« Cérémonie » – Leslie Marmon Silko – éditions Albin Michel/Terres d’Amérique, traduit par Michel Valmary (USA)

 

« Cette nuit-là, Tayo ne dormit pas bien. Il se tournait et se retournait dans le vieux lit en fer, dont les ressorts continuaient à grincer même quand il s’apaisait, faisant lever à nouveau des rêves de nuit noire et de voix fortes qui le ballottaient en tous sens comme une crue charrie des débris. Ce soir-là, c’était le chant qui était venu le premier en un grincement monté du lit: un homme chantait la mélodie familière d’une chanson d’amour en espagnol, avec ces deux mots qui se répétaient: « Y volvéré ». Parfois c’était les voix japonaises qui venaient les premières: avec force et colère, elles repoussaient loin la chanson. Puis, à l’oreille, il sentait que son rêve changeait de direction, à l’image d’une brise d’après-midi qui, de vent du sud, se mue peu à peu en vent d’ouest; les voix étaient alors celles de la réserve de Laguna Pueblo, et c’était oncle Josiah qui l’appelait, qui lui apportait un médicament contre la fièvre quand Tayo, il y avait bien longtemps, avait été malade. »

Ce roman publié une première fois en 1977 est ici dans une édition révisée avec un avant-propos que j’ai trouvé plutôt nécessaire et même indispensable pour mieux comprendre ce roman très dense. Si on ajoute une préface de Larry McMurtry, on a une idée de la qualité de ce livre. 

 Tayo, vétéran de la Seconde Guerre Mondiale, rentre ravagé, avec ce si terrible syndrome post-traumatique qui affectera de nombreux hommes au retour de plusieurs guerres. Tayo appartient à une tribu du Nouveau -Mexique.

A son retour, en état de choc, donc, il s’aperçoit  que son peuple a à peu près tout perdu. 

Le roman est ici d’un terrible réalisme, qui décrit la déchéance, par l’alcool en particulier de ces communautés, la destruction de leurs territoires avec des exploitations minières par exemple. Bref, Tayo est malade, dévasté et ce sera par le retour à ses origines profondes qu’il accédera à la « guérison », ce retour passant par des rituels, de la poésie, des chants et des cérémonies. Ces Cérémonies qui chassent les démons et mauvais esprits, ces cérémonies qui apaisent et donnent du courage pour reconquérir pensée, vie, liberté.

Ainsi le livre va suivre les pas de ce jeune homme, qui après le constat des dégradations va vouloir se réparer, lui, pour être apte à sauver ce qu’il reste à sauver des siens. C’est donc une immersion dans laquelle la poésie, les contes, les forces naturelles et le courage sont majeurs. En lisant ce livre j’ai vite compris que c’était extrêmement difficile d’en parler, sans en ôter justement la poésie et la force. Un grand livre, c’est une évidence, dans une collection que j’aime énormément, justement pour de telles découvertes. Je m’en tiendrai donc à ça, quelques extraits et une vive recommandation, que ce soit pour celles et ceux qui s’intéressent au sujet des peuples premiers en Amérique, à leur histoire et à leur culture, qui comme on le constate ici, que ce soit par ce roman ou par ces auteurs qui ne cessent de nous enchanter et de nous apprendre, est une galaxie majeure de la littérature américaine

Pour conclure, je vous confie un court paragraphe de la préface du grand Larry Mc Murtry qui peut-être à lui seul suffira à vous convaincre mieux que je ne saurais le faire :

« Quand Leslie Marmon Silko a commencé à publier ses premiers textes au début des années 70, il est apparu clairement qu’une voix d’un éclat inhabituel venait d’apparaître sur la scène littéraire. Elle l’a très tôt confirmé avec la publication de son chef d’œuvre, l’envoûtant et déchirant « Cérémonie », un livre qui confine à la grandeur et peut aisément prétendre être l’un des deux ou trois meilleurs premiers romans de sa génération, un livre, enfin, qui a surpris et ému des centaines de milliers de lecteurs.

