La psy poussa le cendrier en verre devant elle. Malgré les stores aux trois quarts baissés, un rayon de soleil traversa la pièce et révéla les arabesques de fumée en suspens.
-Vous voulez bien me raconter comment tout à commencé?
L’homme écrasa sa cigarette d’un tour de poignet.
-C’est une histoire à plusieurs commencements, dit-il.
La psy faisait nerveusement tournoyer son stylo entre ses doigts. il était évident que l’homme en face d’elle l’intimidait.
-Vous savez au moins pourquoi vous êtes là?
-Parce que j’ai tué deux personnes. Vous craignez que ça devienne une habitude?
-Vous n’en avez tué qu’une. En légitime défense qui plus est. Pour le second cas…
Sec et impatient, l’homme ne la laissa pas terminer.
-Un membre de mon équipe est mort. C’est ma responsabilité. Ça revient au même. »
Adieux à Victor Coste avec ce troisième volet de cette formidable trilogie. J’ai tardé un peu, mais je dois dire que voici un personnage que je vais regretter. Et il faut dire encore qu’Olivier Norek a vraiment beaucoup de talent. Aucun des trois livres ne m’a déçue et j’ai aimé la manière qu’il a de refermer la porte derrière cette brigade soudée autour du Capitaine Coste. Ronan, Johanna, Sam, tous ont été de chouettes compagnons sur ces lectures.
Ici la construction impeccable présente comme dans chaque volume le pan je dirai presque documentaire, avec la première partie, « Entre quatre murs » et les cellules d’isolement de cinq criminels dans la prison de Marveil ( imaginaire, mais bien réelle dans son fonctionnement et sa vie interne ). Il y a là Scalpel ( assassinat ), Cuistot ( empoisonnement ), Machine (meurtre), la Biche et Futé (braquage ), dont on apprendra le vrai nom au fil des courtes parties de ce chapitre. On va aller ainsi de cellule en cellule, de la cour de promenade ( « Surnom: la Jungle. Durée : 1 heure – 300 détenus – 1 surveillant au mirador ) au bureau du psychiatre, à l’infirmerie, au quartier des surveillants ( la Rotonde ). Et Olivier Norek nous propose une petite visite assez sidérante de la prison. Il ne commente pas, il montre, et on en tire nos propres conclusions…Mais en tous cas, écriture remarquable et cet aspect fait d’Olivier Norek un auteur qui sort du lot.
Puis on va faire connaissance avec une famille corse et son avocat, et ainsi va commencer l’intrigue, l’enquête avec nos policiers qu’on a commencé à bien connaître, à bien aimer, et puis Victor Coste avec ses amours impossibles – ou bien si – sa fatigue, sa droiture et son indécrottable humanité, qui ne font pas toujours bon ménage avec son métier, son milieu, son entourage professionnel. Je ne vais pas raconter comment Victor Coste va nous quitter, nous qui en avions fait un copain, mais vraiment, tout ça est mené de main de maître avec une langue juste, ce qu’il faut d’humour, de sensibilité, et la pointe de colère qui jamais ne déborde trop, car à nous de nous débrouiller avec tout ça. Et c’est très bien ainsi. Alors, pour le grand plaisir que ça procure, je me contenterai de vous mettre ici quelques passages que j’ai particulièrement aimés pour le ton, l’ironie ou la tristesse, ou encore la colère sourde. Et je crois vraiment que cette
trilogie est à ne pas manquer.
Alors pour celles et ceux qui ne sont pas encore entrés dans ce Service Départemental de police judiciaire de Seine -Saint- Denis – SDPJ 93…nous y entrons à 5 h 45 du matin:
« Coste traversa les couloirs du service, passa devant le bureau du Groupe crime 1 sans même s’y arrêter, prit la passerelle vitrée qui séparait les deux ailes de la PJ pour se rendre là où il était certain de trouver son équipe : salle café. À cette heure bien trop matinale, personne n’aurait eu le courage de mettre de l’eau dans la cafetière du bureau et d’appuyer sur le bouton « on », ni surtout d’attendre les quelques minutes de goutte à goutte nécessaires sans s’endormir devant et debout. Puisque la veille, tout le monde s’était quasiment mis sur le toit avec cette petite eau-de-vie traître comme un virage serré, il fallait de la caféine, vite, beaucoup. Coste ouvrit la porte de la salle de repos, doucement.
-Alors, mes biquets? Vous avez des têtes de papier mâché. »
Portraits:
« -Capitaine Coste?
