MARIE ( une de mes plus anciennes camarades sur ce blog, avec laquelle je discute hors de ces pages) m’a envoyé sa réponse dans les commentaires, et comme je sais que pas mal de personnes ne les lisent pas, voici donc pour tous ce qu’elle a dit :
» -Y a-t-il un livre que vous aimeriez lire mais n’avez pas lu sachant qu’il vous ferait pleurer?
Ah non, ça jamais !!!
– Choisissez un livre qui vous a aidé à découvrir un nouveau genre littéraire.
« La Modification » de Michel Butor. Je devais avoir une quinzaine d’années, et j’ai été fascinée dès les premières pages. Que dis-je ? Dès les premiers mots (la description d’une poignée de valise !!). Un vrai choc. J’ai publié il y a quelques temps un texte qui s’en inspirait. Donc plus de 40 ans après ….
– Un livre que vous voudriez relire.
Il y en a plein ! Mais comment trouver le temps de découvrir et de re-découvrir ? …. Il y a des livres aussi que j’aimerais relire aujourd’hui pour y porter un autre regard, pour « me mesurer » par rapport à eux. Je voudrais relire Rimbaud par exemple. Mais d’autres aussi. Je ne suis pas chez moi, ma bibliothèque n’est pas dans mon périmètre et soudain je me retrouve sans illustration précise de mon propos …
– Y a-t-il une série de livres que vous préfèreriez ne pas avoir lue ?
Une série, non. Mais un livre oui : l’île du jour d’avant, d’Umberto Eco, pour ne pas le citer !! Je m’oblige toujours à arriver à la fin d’un livre, donc j’ai été jusqu’au bout, mais ………….. pfff …
– Si votre maison prenait feu et que votre famille et vos animaux familiers soient sains et saufs, quel livre retourneriez vous chercher?
Spontanément, je dirais « aucun ». Parce que la possession
matérielle d’un livre n’est pas grand chose. C’est ce qu’il nous a apporté qui compte. Par contre, j’irai sauver mes albums photos ! En y réfléchissant quand même un peu mieux, je crois que j’irai sauver mes 2 livres d’enfance rescapés et « Calinours va faire des courses » que mon fils avait adoré quand il était petit ! :-))
– Y a-t-il un livre sur vos étagères qui vous rappelle de très bons souvenirs ?
Oui, mais c’est sans rapport avec le livre lui-même. Plutôt avec le contexte de sa lecture : un lieu, un moment, une époque. Bref, avec quelque chose qui se rattache à la vie qui est autour au moment de la lecture, et non au livre en lui-même.
– Le livre qui vous a le plus inspiré.
Voilà une question drôlement difficile ! Comment le savoir vraiment ? … Peut-être les oeuvres de Marcel Proust dont le style, de façon générale, a (fâcheusement ?) déteint sur le mien a force d’avoir été lues et relues. De façon générale, j’ai été très marquée par la littérature dite classique que je lis encore régulièrement. Mais cela m’a-t-il inspiré ? Impossible de répondre …
– Avez-vous des livres dédicacés par l’auteur?
Une seule : Eric Emmanuel Schmitt, rencontré par hasard à la Maison de la Radio ; il m’avait offert son livre (« l’Hôtel des deux mondes »). Et une autre, « usurpée » dans la mesure où elle ne m’était pas adressée, mais trouvée dans un livre d’occasion (« l’Aveu », d’Artur London) ! La honte soit sur moi : bien sûr que j’en ai d’autres !! mais parce que je suis amie avec les auteurs (Gudule -Anne Guduel-, en particulier, en est la plus connue).
– Quel est le livre que vous possédez depuis le plus longtemps ?
J’étais la plus âgée des cousins-cousines, donc mes livres ont beaucoup circulé. Ma mère a pu quand même en récupérer certains pour mes propres filles, dans la collection « rouge et or », la bibliothèque rose et verte. J’ai encore chez moi 2 livres, très abîmés mais auxquels je tiens beaucoup … (et que je sauverais de l’incendie !)
