« La mort du petit coeur » – Daniel Woodrell, éditions Rivages/Noir, traduit par Franck Reichert

cvt_La-Mort-du-petit-coeur_9301Que dire de cette lecture? Lecteur, si tu rêves d’un univers enchanté plein de douceur et de bienveillance, si tu aimes le romantisme, les amours délicates et l’ambiance feutrée d’un repas aux chandelles, si l’aventure littéraire ne t’emmène pas vers les bas-fonds et les coins obscurs du monde… Poursuis ton chemin, et fissa !

Sur les conseils de JM, Lactu du noir, j’ai lu ce titre de Woodrell et une fois de plus, pas déçue. Admirative de l’écriture (et de la traduction, donc ), tout simplement cet homme est un prodige de la métaphore, il est capable de rendre chaque scène vivante et la visualisation est sidérante. Sidérante parce que de nouveau l’ambiance des Ozarks entraîne le lecteur dans la même déchéance et la même profonde vilenie des protagonistes de cette histoire. C’est sale, c’est pervers, c’est violent. Et pourtant il y est question d’amour. Celui de Shug, adolescent obèse, pour sa maman Glenda l’allumeuse. Le père, Red, est un être immonde qui associé à d’autres lascars envoie le gosse voler des médocs chez les vieux et les malades, pour les avaler ou les revendre.

Une fois de plus, Woodrell grave dans nos rétines la misère blanche des Ozarks, l’état pitoyable des franges de l’humanité. L’émotion surgit irrémédiablement de ce livre bouleversant et âpre, quelques pointes d’un humour noir et désespéré amènent à peine un début de sourire. Seules les descriptions de la nature ( ici, c’est le printemps ) éclairent ce sinistre lieu,ces terribles existences.

« Le temps avait encore fait la culbute et il faisait de nouveau bon, beaucoup trop pour que ça dure : du coup, les bourgeons s’étaient épanouis, les fleurs sauvages se dressaient entre les hautes herbes, fières et pimpantes, sans compter que ça rameutait les chants d’oiseaux, les bourdons et toutes ces conneries printanières. »

Il va sans dire que j’ai aimé cette lecture. Prochain titre de Woodrell, je pense : « La fille aux cheveux rouge tomate »

« Un hiver de glace » – Daniel Woodrell – Rivages/Noir, traduit par Frank Reichert

hiver glace Depuis « Un feu d’origine inconnue », je voulais lire autre chose de Daniel Woodrell et c’est avec ce roman glacé, cruel, que j’ai approfondi cette rencontre.

Ree Dolly, jeune fille de 16 ans, vit avec ses deux petits frères, Harold et Sonny et sa mère qui a perdu la raison et passe le plus clair de son temps dans un fauteuil à bascule, à marmonner. Quant au père, sa disparition est le nœud de l’histoire. En liberté conditionnelle contre une hypothèque de sa maison, il a disparu, et s’il ne se présente pas au tribunal, femme et enfants seront expulsés. Ree part à sa recherche.

Cette histoire, qui se déroule en hiver dans les montagnes Ozarks est d’une terrible violence. La famille Dolly et toutes ses branches, plus de 200 personnes, peuple cette vallée. Ree, elle, tente de faire de ses frères si ce n’est des garçons impeccablement élevés, du moins des personnes pas trop méchantes.

« Tant de Dolly avaient pris ce chemin, déglingués avant même d’avoir du poil au menton, élevés pour vivre hors la loi et soumis aux impitoyables et sanglants commandements qui président à ce genre d’existence. »

building-313202_640Je ne raconte pas plus l’histoire, mais une fois encore, l’écriture de Woodrell m’a impressionnée, ainsi que son sens de la métaphore. Il arrive à renouveler la description des paysages qui sous sa plume prennent une grande puissance.

« Des pins dont les branches basses s’étalaient au-dessus de la neige fraîche formaient pour l’esprit une voûte plus solide que n’en pourraient jamais créer prie-dieu et chaires. » 

ou des images comme celle-ci qui instille un état immuable et inéluctable dans la grisaille

 » la grisaille était comme punaisée au ciel ».

Les portraits des personnages patibulaires qui règnent sur ce monde brutal sont  tracés à grands coups de couteau en aplats rageurs, déclinés en teintes froides et sombres. Ce livre est une longue souffrance, une longue rage de survivre pour la jeune Ree qui veut sauver son maigre bien, pour elle et ses frères, et elle endurera tout avec une hargne incroyable. Ambiance de glace, il y fait froid dans ce livre, très froid, comme dans le cœur des habitants de ces montagnes. Seule l’amitié de Ree et de Gail, 16 ans elle aussi , déjà mère d’un petit Ned – elle vit dans une caravane avec un compagnon de 20 ans, trop jeune et inconséquent – seule leur affection l’une pour l’autre est un semblant de foyer chaud et réconfortant. Tout le reste n’est que charge trop lourde, mais pourtant assumée sur les épaules de la petite Ree.

