à la Tussy, rose et audacieux, qui pourrait être n’importe où ailleurs. Elle aura une voiture, comme celles qui brillent sur les pages des magazines-peut-être même la Mustang rose de la pub- elle écoutera du rock et regardera la télévision, et il n’y aura ni Dean ni Ruth, bien sûr, ni oncle Elden, et pas de Bradshaw non plus, ni aucun autre homme. Ou plutôt, il y aura un homme, mais qu’elle  n’a pas encore rencontré. Une forme anonyme et chaleureuse, qui n’emploie pas la force. »

Bradshaw est un homme amoureux de Loretta – qui flirte volontiers avec lui bien qu’en cachette – mais qui n’arrive pas à ses fins parce qu’elle a un sacré caractère, la petite Lorie, et un formatage pieux qui lui colle à la peau bien malgré elle, et pourtant mentalement une belle indépendance qui ne demande qu’à se réaliser. Mais en attendant elle a un époux, vieux pour elle, et la scène de la première nuit entre elle et Dean a été pour moi une des plus violentes du livre, alors que tout se passe avec une pudibonde tiédeur, pour Loretta c’est la première fois qu’elle fera suivre ( comme toutes les autres) par un lavement au vinaigre et à l’ammoniaque. C’est violent dans le tableau présenté, cette toute jeune fille pleine de rêves de son âge avec cet homme avare, pas très honnête quand il est question d’argent, avec ses airs pieux écœurants, elle toute frêle avec ce grand corps qui l’écrase. Pour moi, c’est extrêmement violent. Triste sort pour cette jeune adolescente, frappée par son père qui la marie « pour la sauver ». Finalement elle se libérera de cette pseudo- salvation triste, terne, morne…

« Soudain elle se rend compte que Dean est bien plus gros qu’elle, plus grand et plus large – une bête humaine plus proche du singe et du bouc -, que ses pieds pendent presque hors du lit et que sa cage thoracique osseuse, dilatée, lui écrase le visage, qu’il semble presque  la réduire au silence en la comprimant sous son poitrail. « 

La famille entière de Joseph F. Smith, président de l’Eglise de Jésus Christ des saints des derniers jours , polygame connu.

 

Je ne vous raconterai pas comment va se dérouler l’échappée de ces trois jeunes gens et le portrait trouble que dresse l’auteur de ces Mormons et en particulier de Dean, bien vil personnage pour moi. Je vais parler plutôt de la construction du livre, très adroite; sept parties, qui se divisent en chapitres assez courts qui font des focus soit sur des lieux, soit sur des moments, dates, époques, soit sur les personnages principaux (chapitre le plus long, « Or »). Ensuite il y a le ton que j’ai trouvé tendre, drôle, plein d’amitié pour les trois ados, et bien plus acide avec Dean surtout, Bradshaw – qui va travailler pour Dean et se comporter de façon plus qu’opportuniste- et avec Ruth aussi. Les autres personnages comme les parents de Jason, Louis et Becky sont tout de même plus sympathiques que cet horrible Dean ( oui, lui je le déteste cordialement ). Entre l’Idaho et l’Arizona, un regard très original sur l’Amérique des années 70 et à travers les mutations des micro-sociétés que sont celles des Mormons, celles du pays tout entier. Très beau roman axé sur les aspirations d’une jeunesse qui veut se décoincer des conventions religieuses ou autres et voler de ses propres ailes…Et à propos d’ailes..Il y a le fameux Evel Knievel, dont les paroles et les exploits sont relatés en tête de quelques chapitres et qui va entrer dans l’aventure des trois jeunes gens dans le dernier. Mais qui est Evel Knievel ? L’idole de Jason, d’abord et pour le reste rien de mieux qu’une bonne vieille vidéo de l’époque pour vous en donner une idée !

