« Etranger à la dérive » – James Lee Burke – traduction de Christophe Mercier (anglais ) – Rivages /Noir

Étranger à la dérive par Burke« Cette année – là, aucune saison ne ressemblait à ce qu’on en attendait. Les journées étaient chaudes et l’air difficile à respirer sans foulard, et les nuits froides et humides, la toile à sac mouillée que nous devions clouer sur les fenêtres raidie par le gravier soufflé en nuées venues de l’ouest dans un bruit pareil à celui d’un train qui grince à travers la prairie. »

Cette lecture a été un moment qui m’a coupée du monde, je m’y suis immergée sans résistance. Si ce roman ne met pas en scène Robichaux, on y retrouve Weldon Avery Holland alors jeune homme, chez son grand-père, dans une « rencontre » avec Bonnie Parker et Clyde Barrow. Puis on retrouve le garçon devenu homme et soldat, de retour des Ardennes.Il rentre de cette guerre avec Rosita Lowenstein qui échappe ainsi au camp d’extermination.
Naît alors une histoire d’amour qui ne faillira jamais, intense, folle et lumineuse.
Mariage au Texas, et puis l’aventure de l’exploitation pétrolière. 

Le talent de cet écrivain est ici flamboyant, à travers cet homme épris de liberté, de justice et si amoureux de Rosita. Comme vous le savez, les mois qui viennent verront mon activité de blogueuse s’effacer peu à peu, mes posts seront moins denses.
Je crois que toutes et tous connaissez cet écrivain si humaniste, à l’écriture souvent pleine de poésie, mais aussi de colère retenue. Un regard aussi sur la seconde guerre mondiale et l’ignominie allemande, à bas bruit prolongée dans certaines catégories d’américains.
Ce roman mêle remarquablement une intrigue basée sur l’exploitation pétrolière, le monde de chacals qu’elle contient et les coups vaches de toutes sortes, mais aussi, et pour moi surtout, c’est un roman d’amour fou, où la corruption de la police et du « monde des affaires », le racisme, ne parviendront pas à séparer Weldon et Rosita. Beaucoup de morts – à la fin – l’écriture est magnifique et vraiment, j’ai pris un grand plaisir à lire cette histoire, et ai été souvent très émue aussi. Un très beau et bon roman, riche, sensible et fort. Et une fin magnifique, je ne peux mettre toute la page, alors juste ce passage sublime teinté d’une douce ironie:

« Tous ces événements ont eu lieu dans une autre époque. Malgré la guerre le pays conservait son innocence quant à son potentiel, à la façon dont un enfant qui ne connaît pas sa force peut se montrer à la fois innocent et destructeur. Les salles de bal et les pistes de rollers comme celles où grand-père était tombé étaient remplies de jeunes gens à qui la belle saison semblait éternelle. Depuis les rives du Jersey jusqu’à Pacific Palisades Park, on entendait toujours une musique d’orchestre de nature collective, une célébration de nous-mêmes et de notre victoire sur des forces nationalistes qui auraient fait du monde un camp d’esclaves.

Un crépuscule de western de la couleur d’ailes de flamands roses ne signifiait pas une fin, mais un commencement, une invitation à partager la promesse glorieuse qui attendait les jeunes et les heureux. La nationale 66, le Painted Desert, Hollywood, nous appartenaient à tous. Si nous doutions de cette vision paradisiaque, tous les soirs la radio nous rassurait et nous répétait que nous faisions partie d’une communauté étendue dans laquelle chacun avait pour voisin une star de cinéma. »

 

« La note américaine » – David Grann – enquête – Pocket, traduit par Cyril Gay

« En avril, des millions de petites fleurs se répandent à travers les Blackjack Hills et les vastes prairies du comté d’Osage en Oklahoma. Il y a des violettes, des claytonies et de petits bleuets. John Joseph Mathews, originaire du comté, écrivait que cette galaxie de pétales donne l’impression que les « dieux y ont lancé des confettis ». En mai, alors que les coyotes hurlent sous une lune pleine et exaspérante, de hautes plantes, comme des Trandescantia et des rudbeckies hérissées, s’élevaient peu à peu au-dessus de plus petites fleurs pour leur dérober lumière et eau. Les tiges de ces petites fleurs se brisent, leurs pétales s’éparpillent et sont bientôt enterrés. C’est pour cette raison que les Indiens Osages disent du mois de mai que c’est celui où la lune assassine les fleurs.

Le 24 mai 1921, justement, Mollie Burckhart, qui habitait dans la communauté osage de Gray Horse en Oklahoma, commençait à craindre qu’il ne fût arrivé quelque chose à l’une de ses trois sœurs, Anna Brown. »

Voici une lecture non seulement intéressante, étonnante, mais aussi très instructive. Pas facile à résumer, parce que complexe. D’où son intérêt puisqu’il aura fallu longtemps pour dénouer un des plus gros sacs de nœuds auquel a eu affaire ce qui devint le FBI.

En 1921, les Indiens Osages sont parqués dans une réserve aride, dans l’Oklahoma. Mais il s’avère que ce sol aride recèle un gisement de pétrole, le gisement le plus important du pays. Les Osages deviennent alors riches, très riches. Et un Osage riche, aux yeux de certains blancs, ce n’est pas supportable, pas légitime…bref. Une série de morts violentes va commencer à décimer les plus riches familles osages qui dorénavant roulent dans de belles voitures, ont de belles maisons…Quelle arrogance de la part de ces sauvages !

Malgré quelques investigations craintives et peu poussées, il va falloir à un moment donné commencer une véritable enquête. Une famille en particulier est victime de ces morts, c’est la famille Burkhart. Mollie a épousé Ernest Burkhart, blanc et très bon mari. Elle va voir mourir sa sœur, puis plusieurs membres de sa famille. Je n’en dis pas plus. En lisant cette enquête je me suis trouvée projetée dans un film américain et d’ailleurs Martin Scorsese a adapté cette histoire avec Leonardo Di Caprio, sous le titre « Killers of the flower moon », sortie prévue en 2021…patience !

