Mes excuses, le livre que vous avez pu entrapercevoir paraîtra le 22 août. C’est une erreur de programmation sur le blog
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« Somnambule » – Dan Chaon, éditions Albin Michel « Terres d’Amérique », traduit par Hélène Fournier
« Trois fois
La première fois que ça arrive, on est en octobre, et je traverse l’Utah dans mon camping- car avec ce jeune philippin qui s’appelle Liandro. On se passe et repasse un joint au-dessus de la tête de Flip, le chien, qui dort entre nous, mais on ne parle pas vraiment. Liandro est vexé car il a les chevilles menottées.
J’étais passé le prendre au chef Cheng, un restaurant chinois d’Elko, Nevada, et je lui avais expliqué que je faisais ça dans les règles de l’art, que je n’avais rien contre lui personnellement. Je lui avais demandé de s’asseoir sur le siège passager, de retirer ses chaussures et ses chaussettes, et je lui avais passé les menottes.
« Mec, avait-il dit en pliant les orteils. C’est franchement inutile.
-Je sais bien. »
Ma dernière lecture de cet auteur inclassable fut « Une douce lueur de malveillance », et je retrouve ici l’incroyable talent qui m’avait fait frémir alors.
Dan Chaon a une plume très personnelle, une prose qui oscille entre l’ironie, la tendresse, et une brutalité terrible planquée sous des airs de rien. L’écriture fascine, hypnotise même, on entre dans le cerveau quand même assez dérangé de Will et on quitte notre sol pour entrer dans ce voyage durant lequel on ne sait pas trop ce qui va arriver, c’est une dérive entre délire du LSD et réalité de la route. La brutalité, c’est celle du personnage principal, Will Bear, envers lui-même, envers les autres, brutalité noyée dans des vapeurs de défonce, dans un désespoir profond, une sorte de quête métaphysique de lui-même, de son histoire et essentiellement dans l’histoire de sa potentielle nombreuse descendance. Seul Flip le chien, l’ami, celui de confiance qui jamais ne trahit, Flip fidèle compagnon, est l’objet de toutes les attentions de Will. Ci-dessous, un passage que j’aime particulièrement:
« Il faut s’interroger sur les colons des Grandes Plaines. Ces Blancs qui, jadis, ont tué les Indiens et revendiqué cette terre sans jamais en démordre; qui ont abandonné à leurs enfants et petits-enfants ce legs de poussière. Un ensemble de baraques en bois avec, à l’arrière, des jardins envahis d’amarantes, de carcasses d’autos, de balançoires abandonnées, d’arbres assoiffés et rabougris. Le génocide en valait-il la peine?
Voilà ce que je me dis et puis je me ressaisis. J’exagère un peu quand même. Le service client de l’aire de repos de Campo est excellent. Il y a, à la caisse, une adolescente au visage rond, très polie, et qui sourit gentiment à mes compliments. Un manager chauve, accablé de soucis, est penché sur son ordinateur portable. Qui suis-je, après tout, pour prendre ces gens de haut, même s’ils sont les descendants d’assassins?
Tout compte fait, nous sommes tous, assurément, des descendants d’assassins, vous ne croyez pas? Sinon, nous ne serions sans doute pas là. »
Will a été un grand donneur de sperme et se lance dans une course recherche de sa descendance, chemin chaotique qui le mènera à Cammie. Qu’il ne verra ni ne rencontrera physiquement jamais. Cammie sera une voix sur internet, au téléphone, et dans un drone à la fin de la course. Cammie aux mille visages va rester pour la lectrice que je suis une supposition, dirais-je, peut-être juste une hallucination vocale du héros, ou bien elle existe vraiment? La 4ème de couverture semble dire que oui, elle existe, c’est elle qui appelle un jour Will. Mais est-elle réelle? En tous cas, une chose est sûre et indéniable, Dan Chaon, par le biais de Will, pose les questions essentielles sur le monde, sur l’environnement, sur notre finitude avec celle de notre planète.
