« Cette corde qui m’attache à la terre » – Lorina Balteanu, Editions des Syrtes – traduit du roumain par Marily le Nir

Cette corde qui m'attache à la terre« Le cri fut bref. Le goût agacé dans ma bouche et la douleur des gencives m’ont fait comprendre que c’était MOI qui avais crié. De peur. Tout d’abord la lumière a balayé mes paupières fermées de ses ailes de colombe. C’était une autre sorte d’obscurité. Blanche. L’autre, à laquelle je m’étais habituée, était simple et uniforme, j’y flottais sans me soucier d’avoir les yeux ouverts ou fermés. Le blanc était tout différent. Visqueux, aux bords effrangés. L’espace d’un instant, j’ai hésité. Mes paupières ont papillonné et, à travers la barrière de mes cils, j’ai entraperçu le monde, trempé dans la chaux. Lever les paupières ou non? Retourner? Mon hésitation a duré jusqu’à ce que les mains en tenaille  de la sage-femme, vigoureuses, tirent sur ma nuque pour me faire descendre. Je ne m’y suis pas opposée. »

Je viens de fermer ce petit livre. Tendre, drôle, et si émouvant. Une fillette raconte sa vie dans un village moldave à l’époque soviétique et si la cocasserie ne manque pas, il y a cette petite, fine, intelligente, dont le seul but est de partir découvrir le vaste monde. Sa voix nous parle du quotidien, de sa dureté, parfois sa cruauté. L’enfant trouve son petit bonheur dans de petites choses. Son prénom ne nous est pas livré, et elle est pour nous la narratrice de sa propre existence, de son histoire qui constituera son journal, journal qu’elle nourrira régulièrement de ses jours, de sa vie, de ses expériences, de ses questions, de ses chagrins et de ses joies parfois, jusqu’au jour où il sera lu dans sa classe, une fin bouleversante. Je suis encore très émue, tout en écrivant, de parler de cette fillette. Si la fantaisie ne manque pas dans la narration, il y a chez cette enfant quelque chose de profondément grave et intelligent, elle engendre l’émotion tout au cours de cette histoire dans laquelle elle raconte son quotidien, sa façon d’observer les autres, tout ce qu’elle écrit donc dès qu’elle sait le faire, dans son journal. La fillette qui répète, chaque fois que ça va mal, qu’elle veut partir découvrir le monde. Elle est la dernière née, cinq frères et sœurs la précèdent. Naissance:

« Les cinq en rang d’oignons devant moi, c’étaient mes frères et sœurs, mais ils ne voulaient pas encore que je sois leur sœur. Ils me regardaient tous avec rancœur et se passaient de l’un à l’autre l’oreiller. Du plus grand au plus petit et inversement. Aucun n’avait assez de courage pour me le presser sur le visage, pour ne plus me voir, pour que je ne les voie plus. Ils voulaient que je disparaisse. J’aurais mieux fait de ne pas exister. J’étais le monstre qui avait fait souffrir leur mère. Le couteau qui l’avait vidée de son sang. Le ver ratatiné qui l’avait rongée de l’intérieur. Un bout de viande gâtée qu’elle avait rejeté. « 

Poêle-lit

Vous conviendrez que ce n’est pas le plus joyeux départ dans la vie pour une petite fille. Mais au fil des pages, on va la voir s’affirmer, on va la regarder grandir dans un environnement où tout est difficile, surtout quand on est comme elle, fine, sensible, toujours à observer le monde, toujours à réfléchir à son sort et à celui du monde qui l’entoure, toujours à se débrouiller avec la vie. Si je le pouvais, je vous le lirais. Je n’ai aucune envie d’écrire un résumé de sa vie, elle le fait très bien, elle. Mais je n’oublie pas de dire qu’on a ici également une chronique villageoise de cette époque, on entre dans les maisons où les familles dorment sur le poêle ( j’ai dû demander à quelqu’un qui connait bien ces lieux de quoi il s’agissait – merci Monica ! – ), où l’alcoolisme est assez présent et où la jeunesse s’ennuie dans le poids des traditions.

On se sent vraiment dans un pays inconnu, où cette fillette regarde le monde étroit qui l’entoure, on l’entend penser. Et ce passage où elle raconte comment elle fauche des billets dans la boîte de son père, de temps en temps, et pourquoi. Extrait assez long, mais tellement bien:

« Le premier billet que j’ai retrouvé avec mon signe au crayon chimique dans un coin, je ne l’ai pas compté, je l’ai mis sous mes fesses et j’ai considéré qu’il m’appartenait. Papa n’a pas remarqué qu’il manquait et ça m’a encouragée à en cacher un de temps en temps. Chaque fois je n’en prends qu’un dans le tas où il y en a beaucoup, pour ne pas me faire pincer. Mon frère ne se doute de rien lui non plus. Lui, il a déjà sa boîte de conserve pleine de billets de un rouble. Toutes mes tantes n’ont d’yeux que pour lui, si beau et si propret, et chaque fois qu’elles viennent elles le couvrent de bonbons et de billets de un rouble. Moi, personne ne me donne rien. Moi, je n’éveille en personne un sentiment de tendresse. Telle que je suis, je ne peux pas être l’objet de leur amour de tantes. Je ne me fâche même pas. Moi, je me rends justice toute seule. Mes sous, gagnés en échange d’une bonne dose de peur de me faire prendre, remplacent parfaitement le manque de leur amour. En revanche, les bonbons, mon frère les partage toujours fraternellement avec moi. Quelquefois il me donne aussi un rouble. Il a bon cœur mon frère. »

