« Petites reines » – Jimmy Lévy – Cherche-Midi

« Quand je suis née, mon père était mort depuis un bon quart d’heure. C’est la tradition quand la femme du chef clanique accouche d’une fille, on découpe le chef pour le jeter aux chiens. »

« Juin 2001

Autant l’avouer tout de suite, je suis menteuse. Mieux vaut faire comme si j’étais fausse, un personnage de roman. Mieux vaut dire ça plutôt que des conneries. Vous finirez par m’en être reconnaissants. Vous pourrez vous consoler en concluant : elle n’a pas essayé de nous baiser. »

Je viens juste de terminer ce livre absolument surprenant et qui se lit vite parce que dès le début on a une question : qu’est-ce qui relie les deux petites reines, l’enfant africaine, née dans

« cette fichue tribu millénaire aux traditions ancestrales »

et Queenie, la vieille dame indigne et richissime qui attend Alzheimer avec impatience dans une résidence de luxe en Californie, au bord de l’océan.

« Non, la vraie prison dont les murs et les barreaux peuvent m’apparaître n’importe quand, n’importe où, au détour de n’importe quelle brise, de n’importe quel mot, ce sont mes putains de souvenirs »

Donc, la lecture file parce qu’on veut savoir. Et l’auteur est drôlement fort, parce qu’il nous mène aux 50 dernières pages où là, enfin, on aperçoit le nœud de l’histoire et on est vraiment surpris – et épaté ! – , croyez-moi, je ne m’attendais pas du tout à la rencontre finale, une idée magistrale ! Tout ça est mené de main de maître, et ce serait bien déjà mais tout le fond et la manière dont il est traité est passionnant.

J’ai donc beaucoup aimé ce roman fascinant pour plusieurs raisons. D’abord l’écriture qui en fait un texte original, l’auteur alterne les deux destins que ces femmes si éloignées culturellement nous racontent dans des langues très différentes. Le langage de la jeune africaine est plein d’images, mais aussi plein de violence, de cris, de sang et de sexe, sur un fond de naïveté et de révolte, car cette petite reine est si jeune, une enfant dont on attend les règles et les seins pour qu’elle devienne l’objet et la possession du nouveau chef clanique; il tuera ses parents afin que la petite reine soit sans passé; mais cette vie sans passé est une vie de servitude, la servitude aux traditions millénaires de la tribu ancestrale.

« Je m’assèche, je deviens pierre. Je deviens ma propre chimère de petite reine figée dans le destin millénaire de sa fichue tribu ancestrale. Je me sens vieille, ma peau paraît écorce. Même si les pluies venaient, rien ne fleurirait de moi. Je n’ai plus le cœur à rire des duretés des hommes. Je ne m’amuse plus des pagnes que je soulève parmi les guerriers. Ma beauté ne me sert à rien. Au contraire elle m’enferme dans les regards de ceux qui espèrent ce que je contiens de source et de promesses. Je suis devenue ma prison et ma gardienne. Les petites reines ne s’évadent pas, sauf pour mourir découpées. »

 Âmes sensibles, préparez-vous, mais lisez ça, ce n’est pas là de la littérature qui laisse tranquille, dans ces pages la jeune femme parle comme on crache un venin à la face des oppresseurs, les hommes au demeurant, et ces fichues traditions bien pratiques pour le pouvoir des uns et la satisfaction des autres. Elle va perdre d’une affreuse manière Nago son amour et son image la hantera longtemps. Il n’empêche que la petite reine va se sauver et se prénommer elle-même Anoua, car elle n’a pas de nom et qu’elle veut s’appartenir un jour:

« Sa colère suinte dans son regard de cendre. Pourtant je n’ai rien dit, ni manifesté le moindre refus. Je reste docile et hébétée. Une chienne. Il s’agace et renverse son verre et se brûle. Sa main endolorie me gifle d’un revers. Ma lèvre saigne mais je souris. Il comprend que je ne me soumets pas. Il se lève de rage et sort en invectivant ses femmes apeurées qui s’affaissent sur son passage. Je suis déjà ailleurs. »

 Peut-être peut-on se dire qu’il y a un peu de surenchère dans le sang versé et tous les fluides qui suintent dans ces pages, mais nous sommes là dans un monde cruel, charnel, minéral, brut et brutal, une civilisation en apparence si différente de la nôtre…Mais pas tant que ça sur le fond comme finalement on le comprend dans le récit de la vieille dame indigne. Celui-ci est dans un registre différent, un gros chagrin tenu en laisse par la dérision mais qui montre les crocs dans les moments de solitude, et parfois arrive à mordre. Mais la vieille dame a son humour et je pense aussi une bonne dose de haine pour ses congénères qui lui tiennent lieu de béquille; ici, dans la salle d’attente du médecin de la résidence de retraite pour vieilles riches, petit extrait d’un chapitre jubilatoire:

« Une expo de paléontologie. Un zoo d’antiquités.[…] A ce stade on peut plus parler de maquillage, elles sont déjà embaumées, prêtes pour le cercueil, y a plus qu’à emballer. J’en ferai jamais partie, de leur bande de cadavres peinturlurés. Ni d’aucune bande du reste, à part celle des pélicans suicidaires. »

Cette femme teigneuse, qui semble méchante, grossière…on va apprendre peu à peu ce qui l’a fermée à la douceur, le voile sur son passé se lève très lentement, et c’est ainsi que le lien se crée entre ces deux destins incroyables, si durs, auxquels l’auteur avec bienveillance propose une fin  – un peu – moins cruelle.

