« Un hiver de glace » – Daniel Woodrell – Rivages/Noir, traduit par Frank Reichert

hiver glace Depuis « Un feu d’origine inconnue », je voulais lire autre chose de Daniel Woodrell et c’est avec ce roman glacé, cruel, que j’ai approfondi cette rencontre.

Ree Dolly, jeune fille de 16 ans, vit avec ses deux petits frères, Harold et Sonny et sa mère qui a perdu la raison et passe le plus clair de son temps dans un fauteuil à bascule, à marmonner. Quant au père, sa disparition est le nœud de l’histoire. En liberté conditionnelle contre une hypothèque de sa maison, il a disparu, et s’il ne se présente pas au tribunal, femme et enfants seront expulsés. Ree part à sa recherche.

Cette histoire, qui se déroule en hiver dans les montagnes Ozarks est d’une terrible violence. La famille Dolly et toutes ses branches, plus de 200 personnes, peuple cette vallée. Ree, elle, tente de faire de ses frères si ce n’est des garçons impeccablement élevés, du moins des personnes pas trop méchantes.

« Tant de Dolly avaient pris ce chemin, déglingués avant même d’avoir du poil au menton, élevés pour vivre hors la loi et soumis aux impitoyables et sanglants commandements qui président à ce genre d’existence. »

building-313202_640Je ne raconte pas plus l’histoire, mais une fois encore, l’écriture de Woodrell m’a impressionnée, ainsi que son sens de la métaphore. Il arrive à renouveler la description des paysages qui sous sa plume prennent une grande puissance.

« Des pins dont les branches basses s’étalaient au-dessus de la neige fraîche formaient pour l’esprit une voûte plus solide que n’en pourraient jamais créer prie-dieu et chaires. » 

ou des images comme celle-ci qui instille un état immuable et inéluctable dans la grisaille

 » la grisaille était comme punaisée au ciel ».

Les portraits des personnages patibulaires qui règnent sur ce monde brutal sont  tracés à grands coups de couteau en aplats rageurs, déclinés en teintes froides et sombres. Ce livre est une longue souffrance, une longue rage de survivre pour la jeune Ree qui veut sauver son maigre bien, pour elle et ses frères, et elle endurera tout avec une hargne incroyable. Ambiance de glace, il y fait froid dans ce livre, très froid, comme dans le cœur des habitants de ces montagnes. Seule l’amitié de Ree et de Gail, 16 ans elle aussi , déjà mère d’un petit Ned – elle vit dans une caravane avec un compagnon de 20 ans, trop jeune et inconséquent – seule leur affection l’une pour l’autre est un semblant de foyer chaud et réconfortant. Tout le reste n’est que charge trop lourde, mais pourtant assumée sur les épaules de la petite Ree.

Magnifique écriture qui dit sans fard un monde sordide, mais dont la finesse et la précision font surgir des instants lumineux quand les deux adolescentes retrouvent leur âge et leurs bras enlacés pour se consoler, ou bien ceux où Ree et ses frères partagent des gestes du quotidien comme le font les enfants, même si c’est bref, ces moments éclairent et réchauffent un peu le lecteur, pris dans cette gangue de glace.

bd hiver glaceBouleversant d’un bout à l’autre, ce ne sera pas le dernier livre de Daniel Woodrell que je lirai. Le livre a été adapté au cinéma par Debra Granik en 2010 ( les deux frères sont devenus un frère et une sœur ) ; je ne l’ai pas vu. Une bande-dessinée est parue aussi chez Casterman – Rivages / noir par Romain Renard.

Voici la bande-annonce du film, pour le décor.