« Je ne sais pas trop ce qui tombe du ciel. peut-être des détritus emportés par le typhon en provenance du Nord-Ouest, au large de la côte, ou encore de la cendre en provenance du mont Silverthrone au Canada.[…]. Ça va être le moment pour l’humanité de rendre des comptes, j’en suis sûr, et pourtant même chez ceux d’entre nous qui acceptent l’inéluctabilité de la mortalité massive chez l’homme, il reste un espoir prudent; On attend de voir comment l’Armageddon va se dérouler, guettant tout ce qui pourrait faire qu’il tourne à notre avantage. Même dans le pire des cas, il y a des chances qu’au moins certains des nôtres se battent suffisamment longtemps pour devenir des créatures capables de s’adapter à tout nouvel environnement. Je ne suis pas biologiste de l’évolution, mais j’ai foi en la ténacité de notre espèce.
Je baisse la tête et continue de conduire, penché sur le volant pour voir le mieux possible à travers la traînée de vase translucide laissée par les essuie-glaces. Je ne dois pas dépasser les quinze kilomètres à l’heure, mais je suis bien déterminé à arriver à destination. »
Voilà la force de ce roman que je trouve inclassable. J’aime cette dérive dystopique dans le van de Will à travers les USA, avec malgré tout un attachement à ce personnage plein d’ambigüités, parfois touchant, parfois repoussant. Le talent à mettre le lecteur, la lectrice en position délicate par ces ambigüités, la complexité à tenter de cerner Will et son univers. Je ne juge pas utile d’en dire plus, mais il y a là de belles pistes de réflexions sur notre monde, et sans aucun doute de la philosophie. Il est question de famille, de solitude, d’abandon . Bien évidemment que je ne dis qu’une infime partie de ce qui remplit ce roman très unique où on croise aussi Ward, Patches, Experanza, Tim Ribbons et d’autres. Ce livre est un voyage dans plusieurs dimensions, j’ai adoré cette lecture, y compris pour ses difficultés (d’ailleurs je crois que je vais le lire sans contrainte de temps une seconde fois ). Excellente lecture, tout un monde à explorer par cet auteur inclassable. Les mots de la fin:
« Les gens sont fous, voilà ce que je veux dire. Du moins, la plupart d’entre eux. Il est tellement plus facile de tuer que de connaître le tourment de l’empathie, et jusqu’au bout nous ne pourrons pas nous empêcher de nous diviser en tribus, même quand nous ne serons plus qu’une poignée. Même le jour du Jugement dernier, nous calculerons nos profits et nos pertes et penserons gaiement à ce que nous accumulerons le lendemain.
Las, comme on disait autrefois. Comme le monde serait heureux si nous tous, l’humanité entière, pouvions nous réveiller complètement amnésiques sur une île déserte. »
Coup de cœur !
Une chanson
« Dans l’œil de la vengeance » – Nathalie Gauthereau, Rouergue Noir
« Prologue
« Prologue
18 septembre 2020
La peur lui ordonnait de courir sans s’arrêter, mais sa respiration heurtée l’en empêchait. Il stoppa sa course après avoir jeté un regard en arrière. Il n’avait besoin que d’une minute, pas davantage. Ensuite, il repartirait. Plus vite, cette fois. Beaucoup plus vite. Sa vie en dépendait. »
Ce prologue entame l’histoire d’une vengeance, mûrie de longue date, mûrie jusqu’à la pourriture. Je ne sais pas trop comment parler de ce roman qui selon moi tient par deux personnages, l’homme qui veut assouvir sa vengeance, surnommé le Borgne, et Kofi. Qui est Kofi? Kofi est un jeune homme venu du Sénégal et qui passe ses journée à vélo dans les rues de Lyon, les yeux rivés sur son téléphone en attente de livraisons à faire. Kofi est de loin mon personnage préféré parce qu’il va se trouver pris dans cette sordide histoire. Et finalement c’est ça qui va le tirer, de manière indirecte, de sa pauvre existence. Mais Kofi est de ces « esclaves modernes », il a souvent faim, lui qui amène aux gens de la nourriture à leur porte contre quatre sous.