– Y a-t-il un livre écrit par un auteur que vous n’auriez jamais imaginé lire ou aimer?
Oui, beaucoup … On m’a donné il y a un an une bonne centaine de livres qui « encombraient » leur propriétaire. Je pioche donc allègrement dedans et je fais de belles découvertes ! Ainsi je viens juste de terminer « le Hussard sur le toit » de Giono que, honte sur moi, je n’avais jamais lu ni avais même projeté de lire ! Idem pour « l’Aveu » auquel j’ai fait référence plus haut, et tant d’autres.
Voilà … Juste pour conclure, j’aimerais ajouter qu’on a souvent entre les mains un livre par le fait du hasard … parce qu’on vous l’a offert, parce qu’on vous l’a prêté (« tu vas voir, c’est super ! »), parce qu’on l’a pris au vol avant de sauter dans un train, parce qu’on est resté trop longtemps dubitatif devant de vertigineux rayonnages emplis de promesses et que, de guerre lasse, on en a pris un au pif ! ou encore parce qu’on nous en a imposé la lecture pendant notre scolarité … Et parfois la rencontre nous cueille là où on ne l’attendait pas. Et c’est ça qui est formidable … Mais maintenant, le hasard n’a qu’à bien se tenir, c’est Simone qui me guide dans mes choix 🙂 «
Les réponses de Marie m’éclairent encore un peu plus sur elle. Une femme assez secrète, et ça me touche beaucoup qu’elle ait accepté de participer.
Et comme c’est une amie formidable, voici un texte écrit par elle, qu’elle m’a permis de publier ici, je ne saurais assez la remercier. Le voici donc:
« MONTPARNASSE BIENVENUE
A travers le tissu trop léger de ta veste, tu sens la fine lanière qui, à la longue, cisaille ton épaule gauche. Instinctivement, tu balances ton corps vers le côté opposé et, tout en marchant de ton pas rapide, tu songes que dans ce petit sac rouge, tu n’as pourtant pas mis grand-chose … C’est à cause du livre, peut-être…
Ta main droite tient le rectangle cartonné de ton billet, que tu lis machinalement pour la 3ème fois en 5 minutes : voiture 12, place 27. Sur le quai encombré règne l’odeur fade des gares, une odeur de cambouis, de renfermé, et sous la haute verrière, s’agitent d’innombrables pigeons dont tu te demandes toujours pourquoi ils n’ont pas préféré l’espace ouvert d’un parc boisé. Devant toi, un troupeau de valises à roulettes piétine, que tu doubles en lançant un crochet brutal et énervé vers la partie gauche du quai, bien que plus rien ne t’oblige, maintenant, à courir … Tu as toujours eu peur d’être en retard, et toujours eu plus peur encore de rater un train, l’heure fatidique de son départ s’érigeant devant toi comme un rempart au-delà duquel plus aucune projection ne t’est possible.
Mais tu as 6 minutes pour monter dans ton wagon. Et d’ailleurs quand bien même tu en aurais moins, tu pourrais grimper dans le train et rejoindre ta place par l’intérieur. Cette pensée te détend, tes pas se font moins lourds ; devant tes yeux défilent les fenêtres ambrées, derrière lesquelles évoluent des ombres, mais qui te renvoient surtout ton propre reflet décoloré.
Voiture 12, tu relis ton billet. Tu empoignes fermement la barre de métal froid, bien inutile pour ton âge, et te hisse d’un saut sur le palier encombré du wagon. Le bac à bagages déborde de valises et de sacs ; jamais tu n’y as déposé tes affaires, tu les gardes avec toi, pas par peur qu’on te les vole, non, mais juste parce que la proximité de ces morceaux de ta vie bien pliés dans leur réceptacle de tissu raidi te rassure, t’apaise.
Tu maintiens ton billet de ton pouce sur la tranche de ta main, afin de pouvoir manœuvrer l’inclinaison de la poignée sur la vitre de séparation. Tu aimes bien ce bruit d’air comprimé qui se libère au glissement feutré de la paroi teintée.