Je m’arrête là, mais ma rencontre avec cette fillette, très dégourdie, très lucide, et clairvoyante, cette gosse fine et intelligente, cette rencontre est un gros coup de cœur. Un livre dans un pays de peu de liberté, aux coutumes et aux mœurs au minimum surprenantes, un livre au grand cœur. La petite, les dernières phrases de ce dernier chapitre bouleversant, alors que son journal est lu en classe par Ulea et que celle-ci a censuré des pages ( sur elle entre autres ), jetées et déchirées sur le sol:

« Une fois qu’ils sont partis, j’ai retiré mes mains de mes oreilles, et j’ai ramassé mon journal page à page. J’ai pensé que ça valait peut-être mieux comme ça. Avoir un journal où je ne parle que de moi. Ainsi, je  ne risque pas que quelqu’un me le vole pour le lire à voix haute à tout le monde. Personne ne se soucie de ce que je ressens.

Et moi, je me fiche de ce qu’ils pensent de moi.

DEMAIN, JE M’EN VAIS. »

« Retour de flamme » – Liam McIlvanney, Métailié Noir, traduit par David Fauquembert ( Ecosse )

Retour de flamme par McIlvanney« PROLOGUE

Elle se réveille au milieu de la nuit consciente qu’un truc cloche. Se redresse sur son coude, l’oreille aux aguets. Elle tourne la tête pour vérifier que la petite va bien. La petite a rejeté les draps à coups de pied de son côté du lit, elle est étalée là dans son short et son débardeur blanc crasseux. Denis tend le bras pour plaquer sa paume sur le front de sa fille, la chaleur la fait s’étrangler. La petite aurait-elle attrapé la fièvre? Elle pose le dos de ses doigts sur la joue de sa fille – brûlante, rêche – et souffle sur le visage endormi, fait pivoter sa propre tête pour que l’air frais glisse sur le front, les yeux, le nez, les joues, le menton. La petite bouge, tourne sa tête vers la fenêtre. »

Un excellent polar dans le Glasgow de 1975 qui fait suite au précédent « Le Quaker », souvent cité ici, et dont ma chronique est lisible sur le blog, « Le Quaker » a marqué les esprits. Ici on retrouve McCormack et l’inspectrice Nicol. Les deux enquêteurs principaux, mais autour il y a bien sûr une équipe, mais plus ou moins soudée. McCormack a en effet du fil à retordre car dans son enquête précédente, il s’est mis l’équipe à dos en démontrant la corruption au cœur du commissariat. De fortes tensions donc, mais quand il s’agit de pister la pègre locale – nombreuse et hyperactive – chacun fait son boulot. La ville de Glasgow quant à elle, plus qu’un décor est une sorte de « mère » génératrice de vices, de misère et de violence. Le premier mort n’est pas n’importe qui:

« Les mains de l’homme étaient couvertes de bleus et boursouflées, les doigts noir et violet, avec du sang ou de la boue sous les ongles cassés. Il portait une bague au petit doigt de s amain gauche avec une sorte de rubis ou de grenat, et une chevalière – en fait, non: c’étaient un compas et une règle. Un franc-maçon. »

Comme souvent, résumer ce genre de roman c’est un challenge que je ne suis pas sûre d’assurer, mais je vais essayer de faire au mieux, au moins et surtout de rendre compte de l’écriture, que je trouve vraiment intéressante ( traducteur, merci ! ). Parce que l’épaisseur du livre et son développement, les nombreux personnages et les sujets sont amenés avec beaucoup de finesse et d’intelligence. L’auteur tisse une toile pleine d’accidents, de misère, d’amour absent ou trahi, pleine d’une violence de « castes » qui d’enfants va faire des criminels ou de pauvres gens. Victimes et bourreaux parfois sont les mêmes, on le sait. Donc l’histoire est très touffue, avec des imbrications et des détours dont on comprend plus tard ce qu’ils recèlent, et ça donne un texte comme un concentré, fort, nerveux et très bien fichu. Des retours parfois sur Le Quaker, et de la mélancolie – pas de la nostalgie, non, il n’y a vraiment pas de quoi être nostalgique -, de la tristesse même, mais aussi de l’humour, car McCormack est un homme fin, intelligent, qui sait regarder autour de lui. Et l’auteur ne manque pas de se moquer.