Les personnages principaux, eux, sont 4 hommes et des avocates et avocats. Louise en particulier, jeune femme malheureuse après que sa compagne l’ait abandonnée. Pour dire franchement, ce volet ne m’a pas passionnée. On assiste à des scènes de chagrin, de jalousie, de soif de « vengeance », bref, ce volet du roman ne m’a pas captivée et n’est pas d’un intérêt majeur pour le cœur de l’histoire. Heureusement il y a l’homme à la paupière tombée, et il y a Kofi.
Le petit monde des cabinets d’avocats lyonnais, de jeunes avocats qui fument des pétards entre deux clients, est plutôt bien dépeint, avec de la sympathie. Ici ils sont jeunes, vivants, à la cool, quoi.
Bien plus intéressante cette histoire de vengeance, la vengeance d’un homme humilié et qui a juré de faire payer à ses soi-disant amis de jeunesse leur réussite et son échec. Aux funérailles de Gasparo, il observe:
« La gamine se cala derrière le pupitre et fit glisser son masque sous son menton. Elle portait des rails de chemin de fer sur les dents, c’était vraiment moche. Son frère, lui, restait en retrait, dans les jupes de son aînée. Une vraie mauviette. La merdeuse racontait que son père lu avait transmis de vraies valeurs, comme le respect et l’amour des autres. Putain, c’était des conneries tout ça! Alain Gasparo était une ordure, il lui avait gâché la vie et méritait de mourir. Peut-être qu’il en toucherait deux mots à la gamine si l’occasion se présentait. Il détestait les mensonges. »
Et puis je reviens à Kofi qui attire ici toute la sympathie. Cet exploité qui reste honnête, qui peine pour envoyer quatre sous à sa famille, se privant de tout, Kofi et son intégrité qui parviendra à s’en sortir en aidant les avocats chargés de retrouver le Borgne. Kofi qui a vu mourir sur le bateau qui l’amena en France tant de ses compagnons de misère, Kofi est tout de suite celui qu’on aime.
« Aux heures des repas, les livreurs formaient de petits groupes devant le tacos, le kebab, la nouvelle saladerie ou le vendeur de sushis. Dès que leurs commandes s’affichaient sur leur boîtier, ils se dispersaient dans les rues comme une nuée d’étourneaux dans le ciel. La police ne pouvait pas tous les contrôler. Depuis la crise du Covid, le recours aux livraisons à domicile avait explosé et les livreurs étaient de plus en plus nombreux. mais si un sans -papiers comme Kofi se faisait attraper en train de griller un feu, un stop, ou de rouler sur un trottoir, c’était pour lui la garantie de retour au pays. C’est ce qui était arrivé à l’ancien colocataire de son ami Cheikhou. […]
Kofi ne pouvait pas rentrer au Sénégal. Même si Dakar lui manquait et qu’il voulait revoir sa mère, sa fiancée et ses amis, il ne pouvait pas retourner là-bas. Pas avant d’avoir réussi sa vie en France. Son père s’était endetté pour son voyage, ce n’était pas un don mais un prêt. Il le lui rappelait en toutes occasions, réclamant son dû avec intérêts. Kofi n’avait donc pas d’autre choix que de rester en France te de travailler pour aider sa famille au pays. »
J’ai bavardé aux QDP avec Nathalie Gauthereau, charmante personne. Je ne peux pas dire que j’ai adoré ce roman, mais c’est facile et agréable à lire, les personnages sont bien dessinés et en particulier Kofi dont on perçoit qu’il est peut-être bien le personnage préféré de l’autrice elle-même. Traités avec finesse la notion de vengeance et l’exploitation de pauvres gens. De bonne facture.
