« Ce qui nous arrive » – Editions Inculte – collectif : Camille Ammoun, Michaël Ferrier, Makenzy Orcel, Ersi Sotiropoulos, Fawzi Zebian. Préface de Charif Majdalani

Ce qui nous arrive - 1Ce recueil formidable et très émouvant est issu d’un projet plusieurs fois retardé, qui devait initialement se faire à Beyrouth en 2019, mais la crise financière libanaise l’a empêché; puis le COVID -19 fait son apparition, une vague, puis une autre, mais tenace; l’association, après une autre crise, celle de l’énergie à Beyrouth, a maintenu le projet en faisant celui-ci à distance, demandant aux cinq auteurs choisis d’écrire un texte, sur un sujet que sans l’ombre d’un doute ils maîtrisent tous parfaitement.

J’ai commencé un premier article que je viens d’effacer. Il aurait été long – trop . Le projet  est de mettre en une œuvre 5 textes dont le lien est la catastrophe. Le premier écrit par Michaël Ferrier, parle de Fukushima, qui a cumulé catastrophe naturelle et industrielle. Ce premier texte m’a bouleversée. C’est « L’insurrection des molécules »  qui frappe fort au cœur et à la raison.

« Oshima, Murakami, Yoshikawa: pour ces trois personnes, le 11 mars 2011 a changé leur vie, de manière décisive et irréversible. De ce désastre, chacune a tiré une leçon différente.

Apprendre à regarder humblement vers le bas et ouvrir sa vie à la poésie des petites choses (Oshima), se tourner vers les aspects spirituels de nos existences et savoir relever la tête ( Murakami ), faire attention et prendre soin de chaque parcelle de notre monde (Yoshikawa ). Eux qui avainet appris à l’école le fameux « principe Okashimo », celui qu’on applique lors des catastrophes naturelles:

O= Osanai (ne pas pousser)

KA= Kakenai (ne pas courir )

SHI= Shaberanai (ne pas parler)

MO= Modoranai ( ne pas faire demi-tour)

Ils ont commencé à penser tout autrement, selon des préceptes qui ne s’opposent pas forcément au « principe Okashimo », mais le contredisent ou le complètent de manière insoumise, insolente. »

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La conclusion est si belle:

« Les êtres humains sont des molécules, eux aussi, en mouvement et savent, quand il faut le déclencher, déclencher des insurrections, dans les rues comme dans les esprits. C’est peut-être ce qui nous donne, dans la dévastation en cours, quelques minces raisons d’espérer dans notre monde de plus en plus catastrophé: la puissance de leurs mots, la force de leurs convictions. »

Le second texte, « Silo » de Camille Ammoun raconte l’explosion dans le port de Beyrouth d’un cargo, le Rhosus, abandonné là avec sa cargaison de nitrate d’ammonium. Il donne voix à ce silo flottant, qui après des chemins de mer compliqués est laissé là, à Beyrouth, alors qu’il se destinait au Mozambique. Camille Ammoun avec son « Silo « , parle avec la voix du cargo. En 2018, le Rhosus coule dans le port de Beyrouth. L’autrice retrace la somme innombrable de catastrophes qui agitent le Liban et Beyrouth en particulier, retrace aussi l’impensable histoire du Rhosus, pour nous amener à l’explosion du hangar 12, où les 2750 tonnes de nitrate d’ammonium ont été stockés en 2014. Ce texte lui aussi est remarquable en tous points.

« Ce qui arrive le 4 août 2020 c’est ce qui fut tant redouté, prévu, et écrit dans divers rapports et courriers officiels royalement ignorés par tous ceux qui les ont reçus, même ceux d’entre eux qui les ont lus.À 18h07 la cargaison du Rhosus explose détruisant ou dévastant la moitié de la ville, tuant plus de 200 personnes, en blessant plus de 7000 et déplaçant plus de 300 000 habitants de Beyrouth. Il y eut deux explosions séparées d’une trentaine de secondes, c’est vrai, mais moi, c’est de la deuxième dont je vous parle ici, de l’immense, de l’abominable. Je l’ai ressentie comme une vague. »

Le troisième texte est celui de Ersi Sotiropoulos, qui nous donne son regard acerbe sur la catastrophique crise économique que vécut la Grèce à partir de 2008, « La fin du monde ». greece-664782_640