« McCormack avait toujours trouvé pour le moins étrange et dangereux le fait que les fléchettes soient un divertissement essentiellement pratiqué dans les pubs. Lancer des projectiles acérés sur un disque de liège tandis que le tireur et ceux qui l’entouraient éclusaient des whiskys semblait une manière indue de tenter le diable. Il croisa le regard du barman et commanda deux Macallan, tressaillant lorsqu’une nouvelle flèche en tungstène passa à deux largeurs de main de sa tête. »

Un mot sur Liz Nicol, seule femme dans une équipe de gros machos. Elle sera fort brillante, et dans ce commissariat, aux côtés de McCormack qui, lui, l’intègrera, elle saura marquer sa place, démontrer ses capacités, etc etc…ce que doit faire toute femme – hélas – encore dans une équipe masculine et dans un métier conçu comme viril.

Alors tout ça n’est pas de tout repos, car l’enquête va aller très loin dans l’histoire des truands impliqués au départ dans l’incendie d’un entrepôt d’alcool clandestin. Celui-ci est la propriété de la mafia, il y aura trois morts dans l’immeuble voisin et un autre dans un squat proche. Donc des dommages collatéraux dont les fautifs se fichent complètement. Il est question de prise de pouvoir, alors les Maitland et les Quinn se fichent pas mal des conséquences de leurs actes.

L’affaire est une guerre de gangs, les deux principaux de la ville, les Quinn et les Maitland. Extrêmement puissants, les Maitland en particulier, grosse famille nombreuse et qui étend ses ramifications dans tous les domaines. Le roman est donc très très riche en rebondissements, en surprises, en horreurs aussi de tous genres. On croise la pègre, et ses activités, comme la prostitution via les salons de massage, on y retourne en arrière au temps des enfants placés, on dénoue peu à peu le réseau familial complexe. Il faut le dire, il faut de la concentration pour filer les Maitland avec McCormack et Nicol. Mais c’est tellement bien amené, bien écrit, plein de nuances, que c’est un bonheur. Le livre n’est jamais dénué d’humanité, c’est à dire de sentiments, de ressentiments, de soif de vengeance, de chagrin, d’amour aussi. Et puis l’auteur a conçu McCormack homosexuel. Je sais, rien de très impressionnant, sauf que si, parce que dans la littérature policière, enfin celle que je connais, j’en ai peu / pas rencontré beaucoup des flics homosexuels. 

« McCormack préféra ne pas parler. Il acquiesça du chef, enlaça de nouveau Victor, cognat ses épaules conter les siennes, échangeant des tapes dans le dos.

-Espèce de tantouse du Sud.

-C’est moi.

-Il y a un double des clés dans le petit meuble à côté du lit. Fais comme chez toi. Il faut…Écoute, il faut vraiment que j’y aille.

-Bien sûr. T’en fais pas pour moi, Dunc. Vas-y. Je serai là quand tu rentreras. »

Ce qui donc pourrait sembler être un détail ne l’est pas. D’ailleurs si je saisis bien, la relation du policier avec un homme n’est pas sur la place publique. On comprend bien pourquoi compte tenu des tiraillements de McCormack avec ses collègues, dont certains sont  mal dégrossis comme on dirait chez nous, alors pas besoin d’en rajouter et compte tenu aussi des mentalités de cette époque.

Je discute, je discute, mais que se passe-t-il alors? Eh bien, nous assistons à cette guerre sans merci, sans aucun état d’âme sur les nombreux dommages collatéraux. Regardons agir des hommes cruels, pervers, vicieux, pourchassés sans merci par un duo de flics d’exception. Je dis duo car McCormack et Nicol sont les deux héros ( je les aime beaucoup, tous les deux ), mais bien sûr qu’une telle chasse au truand mobilise toute la brigade. Ceci rapprochera les hommes de cette équipe de flics, McCormack démontrera qu’il a de grandes capacités, comme homme, comme flic, comme chef d’équipe, qu’il a le culot qu’il faut quand il faut, et que prendre des risques ne lui fait pas peur. Devant son supérieur:

« Spence hocha la tête.

-Ça arrive, dit-il. Les coïncidences. Tenez-nous au courant, inspecteur. Si de nouveaux éléments apparaissent, je veux être le premier informé. Compris? Vous m’appelez. Avant qui que ce soit d’autre. Avant Haddow.-Il baissa la tête sur les documents étalés devant lui.- Un tas de gens suivent cette affaire de près , McCormack. Et ils attendent des résultats. Des gens haut placés.

McCormack se leva.

-Vraiment? Eh bien, ici aussi, il y a des gens qui nous regardent. Des gens dont les pères et les frères, les sœurs et les fils sont sortis boire une pinte samedi soir et ne sont jamais rentrés. C’est pour être au service de ces gens-là qu’on me paie. »

Vous comprendrez que j’adore ce personnage.

Je ne m’étend pas sur le sujet qui est en creux au cœur du roman: l’abandon d’enfants, le placement de ces enfants, le peu de cas qu’on fait de leur vie et de leurs attachements, certaines pages sont bouleversantes. Je trouve ce livre remarquable par sa richesse de thématiques, par sa construction labyrinthique, comme l’est l’enquête. Et puis aussi pour les héros McCormack et Nicol. Armés d’une grande finesse qui leur permet de toucher les points sensibles des gens qu’ils poursuivent ou interrogent, je crois aussi épris de justice, ces deux-là me plaisent beaucoup.