« Cinq filles perdues à tout jamais » – Kim Fu, éditions Héliotrope, traduit par Annie Goulet ( anglais )
« Le camp
Les filles, debout sur le quai, chantaient l’hymne du camp de vacances, « Au camp Forevermore ». Certaines chantaient d’un ton las ou docile, mais la plupart avec allégresse et conviction, soulevant ensemble leurs poitrines, pétries du sentiment de participer à quelque chose de plus grand qu’elles-mêmes, leurs voix criardes et fausses s’unissant pour former un instrument majestueux: « Et je jure d’aimer mes sœurs/ à tout ja-mais. » C’était en 1994, mais l’écho de cet hymne résonnait déjà au-dessus du Pacifique depuis dix décennies. »
Un régal de lecture, ce livre conte des vies échappées au camp de vacances de Forevermore. Cinq jeunes filles sur un bateau avec Jan, leur monitrice. Cinq rescapées d’une aventure qui tourne mal. Siobhan a dix ans, Nita onze, Andee dix , Dina neuf et Isabel onze ont des origines différentes mais dans le Camp, ceci n’a pas d’importance, en principe. Voici dans cette histoire comment chacune va mener sa barque après ce naufrage. Ici pas de préjugés, pas de route tracée, pas de réel lien entre les filles, mais règne une sorte de jeu de hasard, tout au long du roman. Nita, pas la plus ordinaire des filles.
« NITA
C’était à la fin de son dernier séjour- écourté- au camp Forevermore. Nita était sur une des chaises en plastique raides du poste de police, ses parents sur des chaises semblables à ses côtés, et elle somnolait, les pieds sur les cuisses de son père. L’adrénaline des derniers jours l’avait affaiblie, ses paupières étaient lourdes de soulagement. Une voix de femme inconnue et celle de sa mère discutaient. Puis une autre voix, celle d’un homme qui n’était pas son père, commenta:
-Ne vous inquiétez pas. Elle va s’en remettre. Vous seriez surpris de tout ce que les enfants réussissent à oublier.
Nita sursauta. Par défi, elle s’efforça de tout enregistrer dans sa mémoire. Les chaises de plastique, les voix des inconnus. mais elle sentit le souvenir lui échapper aussitôt, se voilant de sommeil et de doute.
Nita avait une mémoire irréprochable pour les faits et les données. Presque sans le vouloir, elle avait mémorisé la page d’un manuel listant les deux cents premières décimales de pi, non pas comme une série de chiffres, mais comme une image simple, si bien qu’elle pouvait la réciter par cœur pour épater son père et ses collègues. Pourtant, et sa mère le soulignait régulièrement, Nita semblait avoir du mal avec les événements de sa propre vie, si courte fût-elle. »
Cinq filles donc nous emmènent dans leur aventure en kayak, cinq filles plutôt différentes qui vont réchapper de l’île où elles se sont échouées. Tout en finesse, l’autrice va nous emmener dans leur vie d’après, des vies qui comme sur le kayak les mèneront en errances diverses, dans des lieux divers et inattendus, des destinées inattendues. Rien ne va comme on pourrait l’imaginer, rien ici n’est simple, direct, clair, tout cache un arrière, une ombre, un truc mystérieux et inattendu. J’adore !