Ce roman n’a rien perdu de sa puissance depuis sa parution en 1977. C’est un livre si original et à la texture si riche que l’écrivain N. Scott Momaday  ( prix Pulitzer en 1969 pour « Une maison faite d’aube ») s’est demandé si on devait vraiment le qualifier de roman suggérant à la place le terme de récit, plus fidèle à l’oralité amérindienne. »

 » Mange tes morts » – Jack Heath, Super 8 éditions, traduit par Charles Bonnot ( Australie )

Amazon.fr - Mange tes morts - Heath, Jack, Bonnot, Charles - Livres« Le sang aigre et visqueux me colle aux dents.

« Vous ne pouvez pas rester là, monsieur, me lance l’agente du FBI chargée de bloquer la porte. Circulez. »

Je mâchonne le bout de mon doigt et arrache un nouveau morceau d’ongle.  » Je travaille pour vous, dis-je. Je suis consultant civil. »

Elle observe mes baskets de chez Walmart, mon jean taché et mon sweat-shirt en loques.

« Vous avez vos papiers? »

Ma parole, ça faisait longtemps que je n’avais pas lu un truc aussi addictif…et génial. Et trash, mais finalement pas tant que ça. Pourquoi? Parce que rencontrer Timothy Blake est une véritable expérience, le plus fort étant qu’on s’attache à lui immanquablement et que ça rend tout le côté comment dire, difficile, beaucoup plus acceptable, enfin presque acceptable. Car la vie de Timothy est terrible. Mais je ne vous dirai pas pourquoi. Je vous demande expressément, si vous décidez de lire ce roman – je précise, d’un noir absolu – je vous demande de ne rien lire à son propos, vous vous gâcheriez la lecture, sérieusement, ne faites pas ça !!!!  Je ne m’attendais à rien de spécial, mais là, je suis restée soufflée. Et le plus difficile, c’est de savoir qu’il y a deux opus après celui-ci, mais pas encore traduits et je ne lis pas assez bien l’anglais. C’est une horrible frustration tant j’aime Timothy, tant je veux savoir ce qu’il va lui arriver…Il semblerait qu’une adaptation série ou cinéma soit en cours… Je n’ose même pas imaginer ce que ça donnera, il ne faut pas laisser une telle histoire à n’importe qui, c’est sûr. Voilà, je n’ai rien d’autre à dire… Même pas d’extrait, niet, nib, que dalle, jetez vous sur ce livre, et savourez.  Juste pour finir : chaque titre de chapitre est une devinette…Il y a une très bonne raison à ça, ce n’est pas du tout le hasard… Je vous en livre une seule et je n’ai pas choisi celle-ci pour rien :

« Un calot tout de viande rempli

Au moindre souffle gigote et frémit

Regardez dessous si ça vous dit

Sans rien manger, car la viande vit!

Qu’est-ce donc? »

Même si vous me le demandez, je ne vous donnerai pas la réponse, vous n’avez qu’à vous presser de vous procurer ce livre addictif. Pire que ça, une drogue infernale ! J’attends la suite fiévreusement.

Bonne lecture !

« Plus bas dans la vallée & Quelques courts récits des Appalaches » – Ron Rash, Gallimard La Noire, traduit par Isabelle Reinharez ( Etats- Unis)

Plus bas dans la vallée par Rash« Quand Serena Pemberton descendit de l’hydravion Commodore, en juillet 1931, un modeste mais fervent contingent de reporters et de photographes l’attendait. À l’exception du pilote, elle était seule. Ceux qui l’accompagneraient au camp forestier, à la fois bêtes et gens, étaient arrivés par bateau la veille au soir. Ils avaient déjà pris place à bord du train qui les emmènerait de Miami en Caroline du Nord. Tous sauf Galloway, son exécuteur des basses besognes, qui s’était procuré une automobile pour conduire sa patronne à la gare. »

C’est peu dire que c’est un intense bonheur de lire Ron Rash de nouveau, et de retrouver cette Serena que j’ai tant détestée dans le roman éponyme. Et de la détester toujours autant, voire plus. Ce personnage à elle seule amène la force du récit avec les palpitations du cœur qu’elle déclenche, colère, détestation, envie de meurtre. Mais oui, carrément. Car de retour du Brésil où elle a rasé des forêts, la revoici dans les Smocky Mountains, où ses ouvriers bûcherons vont devoir terminer la tâche entreprise, la destruction totale de ce qu’il reste d’arbres. Flanquée du très obéissant Galloway, elle va semer à nouveau la terreur, la misère, la violence parmi ces pauvres hommes quasi esclaves. Je vous laisse l’insondable plaisir de lire ses malfaisances et les dommages collatéraux. Ron Rash ne cède rien à ce personnage et en fait une sorte de Commandeur menaçant et destructeur.