Assez court, il dépeint une misère et un fatalisme terriblement triste, car à la misère des Grecs s’ajoute celle des migrants qui échouent dans ce pays duquel le reste de l’Europe détourne le regard. Le ton est plein d’ironie amère, les personnages sont vulnérables, la hiérarchie a dégringolé les étages de la société défaite. M, une femme, va voir un comptable, armée d’un dossier. Son chemin est semé de miséreux, et elle repartira quelques moments plus tard, après sa rencontre avec le comptable, son dossier sous le bras. Rien n’a changé ni ne changera, en mieux en tous cas. Percutant, amer, et parfois drôle, ce texte dit tout sans vraiment énoncer, les descriptions des êtres, les dialogues et les lieux dépeignent bien l’état non seulement des lieux, mais des gens. Terrible, acerbe. Quelques phrases très longues, on y parle aussi de l’amour, même lui est à la peine…Et la fin

« Mais si c’était lui? Lui qui la caressait? L’idée lui traversa l’esprit et elle s’est figée à cette pensée. Non, non, pas lui. Lui , il ne pouvait pas caresser, il agiterait frénétiquement ses bras comme une toupie, a-t-elle songé en éclatant d’un rire hystérique.

Une femme devant un magasin s’arrêta de mâcher, son demi-petit pain dans la bouche, pour la contempler, sidérée. Et au même instant, lui, lui, le mendiant sans bras passa sur un chariot de fortune, poussé par un garçon en pantoufles de femme. Maintenant il va tourner la tête et me regarder avec ses yeux de braise, pensa-t-elle. il ne se retourna pas pour la regarder, et elle observa le chariot jusqu’à ce qu’il disparaisse dans la lumière verte-dorée. »

Dans « Ma grand-mère, une rose blanche et moi », par Fawzi Zebian c’est à nouveau l’explosion de l’entrepôt où dormait – mais pas du tout en fait – le nitrate d’ammonium du Rhosus, c’est cette explosion et sa suite immédiate qui est décrite par un corps éparpillé . Le narrateur raconte sa grand-mère, et raconte l’amour qui l’a saisi il y a peu. Il n’est pas mort, il pense, il parle, il se dépêche de vivre ce qu’il ne vivra pas.  Bouleversant, teinté d’ironie, plein de poésie, encore une fois, la catastrophe envisagée sous l’angle d’une vie ordinaire. Magnifique et empli d’amour, teinté d’amertume, l’angle d’approche choisi est remarquable par son inventivité, le point de vue choisi.

« En réalité, je ne suis pas certain que l’ensemble des morceaux disséminés aux quatre coins soient encore moi. Je ne suis pas certain que chaque lambeau, pris séparément, soit moi. Tout cela est extrêmement confus. Suis-je mon œil. Suis-je ces loyaux empilés au pied du pilier en feu? Je n’en sais rien. Peut-être suis-je ce fragment de crâne dont s’échappe une volute de fumée? Suis-je tous ceux-là? Je n’en sais rien.

Mon esprit est sens dessus dessous. Le malheureux vient d’assister à des choses qui ne l’avaient jamais traversé. Pauvre de moi, pauvre esprit et pauvre endroit. » rose blanche

Enfin, le livre est bouclé par Makenzy Orcel, haïtien, qui raconte l’époque Bébé Doc, la dynastie Duvalier au second degré, après son père Papa Doc, désigné président à vie en 1971, âgé de 19 ans. L’auteur l’appelle Le jeune Chacal, qui alors que des voix rebelles montent, va entrer dans un état paranoïaque aigu. Alors qu’on lui conseille de se marier:

« […] le plus redoutable d’entre eux conseillait au jeune dirigeant de prendre une femme, se marier, organiser une grande fête, inviter tous les chefs d’État de la Caraïbe, d’Amérique du Nord et de l’Europe […] le jeune Chacal approuva cette idée sans hésiter, il en était même ravi, mais pas une femme du peuple, s’écria-t-il, je veux la plus classe, la plus belle, la plus intelligente, la meilleure…il en eut une pour le prix de dix.

le scandale avala d’une traite le budget national. un mariage de taille modeste. à taille humaine. pendant un mois la République dansait. mangeait ventre déboutonné. une fête en première page des journaux nationaux et internationaux. une histoire d’amour sans souffle, et à couper le souffle, digne d’un grand film romantique hollywoodien. le bruit  courait que le monstre américain était prêt à payer très cher pour acquérir les droits de l’idylle présidentielle… »

Le couple

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Ce texte qui relate les atrocités de cette dictature, se termine avec l’auteur qui découvre que son père lui a laissé une sœur à Paris, son père écrivain, et cette histoire, la plus longue du recueil, où la politique est au cœur de la catastrophe si ancrée, si figée sur Haïti, clôt un livre vraiment remarquable par le sujet, les écritures toutes de très haut niveau, la poésie et le trouble qui s’en dégagent. Car c’est terriblement troublant à lire, maintenant, devant l’état du monde. Catastrophique.