Les personnalités de chacune des filles vont apparaître dans chaque histoire. Laissées dans le camp par les familles, livrées à elles-mêmes sur une île, puis échappées sur la terre ferme d’Amérique, toutes affrontant l’existence et se construisant jour après jour. Je suis absolument admirative devant cette histoire; en lisant, on ne sait pas ce qui va se dérouler à la page suivante, et les filles rencontrées adolescentes grandissent, prenant des directions inattendues. C’est une sorte de jeu de construction des personnalités, quand elles se confrontent au monde, celui hors du camp. L’écriture est très belle et pertinente au sens qu’elle n’ajoute rien de plus que nécessaire. Isabel, et Dina, qui pour la seconde fois de leur vie vivent avec d’autres, leur vision affûtée, leur regard très personnel sur les gens qui les entourent:
« Isabel venait tout juste d’emménager dans un appartement avec trois filles . Celles-ci formaient un trio inséparable depuis leur première année de résidence. Elles avaient eu un coup de cœur pour un appartement avec quatre chambres et entrée sur rue, et avaient recruté Isabel grâce à une annonce sur Craiglist.[…]
Les trois filles, Zoe, Lisa et Kelly, étaient toutes jolies individuellement, mais particulièrement jolies en groupe. Une blonde, une brune, une rousse. Un effet d’échantillon, comme dans un menu dégustation ou une boîte de chocolats. Elles étaient gentilles avec Isabel, et de bonnes colocataires, mais aucune ne faisait l’effort de percer le voile de son exclusion. «
Dina:
« Elles s’excitaient pour un garçon alors Dina s’excitait aussi. Mais elle n’avait développé aucune attirance sexuelle, ni pour les hommes ni pour les femmes. Les corps masculins étaient tous semblables à ses yeux – leur uniformité de poupée, chacun une masse indistincte avec sa pauvre petite excroissance, amas de chair accidentelle. Certains plus grands, plus gros, plus maigres, oui, et pourtant tous les mêmes, le même prototype sous la surface. Les femmes, en revanche, étaient trop variées: tout un monde extraterrestre. Difficile d’imaginer qu’elles appartenaient à la même espèce. Aux yeux de Dina, la plupart semblaient mal faites, affligées de défauts de fabrication, destinées à être écartées de la chaîne de montage. «
Comme enfants elles explorent l’inconnu en dérivant avec le canoë, ces jeunes filles vont explorer la vie, le monde aussi, en dérivant. C’est beau, c’est inattendu, c’est neuf. Et souvent assez déroutant.
Je n’en dis pas plus. Ce livre a quelque chose d’obsédant, de captivant, ces filles qui deviennent femmes fascinent, surprennent, émeuvent.
Je ressens un intense bonheur en lisant ce genre de texte, parce que je me dis que la littérature et l’écriture ne cessent de se mouvoir, de nous bousculer dans nos habitudes, c’est un peu magique, non? Les voir devenir femmes est passionnant
Ce livre-ci me restera longtemps avec Nita, Andee, Isabel, Siobhan et Dina. La fin:
« Siobhan passa ses jours derrière le miroir sans tain de son laboratoire, observant des enfants interagir avec leurs parents, avec ses collègues, entre eux, avec les pièges et mondes miniatures qu’elle construisait pour eux. Ses hypothèses et expériences évoluèrent avec les années, mais elle ne réussit jamais à prouver ce qu’elle cherchait à prouver. L’étendue véritable de ce qu’elle les savait capables de faire. Elle plongeait son regard droit dans leurs yeux depuis un lieu où ils ne pouvaient pas le lui rendre.
Coup de cœur ! Et ici, quatre femmes et deux hommes
« Vine Street » – Dominic Dolan, éditions Rivages/Noir, traduit par Bernard Turle (anglais)
« Première partie – Soho – 2002
« Des oiseaux picorent le hérisson mort dont Billie voulait se débarrasser depuis plusieurs jours.
« -Les pies sont de retour. Elles dévorent le hérisson.
-Ça t’évitera d’avoir à t’occuper du cadavre. »
Voix râpeuse comme du papier de verre. Respiration de plus en plus sifflante.
« Je suppose qu’elles ne mangeront pas les os. Elles les enterreront peut-être. » Elle se tourne vers lui. « Pour plus tard. C’est ce qu’elle font, non? »
Le tressaillement à la commissure des lèvres équivaut à un haussement d’épaules. »
Un début qui raconte à rebours cette histoire, enquête, celle qui se déroule dans ce roman d’une densité conséquente, à la construction qui joue avec les dates, les temps, et qui met en scène un éventail de personnages que l’on va suivre tout au long du livre, dans une sorte de jeu de cache-cache, du chat et de la souris. En clairement plus glauque, plus violent, plus complexe. Traversant le temps de 1935 à 2002, avec des bonds en avant, en arrière, sans pour autant qu’on lâche le fil, ce diable d’auteur nous fait passer un sacré moment de lecture, en compagnie de Leon Geats de la brigade des Mœurs & Night-clubs. Comme le dit la 4ème de couverture, la morale est élastique pour cet homme. Mais lorsque le corps d’une femme assassinée est retrouvé dans un de ces clubs nocturnes et que la Criminelle classe l’affaire – il ne s’agit que d’une « putain » – Geats, flanqué de son collègue Cassar et de Billie, la femme de la brigade, s’empareront de l’affaire, à leur façon, et c’est ainsi que va commencer un long chemin d’enquête, sur des années et des années. Enquête qui comme vous le verrez sera faite de détours, de mensonges, de trahisons, et d’une terrible violence.