Au final, j’ai vraiment beaucoup aimé ce roman, j’en ai apprécié le ton qui même sur le pire prend de la distance, j’en ai aimé l’ironie un peu désabusée sur cette Amérique qui oscille entre puritanisme et goût du clinquant. J’ai surtout aimé Loretta qui va lancer tous les défis possibles aux adultes qui voudraient la contraindre, qui va passer de victime muette à héroïne gonflée à bloc de soif de liberté, une vraie belle histoire, jamais mièvre, toujours forte et juste. Un auteur à suivre, encore !

« La dent du serpent » – Craig Johnson – Gallmeister/collection Noire, traduit par Sophie Aslanides

« Dans le Wyoming, l’une des tâches qui incombe à un représentant élu est de comprendre ses électeurs, d’écouter les gens – les aider à résoudre leurs problèmes –  même s’ils ont une araignée au plafond. J’écoutais Barbara me parler des anges qui l’aidaient chez elle dans ses travaux, ce qui pour moi constituait une preuve qu’araignée il y avait bien, si ce n’est même deux. »

Toujours le même plaisir à retrouver Walt Longmire, mon shérif préféré, flanqué de son  irascible adjointe Vic, sans compter la présence de Henry Standing Bear, Bear Society, Dog Soldier Clan, autrement surnommé la Nation Cheyenne ou encore l’Ours, toujours aussi taiseux mais toujours aussi efficace et fidèle dans les grands moments. Pourquoi s’attache-t-on ainsi à un personnage? Qu’est-ce qui fait qu’on le retrouve comme un ami ? Sans doute qu’au fil des romans la finesse psychologique se précise et Walt est un homme foncièrement bon, capable d’autodérision, capable d’impulsivité et tout autant de maîtrise de soi. Dans cet opus, l’intrigue est majeure, complexe, nos amis vont sortir « l’artillerie lourde » et dénouer une très sale affaire. Tout commence avec l’arrestation d’un jeune homme caché dans un cabanon et qui vole sa nourriture. Cord a fugué de sa communauté de l’Eglise de Jésus Christ des Saints du Premier Jour, les Mormons.

Puis c’est un vieil homme, Orrin Porter Rockwell, le Danite, Homme de Dieu, Fils du Tonnerre, alias Joseph Smith Junior et Brigham Young ( oui, c’est beaucoup de noms pour un seul homme…). Sauf que le vénérable Rockwell est censé être mort en 1878, ce qui fait près de 200 ans à notre bon vieux ! Il n’y a pas que Barbara qui a une araignée au plafond…Une histoire de dingues donc, qui en couvre une bien moins fumeuse et bien plus lucrative. Je ne tente même pas de vous la résumer, mais de l’action il y en a, ça canarde et ça chauffe, ça écrase et ça cogne, mais ce que j’ai aimé ici dans le bruit et la fureur de ces démêlés entre méchants et gentils, ce sont les relations entre les personnages, ainsi l’histoire d’amour entre Walt et Vic. Ah ! Vic! Avec sa canine un peu trop longue qui lui fait un sourire de louve, son coin de bouche qui se relève en un sourire narquois; elle jure, s’emporte, renâcle, elle a toute sa place dans la brigade d’Absaroka, c’est une vraie dure à cuire, avec des yeux magnifiques et fascinants couleur vieil or. Ensuite il y a l’amitié et la complicité entre Walt et Henry, liés par de nombreuses expériences communes dont le Viet Nam n’est pas la moindre.

Et puis il va y avoir Cord qui va découvrir « Mon amie Flicka » en vidéo, puis le livre…le livre !  Lui qui ignorait qu’il existât d’autres livres que la Sainte Bible des Mormons.

L’équipe va rencontrer des individus bizarres qui donnent lieu à des pages drôles, comme Vann Ross qui a fabriqué douze vaisseaux spatiaux prêts à décoller quand viendra le grand jour ( ils portent les noms des douze tribus d’Israël ) :

« Vous voyez, Adam reviendra sur terre pour nous emmener lors de l’enlèvement et nous acheminer vers les douze planètes qui nous ont été réservées. »

Et quand Vic se mêle à la conversation:

« -Vann, Tim me parlait de votre talent extraordinaire, avec les chiens…

Il se tourna à nouveau vers moi, agitant la tête frénétiquement.