Impossible à résumer ou condenser, amoureux de polar où ça flingue, ça brûle, ça triche et où aussi ça aime, ça faiblit ou ça chute: lisez sans hésiter ce bon gros pavé en écoutant cette chanson:

Entretien avec Sébastien Vidal, à propos de « De neige et de vent », éditions Le mot et le reste.

Sébastien Vidal a accepté très gentiment de répondre à quelques questions à propos de ce roman coup de cœur. Voici pour vous mes questions et ses réponses.

-Bonjour Sébastien, et encore merci d’avoir accepté ce petit échange avec moi.

Je viens de refermer votre dernier roman – pour moi une découverte de votre travail – et j’ai dévoré cette histoire glaçante en quelques heures. J’en suis ressortie enthousiaste, frigorifiée mais très intéressée par les personnages de ce livre dont le lieu fait partie.

Je ne vais pas ici résumer la trame puisqu’il y a ma chronique. Mais je souhaite vous poser quelques questions. La grande force du livre est amenée d’abord par le décor impressionnant, ces Alpes à la frontière italienne soumises à une tempête homérique, vent, neige, froid de gueux. Tout est glacé, on se sent pris dans une sorte de linceul blanc frigorifique.
Le village se nomme Tordinona, et en cherchant j’ai vu que c’est le nom d’un théâtre italien. Est-ce un hasard ? Car à Tordinona va se jouer une tragédie. Les personnages arrivent les uns après les autres, comme les comédiens sur une scène de théâtre. Parti pris dramaturgique qui fait monter la tension, mais encore ?

SV : merci de vous intéresser à mon travail. En effet, il n’y a rien qui soit laissé au hasard dans cette histoire. C’est la moindre des choses lorsqu’on écrit. Tordinona, c’était le nom de la prison papale à Rome qui était utilisée pour enfermer les individus suspectés d’hérésie par l’Inquisition. Giordano Bruno y a séjourné en 1500 avant d’être brûlé vif. J’ai simplement accolé les syllabes (Tor Di Nona)pour fabriquer ce village fictionnel. D’une certaine manière, par sa façon de fonctionner, son isolement et cette peur quasi immanente de l’inconnu, Tordinona est une prison à ciel ouvert pour une bonne partie de ses habitants. Quant à l’apparition des personnages, c’est une volonté de retranscrire la manière dont ils sont arrivés aussi, dans ma tête, comme dans un défilé, les uns après les autres. Je crois qu’en littérature on ne doit pas se priver des belles clés de la dramaturgie. J’aime bien l’idée de présenter au lecteur les personnages dans l’ordre où ils se sont présentés à moi.

-Ainsi arrivent le voyageur et son chien qui doivent se mettre à l’abri et qui trouvent ce qu’on ne peut pas du tout appeler un accueil, mais le café où on les tolère, c’est tout.
Puis toujours dans la tourmente, le garde champêtre va trouver le corps mort de la fille du maire, morte et sans doute violée. Ainsi va commencer une chasse à l’homme.
Dans l’ambiance tendue des gens de ce village, que je qualifierais de sordides abrutis, on assiste à la mise en scène du livre et bien sûr le voyageur, l’étranger toujours suspect, sera pris pour cible. Le village et sa population sont absolument effrayants. On rencontre le maire et ses administrés et il n’y en a pas un plus sympathique que l’autre, tous sont affreux, violents et près au lynchage. Je crois bien que ce genre d’endroit existe…Non? ( en aparté, j’en connais…)

SV : En effet, ces lieux existent un peu partout, partout où prédomine la peur de ce qu’on ne connaît pas et qu’on n’a jamais vu. Yoda n’a-t-il pas dit « l’ignorance mène à la peur et la peur au côté obscur…) Ces endroits sclérosés par leur isolement (pas forcément géographique ou pas uniquement), où stratifient une histoire et un passé qui, un peu manipulés par des gens qui maîtrisent la rhétorique, peuvent s’avérer très dangereux. Ce village confi dans sa peur, son aveuglement et sa haine, ça pourrait être la France très bientôt si on n’y prend pas garde.

-Enfin, le second groupe, celui de la résistance, de l’enquête, de la volonté d’une part de trouver le coupable du meurtre, mais aussi d’éviter l’assassinat de Victor le voyageur et son chien. Ce groupe est peu commun, et plus sympathique. Ces fameux “néoruraux”, si décriés…qu’en pensez-vous ?