« Geats posa son paquet sur une table de travail. « Des archives. Des photographies, une petite protégée de Geats.
-Tout est là?
-Dieu, non. Il y en a des classeurs entiers. » Geats inscrivit l’adresse sur l’un des dossiers. « Je vais devoir avertir ma hiérarchie de ma découverte. Vous devrez donc faire vite pour voir ce qui peut vous servir. »
Harrison hocha la tête. Il ne donna aucune indication de vouloir consulter ce que Geats lui avait apporté. « Des photographies?
-Certaines sont simplement des portraits de femmes. Comme pour un passeport, mais d’un format supérieur. Rien de particulièrement attrayant ou quoi que ce soit. Mais j’ai trouvé deux boîtes d’un autre genre. »
Harrison indiqua le mur. « Comme celles-ci? »
Geats regarda les photos de femmes nues allongées sur une chaise longue: elles étaient semblables à certaines qu’il avait trouvées.
-Ouais. Exactement. Elles proviennent de la même source?
Dégageant un espace sur une table, Harrison retira la couverture et ouvrit les boîtes, étalant les documents sur le vélin vert cendré.
« Voyons donc ça. »
Jusqu’à ce que Geats voie sortir de la boîte une photo de Nell, onze ans, que Geats a prise sous son aile après que sa mère soit morte. Nell n’a donc plus que Geats et Dolores, son ours en peluche, pour toute famille. Et c’est elle que Leon Geats voit sur cette photo.
« Sur la photo, Nell, en jupe d’uniforme scolaire, était allongée sur un lit, calée sur des oreillers. Un maquillage outrancier barbouillait ses lèvres et ses paupières, comme une fillette qui aurait fait une razzia dans le coffret de maquillage de sa mère. Elle tenait dans ses bras Dolorès, son nounours au foulard noué autour du cou. »
Le roman est basé sur ce départ, et une traque impitoyable avec des dommages collatéraux, de nombreux personnages le plus souvent ambivalents, dont on ne sait pas de quel côté ils sont, en particulier dans la police. La corruption est partout. Mais ce qui m’a tenue, moi, plus que tout, dans ce roman touffu, ce sont ces femmes. Comme Bella, alors que Geats court toujours après ce tueur, dément, Bella, si lucide, si franche:
« -Je voulais que tu m’aides, Geats. Je suis pas venue te chercher ce soir-là chez Renée. Tu m’avais foutue dans le pétrin, c’était ton devoir de m’aider.
-Tu as raison.
-Aucun d’entre nous n’existe comme il le pense. Il y a qui on croit être et puis qui on est dans l’esprit des autres. Personne contrôle ça. Et quand on meurt, on existe plus que dans l’esprit des autres. C’est terriblement injuste mais c’est pas autrement. Toutes ces femmes qu’il a tuées, quand tu l’auras retrouvé et que tu pourras mettre un nom sur chacune, elles seront plus que les victimes de ce monstre. Elles existeront seulement de cette façon dans l’esprit de la plupart des gens. Elles seront un spectacle. Et si j’avais dû aller au tribunal pour témoigner contre lui, j’aurais subi le même sort.