à gauche Tom White et Edgar Hoover à droite

Donc, outre l’enquête absolument incroyable qui devra tout à quelques hommes, en particulier Tom White, ce qui est intéressant, c’est bien ce qu’on apprend de cette époque, des derniers cow-boys, de l’origine des rangers, et de la création du FBI, qui est mis entre les mains d’Edgar Hoover. On découvre donc son arrivée à ce poste, un poste clé grâce à une affaire retentissante quand elle trouvera une issue. Je me suis attachée à Tom White, homme probe, scrupuleux, obstiné, qui jamais ne se découragera; il devra parfois « la jouer fine », mais c’est lui qui apportera toutes les preuves ou presque contre les quelques individus coupables de ces nombreux meurtres.

William K. Hale, le grand instigateur

Alors la lecture n’est pas toujours facile, à cause d’un nombre important de protagonistes, il y a des imbrications fréquentes, mais indispensables, et quelques digressions bien choisies qui décrivent le mode de vie de l’époque dans ce Far-West mythique , la monstrueuse spoliation mise en marche à l’encontre des Osages. On nommera cette période le Règne de la terreur, avec au moins 24 victimes de meurtre comptées en 4 ans, ceci sans compter un nombre énorme de morts suspectes.

« Souvent, l’Histoire peut instruire le procès des responsables des crimes contre l’humanité quand ceux-ci échappent à la justice.Mais, dans le cas des Osages, les meurtres furent tellement bien dissimulés qu’il est impossible qu »une chose pareille se produise. La plupart des familles éprouvent un sentiment d’injustice, c’est pourquoi beaucoup de descendants mènent des enquêtes sans fin à leurs frais. Ils vivent dans le doute et soupçonnent des parents défunts, des amis de la famille, des curateurs. »

Un Texas ranger

Ce livre prend chair à chaque page grâce à des photos et David Grann reprenant l’enquête nous mène à un final déconcertant et triste.

David Grann se rend chez Mary Jo Webb qui raconte ce qui est arrivé à son grand-père:

 » Mon grand-père fait partie de ces victimes qui n’apparaissent pas dans les dossiers du FBI et dont les assassins ne sont pas allés en prison. » me dit-elle. »[…] « En 1926, Paul Peace soupçonnait sa femme blanche de l’empoisonner. Comme les documents le montrent, il alla trouver Comstock, que Mary Jo Webb décrivit comme le seul avocat blanc honnête à l’époque. Paul voulait divorcer et déshériter sa femme.

Lorsque je demandai à Mary Jo comment son grand-père aurait pu se faire empoisonner, elle me répondit: »Il y avait deux médecins, deux frères. À cette époque, tout le monde savait qu’on pouvait se procurer du poison chez eux. » 

 

Un livre qu’on ne lâche pas, une histoire tortueuse et méconnue,  une diabolique machination à grande échelle, passionnante d’un bout à l’autre.

En quatrième de couverture, cet avis, que je partage, de Juien Bisson – revue America (sélection des meilleurs livres de l’année ) :

« La note américaine tient moins de la symphonie que du requiem pour un pays encore tenu par les lois du Far-West et la violence des hommes. À la baguette, David Grann secoue les fantômes du passé pour mieux réveiller cette mémoire oubliée. »

« There will be blood » de Paul Thomas Anderson : merci Arte !

 

La télévision, très peu pour moi…Mais quand Arte s’en mêle et diffuse un tel film, à moi le canapé !Je l’avais manqué à sa sortie, Arte diffusait hier soir « There will be blood » ( beau titre ! ). Dire que c’est un grand film est faible, dire que Daniel Day-Lewis est extraordinaire ne dit pas un centième de son talent. Tout dans ce film est réussi : écrit comme une tragédie, audacieux dans sa forme, une bande-son géniale et puis l’immense Daniel Day-Lewis, incarnant Daniel Plainview comme personne ne pouvait mieux le faire. 

 

 

Cette histoire d’un pionnier du pétrole dit encore la violence qui a généré l’histoire des USA.  Ce personnage « qui n’aime pas les gens », et veut devenir infiniment riche pour pouvoir vivre à l’écart des autres, incarne un individualisme forcené et un goût immodéré du pouvoir qui suinte de chaque expression de Daniel Day-Lewis . Musique discordante, lancinante, longues scènes sans dialogues, une tension terrible tient le spectateur sur la corde raide. On sait que ce sera un drame d’un bout à l’autre. Eli, l’escroc prêcheur de l’Eglise de la Troisième Révélation, n’attire pas plus de sympathie que le pétrolier. La cupidité anime les deux hommes, la soif de puissance en fait deux adversaires jusqu’à la mort. Pas de présence féminine, si ce n’est Mary, la petite fille blonde qui deviendra l’épouse du fils adoptif de Daniel. Là se situent les seules scènes de tendresse : cet enfant que le féroce Daniel emmène partout avec lui dans ses négociations, parce que son visage d’angelot influence les discussions…

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Je ne raconte pas, sans doute nombre d’entre vous a déjà vu ce film déjà ancien, mais quant à moi, j’ai adoré tout simplement ce grand moment de cinéma. C’ est un film terriblement violent , la  mise en scène rend  à merveille la brutalité de cette histoire, de cet univers et de ces personnages. Le sang dont il est question, celui de la terre, devient enjeu de puissance, et depuis : ça dure… Le scénario est tiré d’un roman :

« Pétrole !  » de Upton Sinclair, paru en 1927.

Une bonne critique ICI