« Ma tempête » – Eric Pessan – éditions Aux forges de Vulcain – collection Fiction

Ma tempête - Éric Pessan - Babelio« Acte I

La mer est une enfant éclatant de rire au spectacle des bateaux en détresse. À des hauteurs vertigineuses, mousseuses et déchaînées, des vagues s’élèvent, tourbillonnent, s’enroulent, écument et s’ouvrent comme si elles obéissaient à un caprice espiègle. Lourdes, elles hésitent un instant, demeurent suspendues pour mieux terrifier les hommes d’équipage hébétés dont les appels se perdent, mangés par le tumulte. Sur le pont d’un navire, les marins souffle court hurlent pourtant, ils ne peuvent se résigner au silence, ils implorent le capitaine de leurs voix inaudibles; solidement agrippé à un mat, le maître d’équipage les aiguillonne, surnomme ses hommes mes petits cœurs, leur ordonne de garder courage, de ne pas renoncer à l’espoir comme à la lutte. »

Non, nous ne sommes pas en mer, pas sur un navire, pas dans un roman d’aventure. Non. Nous sommes dans une salle de bains, en compagnie d’un papa et de sa petite fille. Tous deux jouent. Ils jouent  « La tempête » de William Shakespeare, scène 1 acte I. Le père est un metteur en scène de cette pièce, malchanceux car sa mise en scène ne se jouera pas, faute de financement; la crèche de la petite est fermée à cause d’un mouvement de grève du personnel, alors pour tromper sa déception et transmettre sa passion pour cette pièce à sa fille, le père décide de lui montrer sa mise en scène dans la salle de bain. Ainsi, c’est la société et ses manques, ses combats et ses échecs qui réunissent père et fille. 

Au temps de Shakespeare:

« L’époque moderne voudrait des écrivains libres et guidés par leur seule volonté créative, ils ont toujours été des vassaux obéissant à mille maîtres: les commanditaires, les rois, les mécènes, l’air du temps, l’époque, la censure le goût, la faiblesse, l’impératif besoin d’un repas, les subventions, le bon vouloir des metteurs en scène, les bourses des institutions, jamais nulle part l’écrivain n’a été libre, c’est ainsi, et cela ne l’a pas empêché de construire des chefs d’œuvre. »

640px-Miranda_-_The_Tempest_JWWLa petite se prénomme Miranda, prénom d’un personnage de La Tempête. Cette Tempête est partout, dehors où l’orage gronde, dans la tête du père en colère, et dans la baignoire où elle va se jouer. C’est une belle façon d’aborder la création, l’art et le monde rugueux et prosaïque auquel il se confronte, la résistance qu’il faut avoir, et la chaleur de l’amour qui sauve. J’ai aimé ce livre pour ça. Pour le lien qui sauve, le lien du père avec sa fille, du père avec Shakespeare, de la petite avec tout ce qui est neuf, avec son père et avec la Tempête.

Personnellement, j’adore Shakespeare, et ce petit livre au ton vif, érudit sans se la jouer est un beau moment que j’ai passé avec ce père et son enfant. Il n’y a pas lieu d’écrire des pages, mais il faut entrer dans la salle de bain où père et fille jouent, l’un sa colère, l’autre sans doute sa joie de ce moment avec son père. Car de ces « échecs », écueils, sortent une journée peu ordinaire pour un père et sa fille, un échange, un partage, et la fin de l’histoire est superbe, qui dit que l’amour est la vie, il soutient, éveille, redonne courage. Inutile d’en dire plus que ça, c’est subtil, tendre, drôle aussi, et c’est un joli moment de lecture. Regard de David sur sa fille, captivée bien qu’encore minuscule, par l’histoire de tempête que David lui raconte:

290px-FF_The_Tempest_title« Le père explique à sa fille que l’île de Prospéro ressemble à leur appartement juché au huitième étage de cet immeuble: l’art y est partout présent, dans la bibliothèque, sur les murs, et surtout – il s’approche d’elle qui rentre instinctivement la tête dans les épaules, elle ne perd pas une miette de ce qu’il raconte – dans nos cerveaux. Et David embrasse le front de la fillette, puis la chatouille; son rire encore éclate dans la cuisine, emplit l’espace tout entier, roule comme une bille insouciante. C’est de cela que David a besoin: des joies et des lumières solaires de sa fille. On insiste beaucoup sur le travail nécessaire pour bien élever un enfant, on dit peu l’inverse: tout ce que l’enfant offre en contrepartie à ses parents. La paternité, c’est donnant-donnant, protection, éducation et nourriture contre émerveillement, amour inconditionnel et supplément de vie. Une tendresse pour adoucir la rugosité du monde. »

Moi, j’ai adoré ce petit livre. J’aime David et Miranda, leur lien, leur complicité, cet amour inconditionnel, et la force que chacun en tire. Ce livre est beau, intelligent, il dit plein de choses importantes, et par le biais de Shakespeare à propos duquel l’auteur nous enrichit. C’est bien écrit, bien construit, ça se lit tout seul !  bref, j’adore ! Je l’ai déjà lu deux fois, juste pour le plaisir. 

Euh…Le « flop » , oui mais…

vodka-pirojki-et-caviarDésolée…Je viens de mettre de côté deux polars, l’un aux deux tiers et l’autre à la moitié. Un peu d’ennui, et si je lis ce n’est pas pour m’ennuyer. Comme d’habitude, je suis allée voir ce que d’autres disaient de ces livres ( dont « Unwalkers » avec qui je suis souvent en phase…mais pas là ), et une fois de plus…enfin bref ! 

« Vodka, pirojki et caviar » de Monica Kristensen, chez l’excellente maison Gaïa – polar, traduit par Loup-Maëlle Besançon; je pense que je le finirai parce qu’il y a  beaucoup de choses intéressantes, historiques et culturelles, sur les relations complexes entre la Russie et la Norvège, mais des personnages flous, qui après 200 pages n’ont pas pris corps…Dommage, c’est plutôt bien écrit, mais je finirai les 100 dernières pages.

« Little rock » de John Brandon, au Masque, traduit par Dominique Chevallier, me promettait de bons moments dans mon fauteuil ( oui, parce que la chaise longue en sirotant frais, en ce moment… ),, la 4ème de couv’ annonçant  » Un roman noir et grinçant entre Tarantino, les frères Coen et Cormac McCarthy »,  et déception ! …

trois-hommes-deux-chiens-et-une-langousteParce que dans le genre, sur ce thème des laissés pour compte qui vivent de petits boulots et de trafics en attendant des jours meilleurs, dans un monde à deux vitesses, eh bien j’ai lu l’excellent « Trois hommes, deux chiens et une langouste » de Iain Levison ( Liana Levi, traduit par Fanchita Gonzalez Battle ), qui lui, vraiment, m’a évoqué « The Big Lebovski », un vrai régal d’humour désabusé, par un écrivain qui a vécu cette vie de petits boulots (  » Tribulations d’un précaire » même éditrice, même traductrice, même qualité, tout en n’étant pas un roman ). Levison développe un humour et un talent de portraitiste  formidables, dans la concision et la précision, avec toujours une intrigue bien menée; John Brandon, s’il a des qualités d’écriture évidentes, avec parfois un sens poétique assez beau, n’arrive pas à me faire entrer dans cet univers décalé. L’humour n’est pas flagrant, la noirceur un peu plus. Bon, il me reste la moitié à lire et c’est un premier roman. Je ferai un bilan de ces deux livres quand je déciderai de les terminer, mais là, en ce moment, j’ai envie d’un bon bouquin, j’en ai commencé un hier…On verra.

mini2-30999486les-tribulations-d-un-precaire-jpgEn attendant je vous conseille tous les livres de Iain Levison, je les ai tous lus et tous aimés !

Et pour le plaisir, et parce que  je ne me lasse pas de ce film, petit dialogue en VO, Walter « pète un câble » :