-Tu aurais été celle qui a aidé à l’attraper. »
Elle fit non de la tête. « J’aurais seulement été celle qui avait échappé. Celle qui devrait remercier le ciel de pas avoir été une énième pute assassinée. Ça m’aurait valu aucun mérite. Peut-être pour toi, mais pas pour moi. »
Ce qui est certain, c’est que Geats va batailler ferme, traversant des années, dont celles de guerre, sans jamais renoncer. Il mettra Nell à l’abri, il fouillera inlassablement pour dénouer cette sordide histoire, il sera amoureux de Simone, et finira ma foi plutôt bien.
Je reconnais volontiers que je n’ai pas été toujours bien claire avec ce déroulé, mais que je n’ai pas pu lâcher cette histoire – même si probablement j’ai pu rater des choses. Mais. Mais cette histoire brutale, souvent sordide, dense comme les nuits de Soho, sombre comme les nuits des bordels et caves de la ville, cette histoire est fascinante. Le talent de Dominic Nolan est sidérant – au sens propre, on est sidéré en le lisant – et c’est avec justesse que certains lecteurs ont évoqué James Ellroy à son sujet. Le pays, les lieux font la différence, l’irruption aussi de la seconde guerre mondiale.
Le livre, donc, repose sur Leon Geats, un personne ambigu, tour à tour attachant et repoussant, un formidable personnage tout en nuances très éloignées parfois les unes des autres. On l’aime quand il prend la petite Nell sous sa protection, on le déteste quand il passe de sa mission de police à une posture beaucoup moins glorieuse, quand il trompe, quand il cogne, quand il ment. Mais néanmoins il reste un héros, parce que sans relâche il va chercher la vérité pour la mémoire de toutes ces femmes assassinées, il rendra à toutes ces femmes leur vérité. Leur vie de déchéance sera un peu vengée.
Certains passages sont quand même difficiles à avaler psychologiquement, c’est tellement sordide parfois qu’on est au bord de lâcher le livre. Mais non, c’est impossible. Pour moi, Dominic Nolan a écrit là un très puissant roman, un hommage aux femmes dites de petite vertu, aux pauvres filles de la rue, aux femmes en général, qui dans son histoire sont courageuses face à un sort misérable. Geats sauve Nell, et c’est là sa meilleure action du livre.
J’ai aperçu Dominic Nolan aux Quais du polar, j’ai eu très envie de lui parler, mais mon anglais est trop pitoyable. Alors je me suis contentée de finir son roman magistral en rentrant, et d’y trouver une fin superbe, tendre même.
Un grand roman, que je ne cherche même pas à résumer, ni à détailler ici, pas possible. Calez-vous dans un bon fauteuil, commencez la lecture et vous verrez bien. Accrochez- vous et laissez vous choir, déchoir dans Soho en 1936. Merci Dominic Nolan pour ce voyage dans un siècle mouvementé. Merci pour ces femmes et filles perdues, pour ces victimes de la misère et des hommes.
Avec Billie, fin de vie, fin du roman:
KylaBorg – RIP 1963
« Il se réveille, sans s’être aperçu qu’il s’était assoupi.
L’ombre de l’énorme proue du navire imprimé dans ses rétines; il sait qu’il a rêvé le rêve de son enfance, dont il n’a jamais connu le dénouement. Il sait maintenant qu’il ne le connaîtra jamais, puisqu’il n’y a pas de fin aux ténèbres, hormis la lumière vive qu’on allume soi-même. Il sait que, si la vie est une histoire, le seul sens qu’elle a, c’est nous-mêmes.
Billie est à la fenêtre.
Il a quelque chose à dire, et il lui faut un moment pour réunir assez de souffle pour ce faire. Elle lui ôte son masque.
Voix râpeuse, à peine audible: « Merci »
Elle lui adresse un clin d’œil. « Tu l’as dit, vieille branche. »
Son regard retourne à la fenêtre et il se demande si les oiseaux picorent encore les ossements, et puis plus rien. La vie n’est pas gravée, elle est peinte – sur une pierre brute qui s’érodera dans pas plus d’une ère ou deux. Seuls les morts voient la fin de la guerre. »
Sur France Inter