SV : Ces néoruraux sont arrivés là pour faire vivre un projet de vie. Evidemment, rien que par leur démarche (quitter un lieu familier et la sacro-sainte sécurité pour construire une nouvelle vie ailleurs, dans l’inconnu, avec des inconnus de surcroît), ils se trouvent à l’exact opposé de l’état d’esprit des villageois qui, pour un grand nombre, sont enracinés in situ depuis des générations. En outre, ils apportent avec eux un vent fort déplaisant pour certains, en effet, il y a un couple homosexuel dans le lot. Sans doute le premier dans l’histoire du hameau. Comme un certain nombre de néoruraux, ceux du roman sont confrontés à la réalité du terrain. Il y a souvent une déception entre le rêve et ce qui est. Le grand impondérable c’est l’accueil qui leur est fait. Ne nous y trompons pas, ils ne sont pas les bienvenus parce qu’ils sont néoruraux ; ils ne sont pas les bienvenus parce qu’ils ne sont pas du village, ou au pire, des alentours. Et le projet qu’ils portent ainsi que la présence d’un couple gay aggravent la chose. Ce qui les « sauve » en quelque sorte, c’est qu’ils sont associés, à plusieurs on est plus fort. Dans cette histoire, ils peuvent dramatiquement faire l’expérience de la violence, ils n’y sont pas du tout préparés, et ils touchent du doigt les limites de la non-violence face à des enragés.

-Puis, les policiers, une femme et un homme, chacun avec sa charge mentale, sont particulièrement sympathiques, courageux, responsables. Ils connaissent bien les gens du village. Moi je les ai bien aimés, ce sont des gens droits et justes. Expérience professionnelle oblige ? Vous ne craignez pas qu’on vous soupçonne de parti pris – compte tenu de votre CV ?

SV : On pourra toujours m’accuser de parti-pris, mais quand j’étais en exercice, j’ai toujours été assez critique sur l’institution qui m’employait. Être militaire n’exclut pas de conserver son esprit d’analyse et son libre-arbitre, même si la formation et l’environnement tendent à uniformiser la pensée, en tout cas à faire obéir sans état d’âme. Ce qui est une hérésie, les gens obéissent la plupart du temps, mais ils ont forcément des états d’âmes (ceux qui n’en ont pas sont pour moi des individus très dangereux), et à un moment, l’accomplissement de la mission et l’intime conviction, les valeurs personnelles, peuvent se télescoper et créer de la souffrance morale. Pour le récit, j’avais besoin de deux défenseurs de l’Etat de droit, deux personnes avec leurs failles, leurs doutes, mais convaincues de l’importance fondamentale de leur combat. Deux gendarmes qui n’ont pas oublié qu’ils se sont engagés pour être au service de la population et de la Constitution, pas au service du pouvoir ou d’un gouvernement, quel qu’il soit. Mais il est évident que si ces deux gendarmes dans le roman représentent une bonne partie de la gendarmerie, n’oublions pas que d’autres ne leur ressemblent pas, se livrent à des violences injustifiées, des abus de pouvoir ou d’autorité, ou sont tentées par des idées xénophobes, pour ne pas utiliser un autre terme. Mais cela n’a rien d’étonnant, la gendarmerie n’est que la représentation condensée de la société dans laquelle elle recrute ses femmes et ses hommes. La police connaît le même phénomène puisqu’elle pioche dans le même vivier. Quand un gendarme agit avec noblesse il faut le dire et s’en réjouir, mais lorsqu’il fait honte à son uniforme et aux valeurs d’une institution séculaire, il faut le dire aussi et le condamner sans complaisance. Il faut séparer le bon grain de l’ivraie, et rien n’est plus compliqué dans ce monde médiatisé où tout le monde juge très vite en oubliant de s’examiner au préalable.

-Personnellement, j’ai aimé ça dans votre livre, l’honnêteté, l’évidente connaissance de ce genre de lieu, de population ( le bas de plafond ), de réaction. Et pour finir, je perçois une indulgence pour les femmes du village, plus souples mentalement, plus aptes à évoluer…peut-être pour ne plus être tenues pour de peu d’importance, non? En tous cas, il y a de la sincérité, du vécu et je n’oublie pas l’humour.

SV : quand on vit à la campagne, la vraie, pas celle des périphéries urbaines où on veut faire croire au quidam qu’un champ et un bouquet d’arbres décoré de quelques animaux d’élevage sont de la campagne. Quand on vit à la campagne, on croise des gens pénibles, bas du front, bien droits dans leurs bottes avec des avis et des idées bien tranchées, sensibles au populisme et à la démagogie, mais on croise aussi des personnes fabuleuses, qui « portent le feu » comme l’enfant dans le roman La route, de MacCarthy. Des gens dévoués, ouverts, qui n’ont pas laissé entrer la peur en eux. N’oublions pas que les campagnes ont caché beaucoup de juifs durant l’Occupation, et que dans de nombreux cas, personne n’a parlé ni dénoncé.

En ce qui concerne les femmes, il faut croire que même là, dans cet endroit reculé, souffle un vent de modernité et que parmi elles, certaines sont engagées dans un processus d’émancipation. Mis à part Nadia qui est un personnage principal, les autres femmes du récit ne font que passer mais elles disent quelque chose, même lorsqu’elles ne parlent pas, elles représentent l’espoir et la « femme en rouge » qui apparaît à deux reprises, incarne la mauvaise conscience des rageux.

-Reste l’homme au chien, Victor, l’homme qui écrit. Un peu le barde, qui transcrit et narre les événements. Un écrivain, un glaneur de vies, un conteur d’histoires, c’est mon personnage favori. C’est l’écrivain qui toujours avance flanqué de son ami chien. L’homme qui regarde et qui inscrit ce qu’il voit pour les temps à venir.
Cet ensemble rend un texte bien bouclé, bien construit avec une montée en tension vraiment bien menée.

