« Dans le grand cercle du monde » – Joseph Boyden – Albin Michel, traduit par Michel Lederer

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« Nous menons tous nos propres guerres, des guerres pour lesquelles nous serons jugés. Certaines, nous les menons dans les forêts proches de chez nous, d’autres dans des jungles lointaines ou dans de distants déserts brûlants. Nous menons tous nos propres guerres, aussi vaut-il peut-être mieux ne pas juger, car il est rare que nous sachions pourquoi nous nous battons avec autant de sauvagerie. »

Cette lecture m’a pris du temps, m’a absorbée et a confirmé pour moi l’immense talent de Joseph Boyden, auteur rare, mais pour des livres à chaque fois éblouissants. Ici, un roman à trois voix – construction que j’aime, surtout menée avec un tel brio – qui, outre l’histoire des peuples autochtones du Québec et la fondation de cette Nouvelle-France, a un côté totalement universel.

Ce livre demande une lecture concentrée, et si j’ai mis du temps, c’est que sans cesse je suis allée chercher ici et là des informations historiques et culturelles sur cette histoire. Violente.

Guerrier_IroquoisLe roman se déroule au XVIIème siècle, au Canada, alors que Samuel de Champlain crée la première colonie française à Port-Royal, puis celle de Québec, et que les Jésuites français viennent évangéliser « les Sauvages ». Le commerce – nerf de la guerre – provoque des rivalités sanglantes entre les tribus autochtones, Hurons – Wendats et Haudenosaunees ( Iroquois ), et déclenche l’histoire que Boyden déroule sous nos yeux tantôt émerveillés, tantôt horrifiés. Par la bouche d’Oiseau, chef Wendat, par celle de Chutes-de-Neige, fille enlevée à sa tribu iroquoise par Oiseau et ses guerriers et dont la famille a été décimée, et par celle du père jésuite Christophe, surnommé Corbeau par les Indiens. Les prêtres sont et resteront les Corbeaux; raillés beaucoup, craints, pas vraiment et vainqueurs, bien péniblement. Ce sera une longue suite de luttes d’une violence inouïe (certaines scènes sont presque insoutenables, des scènes de cannibalisme entre autres), mais dans les moments de paix la poésie de ce peuple wendat s’épanouit sous la plume de Boyden, qui nous immerge au milieu des forêts canadiennes, dans les maisons longues où vivent les familles et où ont lieu les conversations. Savoureuses discussions entre le Corbeau et ces délurés Hurons, intelligents, aux arguments qui désarçonnent le prêtre, parce qu’ils sont parfois imparables :

 » Ton wampum affirme que tout le monde a été créé pour le bénéfice de l’homme. Ton wampum affirme que l’homme est le maître et que tous les animaux sont nés pour le servir.
-Et ce n’est pas vrai?
Elle secoue la tête, sourit. « Notre monde n’est pas le même que le tien. Les animaux de la forêt ne se donnent à nous que s’ils jugent bon de le faire.
-Tu prétends donc que les animaux sont capables de raison? Qu’ils ont une conscience?
-Je dis que les humains sont les seuls dans ce monde à avoir besoin de tout ce qu’il contient.[…] Or, ce monde ne contient rien qui ait besoin de nous pour survivre. Nous ne sommes pas les maîtres de la terre. Nous en sommes les serviteurs. »

640px-Une_maison_longue_huronneMais jamais le prêtre et ses compagnons ne renonceront à leur mission, soit en montrant compassion et venant au secours des Indiens, soit dans une rigidité et une sévérité toutes religieuses, mais toujours avec une admiration qu’ils ont un peu de mal à admettre:

« Il est indéniable, Seigneur, que les gens de ce peuple sont beaux, plus beaux que tous ceux que j’ai jamais vus. Les hommes feraient honte à  nos plus brillants athlètes, et les femmes au corps souple et plantureux sont capables de rivaliser avec n’importe quelle altesse européenne. Si seulement ils voulaient bien écouter et renoncer au monde des ténèbres dans lequel ils vivent ! « 

Des liens vont se créer, et l’histoire des hommes inexorablement va se poursuivre. Joseph Boyden raconte une histoire tragique, celle qui va amener dans ses bateaux nos maladies, nos croyances, nos armes et notre alcool, mais aussi celle des luttes fratricides qui toujours, sans cesse, occupent le monde des hommes. En cela aussi ce roman a une portée universelle, hélas…Restent des personnages auxquels on s’attache immanquablement, l’amitié d’Oiseau et Renard, Petite-Oie et sa magie, ce pauvre prêtre Isaac aussi qui inspire finalement tant de compassion…

Magnifique roman, l’écriture exceptionnelle d’un écrivain qui à mon avis est un des meilleurs de sa génération. Coup de cœur, bien sûr.

Ici, un entretien, chez Unwalkers, lors du Festival Etonnnants Voyageurs en 2014.

 

« Le chemin des âmes » de Joseph Boyden – Albin Michel, Terres d’Amérique, traduit par Hugues Leroy

boydeb11 Novembre…Si je devais conseiller un livre sur la guerre de 14-18, ce serait celui-ci, ce « Chemin des âmes »  paru en 2009, de Joseph Boyden, écrivain canadien .

Résumé:

« 1919. Nord de l’Ontario. Niska, une vieille Indienne, attend sur un quai de gare le retour d’Elijah, un soldat qui a survécu à la guerre. A sa grande surprise, l’homme qui descend du train est son neveu Xavier qu’elle croyait mort, ou plutôt son ombre, méconnaissable. Pendant trois jours, à bord du canoë qui les ramène chez eux, et tandis que sa tante essaie de le maintenir en vie, Xavier revit les heures sombres de son passé : l’engagement dans l’armée canadienne avec Elijah, son meilleur ami, et l’enfer des champs de bataille en France. »

infantry-62825_150Joseph Boyden m’a fait découvrir un pan de cette grande tuerie que je méconnaissais. Il a mis en relation deux histoires qui à priori n’étaient pas destinées à se croiser, et j’ai découvert une plume nouvelle et puissante. Ce livre est probablement un de ceux que j’ai préféré sur ce sujet ( angle d’approche différent, personnages tellement décalés dans ce décor de tranchées, mythologie indienne qui, bien que semblant incongrue dans cette Belgique sous les bombes, y garde tout son sens…)

« Je rêve du pays. On dort mal, par ici, mais j’ai appris à rêver les yeux ouverts.

Là ou j’habite, la rivière est aussi vaste qu’un lac et c’est à ce moment de l’année le Printemps, que la pêche est la meilleure. »

Parce que c’est un livre magnifique, fort et intelligent, qui ajoute une pierre unique à l’édifice de la littérature qui émergea et émerge encore de cette guerre, parce que c’est un roman qui dit l’absurdité absolue de la guerre d’une façon inhabituelle, l’oeuvre d’un grand écrivain, prenez ce « Chemin des âmes », difficile mais salutaire.

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« Un obus est tombé trop près. Il m’a lancé dans les airs et, soudain, j’étais oiseau. Quand je suis redescendu, je n’avais plus ma jambe gauche. J’ai toujours su que les hommes ne sont pas fait pour voler. »

amandaJoseph Boyden a écrit ensuite « Les saisons de la solitude », livre tout aussi réussi que le premier, et son épouse, Amanda Boyden a elle publié « En attendant Babylone », roman sur l’ouragan Katrina. Un couple d’écrivains pleins de talent et de sensibilité, je vous les recommande.