Vous l’avez compris, énorme coup de cœur pour cette nouvelle qui occupe la moitié du livre, puis laisse place à six autres, courtes et tout aussi fortes et belles et si remarquablement écrites, l’humour apparait parfois, plein d’ironie ravageuse

« Être si près de ses beaux-frères lui donnait
l’impression qu’une mycose
commençait à envahir son corps.
Ces deux-là dégageaient une odeur de moisi
style champignon.
Rien d’étonnant vu qu’ils bougeaient
à peu près autant que ces végétaux. »

 L’écrivain dessine à coups de crayons sûrs et vigoureux des portraits précis et marquants, Stacy, Baro, … la dernière nouvelle m’a beaucoup plu, amusée, je la trouve parfaite par sa forme et son ton. Toutes les autres sont des moments de vie de ces habitants souvent pauvres de cette région un peu oubliée du reste du pays. Ron Rash dépeint la misère et l’isolement comme personne, avec humanité mais lucidité. Et encore une fois, l’humour, ici féroce :

 » Il suffisait de regarder la Floride sur une carte
pour voir qu’elle pendouillait,
accrochée au reste de l’Amérique
comme une bite flasque .
C’était incroyable que les pères fondateurs
n’aient pas scié ce putain d’État
pour le laisser partir à la dérive.
Un État dont « l’individu » le plus célèbre
se baladait en feignant d’être une souris
de deux mètres cinquante. »

Un régal de lecture qui poussera, j’espère, ceux qui n’ont pas lu « Serena » à le faire. L’œuvre entière de Ron Rash est magnifique. Et ce dès le premier roman, « Un pied au paradis » qui reste un de mes préférés . Je termine sur les dernières phrases de la dernière nouvelle, « Leurs yeux anciens et brillants »:

« Acipenser fulvescens », énonça-t-il, le latin prononcé lentement à la manière d’une incantation. Il remit la scutelle dans sa poche et, sans plus s’occuper de Meekins, contourna le pick-up pour s’engager  sur la route goudronnée. Campbell lui emboîta le pas, chargé du matériel de pêche, Creech venait en dernier, le livre dans les bras. C’était une lente et digne procession. Ils prirent vers l’est, en direction du magasin, le soleil de la fin d’après -midi dorant leurs visages crevassés et décharnés. En sortant de l’ombre, ils clignèrent des yeux, comme éblouis, tout à fait à la manière des saints de l’ancien temps qui ont été aveuglés par l’éclat de la véritable vision mystique. »

« Dernier meurtre avant la fin du monde » – Ben H. Winters, 10/18, traduit par Valérie Le Plouhinec (USA)

Dernier meurtre avant la fin du monde par Winters« J’observe fixement l’agent d’assurances qui me regarde de même, deux yeux froids et gris derrière des montures en écaille à l’ancienne, et il me vient cette sensation horrible et grisante à la fois, celle qui dit: nom de Dieu, c’est bien réel tout ça, et je ne suis pas sûr d’être prêt, vraiment pas. « 