SV : Victor, c’est le poète qui passe au mauvais endroit au mauvais moment. Lui aussi « porte le feu ». Son vécu, ses origines, sa culture font de lui quelqu’un d’ouvert et de fondamentalement bon. Sauf si on fait du mal à son chien, nous avons tous nos limites. Il a une capacité d’émerveillement qui le prédispose à l’écriture. Il tient un carnet dans lequel il consigne ce qu’il voit, ressent, pense. Il est en prise absolue avec le monde et la Nature parce qu’il ne possède pas grand-chose, l’essentiel est avec lui. Il a renoncé à une forme de confort pour retrouver une liberté d’action, d’une certaine manière c’est un personnage qui est en résistance passive face au système capitaliste et libéral, il sape les fondements du système par son absence sur le champ de bataille. Pas de combattant, pas de bataille. Il a compris une chose décisive : ce qui conditionne ta liberté c’est ton train de vie. Moins tu as de besoins, plus tu es libre parce que tu passes moins de temps à être exploité au travail pour gagner un salaire qui est destiné à payer toutes ces choses dont un grand nombre sont inutiles. C’est un personnage subversif.

-Sébastien, cet entretien enrichit véritablement la lecture, je vous remercie pour le temps que vous y avez consacré, pour votre gentillesse et votre disponibilité.  Merci d’avoir accepté cet échange. En attendant avec impatience votre prochain roman, merci pour celui-ci, si prenant.

« Le vent léger » – Jean-François Beauchemin, éditions Québec Amérique

Le vent léger par Beauchemin« La famille Cresson en mille-neuf-cent-soixante-et-onze:

La mère, quarante ans

Le père, quarante-et-un ans

Enzo, dix-sept ans

Léonard, quinze ans

Zelda, treize ans

Elliot, onze ans

Arthur, neuf ans

Zénon, six ans

Un matin de l’été mille-neuf-cent-soixante-cinq, peu après le passage de la benne à ordures, la verroterie des dernières étoiles a cessé de scintiller, et la nuit noire du monde a majestueusement cédé la place aux rayons poétiques et très anciens du soleil. À peine plus tard, le jardin jouxtant la remise, avec ses zinnias aussi colorés que des oiseaux, s’est avancé de quelques pieds, le ciel a pivoté sur lui-même dans un petit bruit d’essieu, puis j’ai installé en plein milieu de l’allée la vieille caisse à oranges descendue du grenier. Alors, Enzo, le plus vieux de la famille (onze ans ) est monté dessus et a lu pour nous un discours très émouvant, écrit très phonétiquement, sur la beauté des êtres et des choses. […] Finalement le téléphone a sonné et, quand Enzo a décroché, nous nous sommes agglutinés tous les cinq autour du combiné, c’était papa qui de l’hôpital nous annonçait que notre petit frère Zénon, le dernier d’entre nous, venait de naître. À présent que nous étions enfin tous réunis, notre histoire pouvait commencer. »

Comment dire la beauté de cette histoire? Comment trouver les mots pour en parler? Le faut-il d’ailleurs? Jean-François Beauchemin ne cesse de m’enchanter, de m’émouvoir, de me bouleverser une fois encore avec ce roman.

Portrait plein de belles nuances d’une famille pas ordinaire, dessin d’une vie où la nature n’est pas qu’un cadre, mais un élément qui enveloppe, entoure les êtres comme une couverture légère, douce, réconfortante. Cette belle et nombreuse famille va en avoir besoin, le jour où la mère va apprendre qu’elle a un cancer. On aurait pu donc lire un texte sombre, plombant, plein de larmes et de chagrin. Mais, c’est Jean-François Beauchemin qui écrit, et cette écriture n’est jamais ordinaire.

« Pourquoi raconter cette histoire, somme toute pas moins banale que les autres? Peut-être afin de laisser une trace de cette famille encore intacte qui, entremêlée à son époque, marchait en dépit de tout à la rencontre de la beauté. Et puis pour me souvenir que nos esprits et nos cœurs quand ils s’unissaient négociaient mieux les courbes dans le tournant abrupt des choses, que ce qui nous importait était non seulement notre propre situation, mais l’état de santé du vaste monde, la guêpe venue reposer sur ses épaules ses ailes inquiètes. »

Non. Je ne veux pas dire que ce n’est pas triste. Mais l’auteur, avec son sens poétique inouï et sa plume lumineuse va transformer cette funeste nouvelle en un protocole de soins fait d’amour, de beauté, de générosité et oui, de joie aussi. Bien sûr, il y a de la tristesse à voir cette mère et épouse s’affaiblir au fil des pages. Mais elle a autour d’elle une volée de moineaux qui lui apportent tout ce dont elle a besoin, et au fil des mois, elle, s’amenuisant, elle, ne quittant à la fin que rarement le lit, elle saura avec certitude que ses enfants sont des êtres merveilleux, intelligents, chacun à sa manière, mais surtout aptes à surmonter des épreuves comme son départ définitif. Ce qui leur donne cette force, c’est leur aptitude à voir la beauté. Le père, à ses enfants:

« J’ai fini par me convaincre, poursuivait-il, que la réflexion n’est jamais une affaire de modes, mais bien plutôt son exact contraire, et doit être assez semblable justement à un herbier, dont les éléments s’opposent au temps non pas en s’asséchant, mais par l’effet d’une espèce de silence de leur matière vitale. Il est possible que vous découvriez tout cela en temps et lieu, mais en attendant, voici ce que je vous suggère: ne succombez pas aux engouements et aux goûts du jour. Soyez austères mais prenez votre joie au sérieux. Faites en sorte que votre existence soit cosmique et régionale, ombreuse et solaire, superstitieuse et pragmatique, irradiante et recueillie. Songez que la poésie, qui est le vrai nom de la vie, est toujours en rapport avec la mort, à laquelle vous devez penser avec affabilité, pour ainsi dire, malgré une certaine aversion naturelle. »

Le livre finit avec un épilogue qui, si je le comprends bien, affirme que cette histoire est celle de la famille Beauchemin:

« ÉPILOGUE

Automne 2021

C’est mon frère Enzo, venu l’autre jour vider en ma compagnie la dernière bouteille du cellier, qui a résumé le mieux la situation: « Je crois que tu as écrit notre histoire avec ton regard de poète, qui était aussi celui de papa, c’est- à- dire un regard qui perçoit surtout ce que la vie a de métaphorique. » C’est sans doute vrai. Vous ne vous défaites pas aussi aisément de votre imaginaire et de votre conscience si pleines de représentations non figuratives. Ce que je veux dire, c’est qu’à force de vivre dans cette famille, je n’ai pas appris à concevoir l’existence en termes normaux. Comme aux temps d’autrefois, il faut toujours que le ciel de mes phrases se déplace à l’aide d’engrenages et de poulies, que la forêt soit habillée de son trois-pièces vert, que du cœur humain monte un léger bruit de moteur à balais, que la faucille de la lune découpe la nuit en tranches fines. On peut le dire: ce n’est pas avec une sensibilité et un esprit pareils que je remporterais le concours annuel de réalisme. Mais c’est tout ce dont je suis capable. »

Je sais d’ores et déjà que je vais partager ce livre-ci avec de nombreuses personnes, celles que je sais aptes à se laisser emmener dans cette poésie merveilleuse, chez cette famille faite de fantaisie, d’intelligence et d’amour. Je vais poursuivre quant à moi ma lecture des ouvrages de Jean-François Beauchemin, parce que si on cherche de la tendresse, de la finesse, de la beauté et de la philosophie, il est là.

Clairement, dans mon panthéon.

« STOP ! » – 68 artistes s’engagent, éditions La Manufacture De Livres

Collectif STOP, STOPCet ouvrage collectif est tout sauf « résumable » ou « condensable ». Texte après texte, j’ai évidemment senti surgir ce malaise et ce désarroi dans lequel le monde actuel nous plonge. Et ce chaque jour un peu plus en entendant les nouvelles de la Terre, et celles du moindre ruisseau à sec, là, juste à côté de chez nous.

« La stratégie de l’églantier »- Laurence Biberfeld

« La stratégie de l’églantier: n’abandonnez jamais. Essayez. Tâtonnez. Laissez mourir une partie de vous et essayez autre chose. Prenez soin de vous, prenez des risques. Inventez. Apprenez. »

IMG_0965C’est néanmoins une lecture salutaire, parce qu’on se sent moins seul, chacun ou chacune de nous, regardant par la fenêtre, en ville ou à la campagne, ou juste par ces fenêtres dites « sur le monde »  que sont nos écrans de télé ou d’ordinateur, de téléphone…Tous ces écrans qui nous montrent tout en nous tenant à distance. Mais si on met un pied dehors, où qu’on se trouve, nous avons tout sous les yeux. Il suffit de les ouvrir, nos yeux, et tout de ce qui est dit – et si bien – dans ce recueil est là devant nous. Alors pourquoi écrire et enfoncer le clou?

« STOP » –  Olivier Bordaçarre

« Le capitalisme est l’air que nous respirons. Il est dans notre langage, nos comportements, nos réflexes consuméristes, nos soumissions à l’ordre établi, nos discours factices sur la liberté d’être dans cet ordre. Nous respirons à l’intérieur de ce qui nous est imposé, nous suffoquons. Libres d’obéir à l’injonction centrale: nous aurions besoin de dirigeants et de management. Idée qui trouva ses plus zélés soutiens pendant le Troisième Reich. Le capitalisme est un crypto-fascisme. Comme tous les fascismes d’aujourd’hui, il travaille à sa normalisation à coups de concepts vidés de leur substance: la liberté- avec forfait illimité – la liberté – par la mobilité – la liberté – par la communication – la liberté – en démocratie…L’histoire le prouve: la dictature, c’est le capitalisme abouti.