Une lecture enrichissante, belle et bouleversante. Un coup de cœur sur les 5 textes . Sans exception. Et un grand bravo aux éditions Inculte pour cette publication.

« Dieu ne tue personne en Haïti » – Mischa Berlinski – Albin Michel/Les grandes traductions, traduit par Renaud Morin

« La ville se résumait à bien peu de choses en réalité: c’était une petite langue de terre triangulaire, coincée entre fleuve et océan, qui formait comme un amphithéâtre naturel. Toutes ses rues plus ou moins escarpées rejoignaient tôt ou tard la scène bleu azur de la mer des Caraïbes ou bien se perdaient dans d’inextricables dédales de chemins de terre, les maisons dégénérant en cahutes,puis en taudis misérables. Dans le centre,de vieilles bâtisses en bois penchaient selon un angle improbable. »

Grand plaisir de lecture avec ce roman inspiré de l’expérience de l’auteur. De 2007 à 2011, il vécut en Haïti avec son épouse, alors membre civil de la Mission des Nations Unies en Haïti.

L’histoire se déroule à Jérémie, la « Cité des poètes », petite ville isolée parce qu’elle n’a pas de route digne de ce nom. Et c’est cet argument, la construction d’une vraie route, qui sera au cœur de la campagne électorale que l’on va suivre au cours du récit. Tout autour, en magistral conteur d’histoires, l’auteur nous offre de savoureux portraits, une merveilleuse histoire d’amour, des histoires d’amitié et de trahison, une peinture de la vie haïtienne avec ses misères, ses rires, ses catastrophes naturelles ou pas, sa magie vaudou, ses croyances, ses contes et un fatalisme à toute épreuve.

C’est là un roman brillamment politique. En cette île accablée de soleil et de vers dans ses beaux fruits, se présente à nous tout ce qu’on peut rêver d’opportunistes de tout crin, tout ce qu’on peut imaginer d’intentions louables et tout ce qui finalement vient inexorablement gripper la belle machine des utopies humanitaires. Les missions des Nations Unies omniprésentes et internationales à elles seules en font une brillante démonstration : on est toujours le pauvre de quelqu’un.

Trois personnages principaux: l’Américain Terry White – notez bien sûr le nom de cet homme…-, ancien shérif en Floride qui a accepté un poste aux Nations Unies.

« Terry White! Qui pourrait croire qu’un nom pareil existe si ce n’était pas le sien? Aucun romancier n’oserait choisir un tel patronyme dans le contexte d’Haïti. Si vous êtes blanc et que vous marchez là-bas dans la rue, quelqu’un vous lancera « Blan! », ou « Sale Blanc! », ou encore « Étranger! ». Ça veut dire « Eh toi, là-bas! » et parfois « Donne-moi de l’argent ». Parfois, ça signifie « Rentre chez toi » et parfois simplement « Bienvenue dans mon beau pays! ».

Il devient très vite ami avec le jeune juge Johel Célestin, respecté et brillant qui va s’opposer pour les élections au coriace sénateur Maxime Bayard, corrompu jusqu’au trognon, mais très charismatique et imposant.

Auxquels s’ajoutent l’épouse de Terry, Kay, et celle du juge, la fascinante et mystérieuse Nadia, convoitée par tous.

Pour mettre au paroxysme la tension, outre cette campagne électorale, l’action se déroule juste avant le séisme de 2010. Ajoutez à ça la parade d’amour constante autour de Nadia, ce qu’on apprendra sur cette femme qui contient de multiples destins, ajoutez aussi les amitiés difficiles, et vous avez là une œuvre extrêmement riche, brassée de couleurs, d’histoires et d’idées.

Avec la route comme axe et enjeu visible – bien d’autres sont souterrains – , la lutte va se livrer sous nos yeux souvent distraits par une scène de rue, par l’insertion d’un pan du passé de l’un ou de l’autre des personnages; faisant diversion pendant que se joue le combat des chefs, l’auteur se révèle éblouissant d’intelligence moqueuse et quelque peu désabusée.Tantôt dramatique, tantôt d’un humour féroce sans concessions, voici une fresque pleine de couleurs, pleine de voix qui crient, invectivent ou éclatent de rire, on sent le rhum et les fruits trop mûrs, on brûle sous le soleil et on regarde sans savoir que faire des enfants faméliques poursuivre Terry :« Blan! Blan! Blan !  » et on maudit les assoiffés de pouvoir.

Loin de tout compromis manichéen, loin des clichés faciles et des avis formatés, Mischa Berlinski, en connaissance de cause nous propose un roman très fort, en équilibre et en justesse. Pas une nanoseconde d’ennui.

Brillantissime.