Attention, addiction assurée !  Lisant le titre et éventuellement la 4ème de couverture, on peut être méfiant et craindre un de ces livres apocalyptiques de bas niveau, surfant sur le bruit, la terreur, etc etc, une mauvaise série B. Eh bien non, et bien au contraire, moi qui ne suis pas friande des histoires de fin du monde, j’ai été totalement happée par cette trilogie impossible à lâcher. Pour une raison majeure, le personnage Hank Palace, un jeune policier extrêmement doué et très intelligent dans un monde qui l’est nettement moins. Un caractère qui peut sembler rigide – parce que c’est un homme qui travaille avec la loi – mais dont le cerveau et le cœur sont plutôt élastiques. Moi, je le dis franco, Hank Palace, je l’aime. Comme je vais l’aimer tout au long de ces 3 livres impossibles à lâcher, parce que surprenants. En effet, l’argument de départ (allez vous renseigner, je ne dis rien) fait craindre un truc pas génial – je veux dire côté lecture – un peu « bateau »…et puis non, l’auteur donne à son histoire une bien autre tournure, une autre ampleur en mettant en scène des gens, ordinaires la plupart du temps, des villes et des villages avec leurs communautés et le tout qui se fractionne, éclate en éjectant des individus qui ne se montrent pas toujours sous leur meilleur jour. Il y a aussi dans cette fascinante histoire Palace et sa sœur, une histoire difficile, et une mise sous le microscope d’êtres humains aux abois, la fameuse « struggle for life »…Quant à la fin, moi, je n’ai pas honte de le dire, j’ai chialé – j’ai chialé souvent en lisant cette histoire , oui, je suis une lectrice qui s’immerge à fond ! – Et sincèrement, j’ai adoré entrer dans ce roman, riche sur beaucoup de sujets, et ne tombant jamais dans la facilité. 

Phrase finale:

« Je tiens la main de Ruthie et elle tient la mienne, et nous restons ainsi, à nous donner la force, comme des inconnus dans un avion qui tombe. »

Une chanson, Tom Waits

« Les enragés » – Paola Nicolas – éditions Globe.

Les Enragés par NicolasVoici l’histoire romancée de la recherche de Pasteur pour son vaccin contre la rage. Romancée seulement sur la forme, mais juste sur les caractères des personnages, le fond et les faits. Nourrie des comptes-rendus des débats devant la Faculté de Médecine entre les opposants enragés de Pasteur, dont le virulent docteur Peter, et Pasteur et ses deux collègues, les docteurs Roux et Grancher, cette lecture est frappante par son actualité. Dont je me garderai bien de parler pour dire par contre les grandes qualités de ce livre, qui se lit comme un roman. Incontestablement il relate des événements, des faits, des actes et le déchaînement des opinions et des médias sur des bases concrètes.

Paola Nicolas, avec l’objectivité des faits, dessine le portrait de ce qu’était alors la recherche scientifique, pauvre en moyens techniques, et qui devait faire appel plutôt à l’intelligence, à la réflexion sur des observations, et ne pouvait éviter de nombreux tâtonnements. Ensuite il faut bien s’imprégner de l’idée que l’industrie du médicament n’était pas celle d’aujourd’hui, et les méthodes d’investigation non plus.

J’ai vraiment aimé cette lecture car outre le fait que j’y ai appris plus précisément la fréquence des victimes de la rage par des morsures de chiens, les méthodes de travail de l’équipe Pasteur, la difficulté pour éviter les erreurs et puis les contre-vérités et les trucages des adversaires de la vaccination qui malgré tout n’étaient pas validés par la Faculté, j’ai constaté, avec une certaine consternation, que le monde n’a pas tant changé que ça.

L’Institut Pasteur ne travaillait d’ailleurs pas seulement sur la rage, mais aussi sur la typhoïde, et les médecins qui travaillaient là avaient du courage pour faire abstraction de ces attaques; on les voit ici traversés de doutes, de découragement parfois, mais ils ne baisseront pas les bras.

Pasteur, ici, est vieillissant, fatigué et on est plus avec Roux et Grancher, qui ne s’entendent pas spécialement, mais feront front devant les adversaires. Pasteur sera caricaturé par une certaine presse, lui, qui, malade, se repose en Italie au moment des procès qui lui sont faits.

J’ai lu ce livre d’une traite ou presque, car c’est aisément compréhensible; des faits, des bases solides de cette histoire vraie et une écriture impeccable. On lit cet ouvrage absolument comme un roman tout en ne perdant pas de vue que tout ceci est bien arrivé. Belle écriture qui s’adapte bien au sujet. Un livre intéressant et qui peut – peut-être? – faire réfléchir à divers sujets toujours d’actualité.