« Ce soir, tout ce qu’on peut cramer, c’est l’éternité. On va brûler les étapes. Éviter les louvoiements et les malentendus. En attendant ce moment, que je prévois vers la fin du dîner, quand l’alcool, la musique, les pétards atomiques de Sartaj auront eu raison des pudeurs et des résistances, je savoure la fumée fade de ma clope, le ressac des vagues et Oscar Peterson. Putain. Simon. Vite un pétard. »

Vraiment que dire de plus sans livrer ce qui fait l’attrait magnétique et l’intérêt de ce roman? Après une surprise de taille, une apparition inattendue dans cette histoire, le livre se termine sur la chute des tours jumelles à New York. Ce que certains appellent l’âme humaine, moi je dirais plutôt la matière vive ( au sens de « vivante » ) qui nous constitue est ici mise sous le scalpel avec brio et sans concessions. On nous parle de nos servitudes, toutes, celle de notre vie, celle de notre corps, et puis toutes celles que la construction des sociétés où qu’elles soient ont conçues. Celles imposées aux femmes depuis toujours, où qu’elles se trouvent et quelle que soit l’époque. Ceci aussi est un point fort de ce roman, parce qu’on a l’impression que les deux vies racontées là sont à des siècles d’intervalle, mais en fait non.

Ce livre est difficile, parfois insoutenable par l’authenticité du propos livré crûment et c’est ça que j’ai aimé, qui en fait un livre puissant. Jimmy Lévy alterne les voix en chapitres courts, quand le récit d’Anoua est si violent, la verve vacharde de Queenie prête parfois à sourire alors qu’il y a un tel désespoir en elle et un si monstrueux chagrin.

« Avant de faire la vie à une putain de Marlboro, il faut que je dégage le cadavre de la blatte de mon paysage. Les bestioles mortes, même les plus dégueulasses, ça me fout le cafard. C’est le cas de le dire. Je me prends pour Maradona. Je shoote droit devant. Elle glisse sur le plancher, passe sous la balustrade et tombe sur le sable sans bruit. De toute façon les déferlantes du Pacifique font un tel boucan qu’on n’entendrait pas un Boeing s’écraser sur la plage. Il faut au moins ça, ce vacarme d’écume et de sel, pour apaiser les rêves qui charrient les fragments de ma saloperie de mémoire. »

Ce livre est une superbe découverte et j’aimerais qu’il trouve un public attentif et ouvert, car même si on rit avec la vieille femme, elle porte un fardeau, une vie lourde sous le poids des morts, une vie déglinguée. Quant à la petite reine du désert, on n’aurait jamais imaginé le destin que lui réserve l’auteur, dans une bienveillance bienvenue après un parcours si terrifiant. On croisera quelques bestioles  emblématiques, comme la blatte, mais surtout un scorpion blanc, une « girafe à bosse », une mouette, un pélican et un goéland, et puis aussi quelques beaux personnages comme Sartaj – c’est lui qui fait d’une vieille femme sa Queenie – , Hamilton qui un beau jour sera nommée par son prénom Rebecca, un jeune homme très beau dans une cave à Tanger, le docteur Glass et Simon et un autre dont je tais le nom; à ce propos je salue l’éditeur qui ne dit pas un mot de trop sur la 4ème de couverture, chose assez rare pour la souligner. Et ça rappelle ce passage, c’est la vieille dame qui parle:

« Parce qu’en général les bouquins, les mauvais, ont ce qu’ils appellent un sujet. Un truc que tu peux résumer sur la quatrième de couverture. Un pitch qu’ils disent maintenant. Ça déjà ça me gavait. Si tu peux résumer le bazar en trois lignes, pourquoi le tartiner sur trois cents pages ? […]Moi je n’aimais que les bouquins qu’on ne pouvait pas résumer, pas expliquer. Je préférais les voyages qui dispersent, les sorties de route et les détours inattendus que tu ne peux pas raconter en deux phrases. Les détails qui comptent plus que l’essentiel. Les pistes qui se perdent, les bavardages qui t’emportent et les personnages qui se fendent. Je préférais déjà le voyage plutôt que la destination. »

Eh bien voici un roman qu’aimerait cette femme, et je l’aime aussi avec ces deux combattantes vindicatives et lucides, un voyage plein d’embûches, de l’Afrique à la Californie, une enfant fille de chef tribal et une gosse du Midwest.

Un livre fort, âpre, poétique et concret jusqu’à la crudité. Vraiment surprenant, j’ai aimé, beaucoup. Un vrai talent.

Et la vielle dame indigne écoute Oscar Peterson