Il y a urgence à se défaire de cette soumission, car le niveau de destructivité du régime atteint des sommets propres à exposer les peuples à leur imminente destruction: l’anthropocide. »

Parce que les mots si souvent utilisés « à la louche » sont ici avec le talent de ces plumes, des instruments de combat, de partage, d’échange, d’amitié, même, ces textes, chacun à leur façon, disent la vérité de notre planète et de ce qui y vit. Ou de plus en plus y survit. En ce qui me concerne, j’ai tour à tour ragé, souri, et pleuré. Pleuré par désolation, mais aussi parce que ces mots se veulent aussi par leur lucidité, y compris avec un ton fantaisiste, ces mots se veulent rassembleurs, fraternels, ces mots sont faits, pour nous qui lisons, pour nous sentir moins seuls. Parce ce que pourquoi lisons-nous? Si ce n’est pour voir le monde par d’autres yeux que les nôtres? Pour voir le monde caché que d’autres nous révèlent? Pour se sentir en fraternité, sororité, pour se sentir moins seul dans notre désarroi et faire monter au-delà de la colère et du désespoir, quelque chose d’humain enfin, quelque chose qui tient chaud et qui nous sort de la solitude. Quelque chose qui réchauffe contre tout ce qui nous terrorise ou nous met en rage.

640px-Otis_tarda_01« ME, MYSELF AND I « , Andrée A. Michaud

« Je crains le jour où les baleines ne chanteront plus, quand il m’arrive d’espérer que les bêtes se révoltent, que des hordes étourdies par la faim envahissent nos villes, que les eaux rugissantes débordent de leurs lits pour emporter dans leur fureur humains et objets inutiles.

Je crains, et ne sais plus qui accuser, mon voisin, mon cousin, « me, myself and I » ou cette incurable maladie que nous nommons le capital, car le capital est un cancer, ainsi que dit l’homme qui partage ma vie, une tumeur visqueuse, une machine de destruction qui se nourrit d’elle-même, qui étend ses métastases jusque dans le lit des enfants innocents et se contrefout d’étouffer la vie là où elle prend racine.[…]

Alors je crains. Je crains le jour où des troupeaux en débandade viendront mourir à nos pieds en quêtant un peu d’eau, et j’anticipe le jour où ils nous piétineront.

Alors je crains le jour où la beauté devra soulever les immondices pour voir un peu de lumière.

Je crains le jour où la lumière ne sera qu’un souvenir parmi les nuées anthracites où ne voleront plus les outardes de mes printemps dociles. »

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Il nous faut remercier ces femmes et ces hommes qui par leurs textes portent notre parole aussi. Nous nous sentons souvent démunis, en colère, tristes face au monde. Savoir dire pour concrétiser une pensée, c’est un talent merveilleux. C’est ça qui me fait lire, et pour moi, lire, c’est vivre encore. J’ai beaucoup de mal à m’exprimer ce matin en écrivant. Je veux seulement remercier ces 68 plumes puissantes pour ce recueil. Je n’ai rien à rajouter à tout ce qui est si bien dit dans ces pages.

Valentine Imhof – « Ruminations » (The Cannulated Cow’s Blues )

[… ] « Je m’appelle FR 54 1225 4618. Ce n’est pas un nom. Ce n’est pas joli.

Je suis une vache à hublot. Le hublot, je ne suis pas née avec. Je me suis réveillée , tout équipée, un matin. Une cyborg bovine. Qui participe à des expérimentations. Aucun souvenir d’avoir jamais souscrit à ce projet. Les prouesses technologiques, les missions kamikazes, le martyre, ce n’est pas mon truc. Me voici donc affublée d’une sorte de gros œil rond, orbite de métal et clapet en plastique, greffé sur l’abdomen et qui, braqué sur mes quatre estomacs, permet d’analyser, en temps réel, ma digestion. Et aussi, selon les ordres que reçoit le technicien, de me tripatouiller les intérieurs à toute heure de la journée pour prélever ou ajouter, mélanger, peser, doser, extraire et puis remettre. Du coaching diététique in vivo.

Ce n’est pas une infox. Pas un délire steampunk non plus. C’est de la Science. De la pure et dure, de la vraie, de l’appliquée. Du sérieux, de l’encadré, du protocolé, du mené par des instituts de recherche financés et par l’État et par les gros industriels. Les fabricants de nourriture animale arrosent sans compter? Évidemment.[…].

N’empêche que je préférerais m’appeler Pâquerette, Céleste, Lili , Léonie ou Marguerite.

Je voudrais aussi des mouches et des taons à estourbir avec le plumet de ma queue, nonchalamment, pendant des heures.

Je voudrais pouvoir lever la tête et suivre la danse hypnotique des étourneaux dans un ciel d’orage, et le vol des grues qui partent pour des lointains aux hivers doux.

Je voudrais pouvoir me régaler de doucette et de roquette sauvage.

Je voudrais un pré, une mare, des crapauds, des lucioles, des levers de lune et des couchers de soleil.

Je voudrais. »

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Tous les textes sont bons, différents dans le style, mais toujours dans la ligne sur le fond: STOP!

Quant à moi, simple lectrice, j’ai été bouleversée.