Magnifique écriture qui dit sans fard un monde sordide, mais dont la finesse et la précision font surgir des instants lumineux quand les deux adolescentes retrouvent leur âge et leurs bras enlacés pour se consoler, ou bien ceux où Ree et ses frères partagent des gestes du quotidien comme le font les enfants, même si c’est bref, ces moments éclairent et réchauffent un peu le lecteur, pris dans cette gangue de glace.

bd hiver glaceBouleversant d’un bout à l’autre, ce ne sera pas le dernier livre de Daniel Woodrell que je lirai. Le livre a été adapté au cinéma par Debra Granik en 2010 ( les deux frères sont devenus un frère et une sœur ) ; je ne l’ai pas vu. Une bande-dessinée est parue aussi chez Casterman – Rivages / noir par Romain Renard.

Voici la bande-annonce du film, pour le décor.

 

« Un feu d’origine inconnue » de Daniel Woodrell, Autrement éditions, traduit par Sabine Porte

Un-feu-origine-inconnue-Daniel-WoodrellJe ne connaissais pas Daniel Woodrell, et c’est l’article de Bruno alias La Limule qui me l’a fait découvrir, et donné à lire. Un livre dont on voudrait qu’il dure plus encore. Que dire sinon que ce livre sera probablement dans mes lectures préférées de 2014; voici une galerie de portraits au couteau et au burin absolument vivante et inoubliable. Au fin fond du Missouri, comme partout ailleurs, la crise de 1929 étale sa misère. A West Table comme ailleurs, toutes les strates de la société se côtoient tant bien que mal quand survient un terrible incendie qui ravage la salle de bal, tue 42 danseurs, les envoyant dans les airs en une énorme explosion, parmi les flammes et la fumée. Laissant la petite ville et sa population dans un état de sidération tel que depuis règne sur elle une chape de tristesse et de douleur. Car l’origine du feu n’a pas été trouvée, accident ou incendie volontaire, c’est la valse des suppositions et des soupçons qui ronge les esprits. Alma raconte à son petit-fils Alek, le narrateur,  sa version de l’histoire.

Poor_mother_and_children,_Oklahoma,_1936_by_Dorothea_LangeL’ écriture est affûtée, sans fioritures mais sans sécheresse pour autant; les personnages sont emplis de vie, en quelques lignes on les voit, on les entend et on les observe. Ainsi de page en page  West Table s’anime et traverse ces 30 ans écoulés entre le drame et le récit d’Alma, jusqu’au dénouement. Le ton parfois ironique de Woodrell et ses pointes d’humour adoucissent un peu les passages où un enfant est en scène. Mais c’est aussi la misère et la servitude qui sont mis en face du lecteur: Alma qui ramène des os de chez ses employeurs pour donner à manger à ses fils, Alma qui pleure, couchée la face dans la neige sur la tombe de son fils Sidney, emporté par la leucémie, John Paul enfant qui va chaparder dans les jardins la nuit, parce qu’il a faim . Tandis que les banquiers jouent au golf.

« À défaut de remède particulier, Alma n’avait que ses mains de mère et des haricots nageant dans du gras de porc pour veiller sur son fils mourant et elle faisait du mieux qu’elle pouvait. James passait ses nuits oppressantes à faire les cent pas d’un mur à l’autre, dans tous les sens, se donnant des claques. Il ouvrait et refermait son couteau de poche. Il se donnait des claques, ouvrait et refermait son Barlow, et de temps à autre, comme s’il chuchotait à un comparse, il répétait : « T’as raison.T’as raison. » Sidney était alité depuis des semaines auprès des siens, le souffle faiblissant, et il ne réclamait rien, ni nourriture ni remède, rien, mais il fixait le plafond avec un regard résigné en l’implorant, lui ou autre chose, de le laisser partir. Allez, laissez-moi partir, là, maintenant, bientôt, partir. »

Woodrell ne laisse pas de temps à l’apitoiement, il avance dans son récit, insérant le film des dernières heures des jeunes gens qui vont mourir calcinés.

DorotheaLangeMigrantWorkersChildrenInévitablement, on assiste aux lâchetés des uns, aux mensonges des autres et au chagrin de presque tous, car :

« Toutes les couches de la population étaient représentées, la tragédie n’avait épargné ni classe, ni religion, affectant tous les quartiers, toutes les communautés, répandant la douleur indifféremment. Les élégants, effarés, les cœurs purs en salopette et souliers percés se côtoyaient sur les bancs et chantaient les cantiques qui les réunissaient. »

Un livre bouleversant, noir, incisif, un très grand roman digne des plus grandes plumes du Sud, Woodrell étant comparé souvent et à juste titre à Faulkner ou Jim Thompson. 

Un magnifique moment de lecture, allez-y.