« STOP ! » – 68 artistes s’engagent, éditions La Manufacture De Livres

Collectif STOP, STOPCet ouvrage collectif est tout sauf « résumable » ou « condensable ». Texte après texte, j’ai évidemment senti surgir ce malaise et ce désarroi dans lequel le monde actuel nous plonge. Et ce chaque jour un peu plus en entendant les nouvelles de la Terre, et celles du moindre ruisseau à sec, là, juste à côté de chez nous.

« La stratégie de l’églantier »- Laurence Biberfeld

« La stratégie de l’églantier: n’abandonnez jamais. Essayez. Tâtonnez. Laissez mourir une partie de vous et essayez autre chose. Prenez soin de vous, prenez des risques. Inventez. Apprenez. »

IMG_0965C’est néanmoins une lecture salutaire, parce qu’on se sent moins seul, chacun ou chacune de nous, regardant par la fenêtre, en ville ou à la campagne, ou juste par ces fenêtres dites « sur le monde »  que sont nos écrans de télé ou d’ordinateur, de téléphone…Tous ces écrans qui nous montrent tout en nous tenant à distance. Mais si on met un pied dehors, où qu’on se trouve, nous avons tout sous les yeux. Il suffit de les ouvrir, nos yeux, et tout de ce qui est dit – et si bien – dans ce recueil est là devant nous. Alors pourquoi écrire et enfoncer le clou?

« STOP » –  Olivier Bordaçarre

« Le capitalisme est l’air que nous respirons. Il est dans notre langage, nos comportements, nos réflexes consuméristes, nos soumissions à l’ordre établi, nos discours factices sur la liberté d’être dans cet ordre. Nous respirons à l’intérieur de ce qui nous est imposé, nous suffoquons. Libres d’obéir à l’injonction centrale: nous aurions besoin de dirigeants et de management. Idée qui trouva ses plus zélés soutiens pendant le Troisième Reich. Le capitalisme est un crypto-fascisme. Comme tous les fascismes d’aujourd’hui, il travaille à sa normalisation à coups de concepts vidés de leur substance: la liberté- avec forfait illimité – la liberté – par la mobilité – la liberté – par la communication – la liberté – en démocratie…L’histoire le prouve: la dictature, c’est le capitalisme abouti.

Il y a urgence à se défaire de cette soumission, car le niveau de destructivité du régime atteint des sommets propres à exposer les peuples à leur imminente destruction: l’anthropocide. »

Parce que les mots si souvent utilisés « à la louche » sont ici avec le talent de ces plumes, des instruments de combat, de partage, d’échange, d’amitié, même, ces textes, chacun à leur façon, disent la vérité de notre planète et de ce qui y vit. Ou de plus en plus y survit. En ce qui me concerne, j’ai tour à tour ragé, souri, et pleuré. Pleuré par désolation, mais aussi parce que ces mots se veulent aussi par leur lucidité, y compris avec un ton fantaisiste, ces mots se veulent rassembleurs, fraternels, ces mots sont faits, pour nous qui lisons, pour nous sentir moins seuls. Parce ce que pourquoi lisons-nous? Si ce n’est pour voir le monde par d’autres yeux que les nôtres? Pour voir le monde caché que d’autres nous révèlent? Pour se sentir en fraternité, sororité, pour se sentir moins seul dans notre désarroi et faire monter au-delà de la colère et du désespoir, quelque chose d’humain enfin, quelque chose qui tient chaud et qui nous sort de la solitude. Quelque chose qui réchauffe contre tout ce qui nous terrorise ou nous met en rage.

640px-Otis_tarda_01« ME, MYSELF AND I « , Andrée A. Michaud

« Je crains le jour où les baleines ne chanteront plus, quand il m’arrive d’espérer que les bêtes se révoltent, que des hordes étourdies par la faim envahissent nos villes, que les eaux rugissantes débordent de leurs lits pour emporter dans leur fureur humains et objets inutiles.

Je crains, et ne sais plus qui accuser, mon voisin, mon cousin, « me, myself and I » ou cette incurable maladie que nous nommons le capital, car le capital est un cancer, ainsi que dit l’homme qui partage ma vie, une tumeur visqueuse, une machine de destruction qui se nourrit d’elle-même, qui étend ses métastases jusque dans le lit des enfants innocents et se contrefout d’étouffer la vie là où elle prend racine.[…]

Alors je crains. Je crains le jour où des troupeaux en débandade viendront mourir à nos pieds en quêtant un peu d’eau, et j’anticipe le jour où ils nous piétineront.

Alors je crains le jour où la beauté devra soulever les immondices pour voir un peu de lumière.

Je crains le jour où la lumière ne sera qu’un souvenir parmi les nuées anthracites où ne voleront plus les outardes de mes printemps dociles. »

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Il nous faut remercier ces femmes et ces hommes qui par leurs textes portent notre parole aussi. Nous nous sentons souvent démunis, en colère, tristes face au monde. Savoir dire pour concrétiser une pensée, c’est un talent merveilleux. C’est ça qui me fait lire, et pour moi, lire, c’est vivre encore. J’ai beaucoup de mal à m’exprimer ce matin en écrivant. Je veux seulement remercier ces 68 plumes puissantes pour ce recueil. Je n’ai rien à rajouter à tout ce qui est si bien dit dans ces pages.

Valentine Imhof – « Ruminations » (The Cannulated Cow’s Blues )

[… ] « Je m’appelle FR 54 1225 4618. Ce n’est pas un nom. Ce n’est pas joli.

Je suis une vache à hublot. Le hublot, je ne suis pas née avec. Je me suis réveillée , tout équipée, un matin. Une cyborg bovine. Qui participe à des expérimentations. Aucun souvenir d’avoir jamais souscrit à ce projet. Les prouesses technologiques, les missions kamikazes, le martyre, ce n’est pas mon truc. Me voici donc affublée d’une sorte de gros œil rond, orbite de métal et clapet en plastique, greffé sur l’abdomen et qui, braqué sur mes quatre estomacs, permet d’analyser, en temps réel, ma digestion. Et aussi, selon les ordres que reçoit le technicien, de me tripatouiller les intérieurs à toute heure de la journée pour prélever ou ajouter, mélanger, peser, doser, extraire et puis remettre. Du coaching diététique in vivo.

Ce n’est pas une infox. Pas un délire steampunk non plus. C’est de la Science. De la pure et dure, de la vraie, de l’appliquée. Du sérieux, de l’encadré, du protocolé, du mené par des instituts de recherche financés et par l’État et par les gros industriels. Les fabricants de nourriture animale arrosent sans compter? Évidemment.[…].

N’empêche que je préférerais m’appeler Pâquerette, Céleste, Lili , Léonie ou Marguerite.

Je voudrais aussi des mouches et des taons à estourbir avec le plumet de ma queue, nonchalamment, pendant des heures.

Je voudrais pouvoir lever la tête et suivre la danse hypnotique des étourneaux dans un ciel d’orage, et le vol des grues qui partent pour des lointains aux hivers doux.

Je voudrais pouvoir me régaler de doucette et de roquette sauvage.

Je voudrais un pré, une mare, des crapauds, des lucioles, des levers de lune et des couchers de soleil.

Je voudrais. »

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Tous les textes sont bons, différents dans le style, mais toujours dans la ligne sur le fond: STOP!

Quant à moi, simple lectrice, j’ai été bouleversée.

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