Tu navigues maintenant dans la petite allée entre les sièges, évitant de regarder les visages anonymes qui feront le voyage avec toi, tu scrutes les numéros gravés sur les carrés métalliques rivés sur le haut de chaque siège bleu nuit. Le numéro 27 est dans le sens de la marche, tu n’auras pas à devoir braver ta timidité et ta gaucherie pour changer de place après le départ. Pour l’instant, le siège voisin n’est pas occupé. Tu as tiré au sort la place côté fenêtre. Tu en es satisfait. D’une légère bascule du torse, tu laisses tomber la lanière de ton sac qui glisse sur le siège. Tu plies ton billet en deux parties bien égales, le ranges dans ta poche et empoignes ton bagage pour le hisser dans le petit espace au-dessus de ta tête. Tu t’assois enfin.
Devant toi, le dossier haut du siège précédent et la tablette qui y est attachée en position relevée ; par le truchement des reflets, tu vois le visage de l’homme qui est assis devant toi. Tes yeux se tournent maintenant vers le quai, et déjà tu as l’impression de ne plus faire partie du même monde que ceux restés à terre. Tu as posé ton coude gauche sur l’appui latéral, et placé ton menton à l’intérieur de ta main ouverte ; tu regardes, distancié, passer et repasser les ombres automates, les mouvements incessants de la gare dont les bruits ne t’atteignent plus.
Un raclement suivi d’un chuintement et la voix emplit l’espace. Mesdames et Messieurs, le TGV n° 8456 à destination d’Irun va partir. Il desservira les gares de Bordeaux St Jean, Dax, Bayonne, Hendaye, la voiture bar se trouve ….. Au bout de ce quai, réside l’océan …
A la sonnerie, les portes se referment et confinent l’espace ; tu les imagines plus que tu ne les entends, et, imperceptiblement, le quai s’aspire vers l’arrière ; déjà la lumière de l’extérieur se fait sentir, et bientôt tu sors de l’enlacement des verres et des fers qui emprisonnaient le jour.
Défilent alors sous tes yeux les mêmes immeubles que ceux que tu viens de voir, dans l’autre sens, à travers la vitre griffée et opaque de ton train de banlieue. Tu réalises que la place qui jouxte la tienne restera inoccupée, et cela te plait. De la petite grille striée de 2 bandes de métal qui court tout le long de la voiture, se dégage un air frais, d’une odeur déplaisante. Tu avais oublié ce détail. Tu te souviens qu’il te faudra longtemps pour t’y habituer.
Les hauts murs ont maintenant fait place à des successions de maisons accolées à leurs jardinets que la vitesse avale de plus en plus férocement, et tu n’en retiens que quelques détails arrachés, une balançoire, des volets bleus, une voiture qui tourne à l’angle d’une rue perpendiculaire.
Tout à l’heure, tu te lèveras et, à gestes lents et mesurés, tu redescendras ton sac pour en sortir ton livre.
Mais auparavant, quand apparaîtra par la fenêtre l’espace ouvert des champs aux reflets incrustés de tes yeux, quand tu auras enfin la perception un peu angoissante d’être vraiment et inexorablement parti, alors et alors seulement, tu pourras enfin accrocher tes pensées au but de ton voyage … »
(largement – et très modestement – inspiré de « la modification », de Michel Butor)
Marie
Je ne sais pas vous, mais je trouve ce texte non seulement beau, mais très sensible, et bien écrit ( on le ressent sans effort, et pourtant, elle a bien du suer dessus, Marie ! )
Vraiment, je ne pensais pas prendre autant de plaisir à ce petit jeu, qui, comme me l’a dit Marie dans un message, démontre combien la lecture, nos lectures relèvent de l’intime. Une intimité que toutefois on a envie de partager avec, comme les nomme mon amie Kali la fée, les gens de notre tribu…Je trouve que j’ai une tribu magnifique.