-Pendant mon temps libre, j’apprends aux chiens à parler. J’utilise la télépathie mentale, et j’arrive à leur faire dire des mots comme bonjour, écureuil et hamburger. »

L’humour de Craig Johnson est donc encore au rendez-vous – et me réjouit toujours autant –  mais le sens de la dramaturgie aussi avec un incendie dantesque. Et puis des bribes d’histoire de l’état et des références littéraires glissées avec discrétion et justesse. Le shérif trouve dans le stock à liquider d’Eleanor Tisdale, la grand-mère de Cord et mère de la femme disparue, une histoire du Wyoming ( la seule qui fut écrite sous le titre de « Tensleep and No rest » de Jack R. Gage ):

« Même le serpent, tout à la fois emblème de la vie éternelle et du mal volontaire, n’était pas absent, s’installant dans les habitats souterrains du chien de prairie pour échapper à la chaleur torride des sables, où parfois il rencontrait ce pensionnaire étrange, le hibou, qui lui aussi cherchait à s’abriter du soleil brûlant des plaines. Cette région regorgeait de vie dans un temps où l’homme blanc, pour ce que l’homme rouge en savait, n’existait pas.

-Pas mal, pour un historien, tu ne trouves pas ? »

Les coups de gueule de Vic s’enchaînent contre Walt dans un langage fleuri et réjouissant

« -Si ce salopard t’avait descendu, j’aurais été obligée de tuer tout le monde, ce qui ne m’emmerde pas plus que ça, mais après, j’aurais été forcée de soulever tes cent vingt kilos…

-Je suis descendu à cent onze.

Elle pointa un index vers moi.

-Ta gueule, putain.

-Oui.

-…de gras pour les charger dans ta voiture, et rouler à la vitesse de la lumière dans l’espoir que tu ne te viderais pas de tous tes fluides corporels sur les tapis avant de mourir. »

L’histoire arrive ainsi à son dénouement, pleine de coups de feu, de coups de poings et de grands moments de tendresse, du rire à l’émotion avec de nouvelles pertes pour Walt, pour lui toujours comme un bout de lui-même qui s’en va

« On pourrait penser qu’on s’y habitue, mais ce n’est pas vrai. On ne s’habitue pas à se trouver face à la forme sans vie d’un animal qui vous ressemble. Il y a chez les morts, et cela n’a rien de surprenant, une immobilité surnaturelle, en particulier quand ils sont jeunes.

Je posai une main sur l’épaule nue, sentant la fraîcheur de la chair, un autre rappel du fait que l’esprit qui se trouvait là était parti. J’avais embauché le jeune homme qui venait d’une bonne famille de Sheridan et il avait été un bon adjoint. Jeudi prochain, ils mettraient son corps dans une tombe, une autre victime dans la guerre que j’avais menée presque toute ma vie.

Tout ça pour quelques centaines de litres de pétrole. »

Et à la fin la toute petite amorce qui nous dit que l’histoire de Walt, de Vic, de Henry et du Comté d’Absaroka n’est pas terminée et ça me fait plaisir, ça me réjouit cette simple idée de retrouver le Wyoming et mon shérif préféré.

« La foule rugit à nouveau et j’ouvris la petite boîte en carton blanc. Je sortis avec précaution les chrysanthèmes teints attachés par un ruban. Je respirai son parfum qui se mêlait à celui du petit bouquet orange et noir que je posai tout doucement sur l’oreiller à côté de sa tête. »

On peut lire les remerciements aussi, toujours pleins d’humour et de poésie. Et je vous laisse chercher seuls si vous voulez en savoir plus sur ces Mormons, mais moi ça m’a fait peur !