Il se retourna. Deux hommes, visiblement parachutés des années 1980, lui faisaient face. La premier, Perfecto de cuir et bandana rouge, encore blond malgré sa cinquantaine prononcée, et le second, un grassouillet d’une quarantaine d’années à qui il fallait reconnaître le courage de porter encore des santiags au XXIème siècle. Malgré un accoutrement à la limite de la légalité, Coste sut immédiatement qu’il faisait face à deux flics. »
« Ronan, au volant de la 306 du service, grilla quelques feux rouges et se fit klaxonner deux fois sur le trajet, malgré la sirène et le bleu du gyrophare qui n’impressionnaient plus grand monde dans le département. Coste, côté passager, était en ligne avec la magistrate Fleur Saint-Croix et lui expliquait comment il pensait pouvoir devancer les ravisseurs grâce à leurs portables de guerre, autrement appelés des Paul Bismuth? Des téléphones de président déchu, appellation donnée non par les flics, mais bien par les criminels qui ont vu chez cet illustre politique dans la tourmente un frère d’armes. »
Arrestation:
« Quand Franck ouvrit les yeux, allongé sur le sol, les premières images captées furent floues. Deux ombres se penchaient au-dessus de lui. Il fit le point et reconnut plus nettement le couple de flics. La question de savoir s’il était au paradis ne se posa donc pas.
-Tu m’as fait peur, connard, railla Coste en lui passant les mains dans le dos. J’ai cru que t’étais mort. »
Un pédophile, un jeune homme de bonne famille retrouvé mort de façon douteuse, un père et sa famille pris en otages, des trahisons, de l’amour, de la mort, de l’argent…mais aussi beaucoup d’amitié, celle qui a fait tenir Coste mais la goutte d’eau de trop tombe ici au terme de cette enquête haletante, tout à fait en surtension, celle – là même qui fera lâcher prise à notre Capitaine, une perte terrible, un poids terrible et une fin douce-amère qui laisse néanmoins un petit peu le doute sur un départ définitif.
Du coup, j’ai du mal à boucler cette brève chronique sur un adieu, alors au revoir Coste !
« -Je connais Coste mieux qu’il ne se connaît. C’est un flic. Pire que ça, c’est un chien policier. Un chasseur. Il ne sait faire que ça. Il a été dressé pour ça. On ne peut pas se séparer d’un flic comme lui. Quinze années que je l’envoie sur les enquêtes les plus merdiques du département. Des affaires qui auraient flingué n’importe quel cerveau.
– C’est bien ce qui lui est arrivé, non?
-Ce ne serait pas lui rendre service que de transmettre ce rapport. Il a simplement besoin de temps. Où qu’il soit et quoi qu’il espère trouver, il reviendra au chenil. Je laisse juste la porte entrouverte. »
(dixit le Commissaire divisionnaire Stévenin)




Avec Coste et son équipe, qui vont entamer cette journée avec un émasculé – lequel va réserver de drôles de surprises en salle d’autopsie – , nous allons commencer à visiter ce 93 dont on a tout dit et tout entendu, et personnellement je préfère la version Norek qui sait réellement de quoi et de qui il parle.Puis il y aura un jeune toxico brûlé de façon inexplicable – et l’idée de la combustion spontanée à tendance à faire soupirer et lever au ciel les yeux bleu acier de Victor Coste…Vers la fin, une exsanguination, que Léa Marquant va découvrir:
Je ne rentrerai pas bien plus dans les événements et l’enquête assez complexe, comme un fil qu’on tire et qui se trouve plein de nœuds qu’il faut défaire, minutieusement et patiemment. En tous cas pour moi Olivier Norek a écrit ici un excellent roman, vraiment; rien ne m’a ennuyée ou déplu et puis je trouve louable cette acte d’écrire qui consiste à dire des choses vraies sur le monde, vécues de l’intérieur, sans angélisme vis à vis de personne, mais avec justesse et sous la forme du roman qui adoucit un peu les angles parfois, grâce entre autres choses à l’humour même s’il est amer et acerbe:
Je me suis décidée à revenir chez Andrea Camilleri, après plusieurs années d’attente. Je dois dire que j’avais rencontré des difficultés avec la traduction, et ça a été un frein à mon envie de ces aventures siciliennes. Au début de ce livre-ci, Serge Quadruppani ( dont j’ai admiré la traduction de « Suburra » ) explique son choix délibéré de restituer au plus juste les trois niveaux de langage de l’auteur. Ce sont pour le premier l’italien officiel, pour le troisième le dialecte pur, et le niveau intermédiaire, le plus délicat qui est celui de « l’italien sicilianisé », constitué essentiellement de régionalismes. Le traducteur explique parfaitement le bien fondé de sa traduction et la difficulté que ça représente. Le résultat est tout à son honneur. En langue originale, il semble que ce ne soit pas non plus de lecture facile pour un italien, et en version traduite, j’avais laissé tomber parce que je trébuchais sur ces termes si étrangers à ma propre langue. Exemple, avec le verbe « à la Camilleri » :
Salvo Montalbano, après une nuit d’insomnie, assiste à la mort d’une mouette, apprend la disparition de son ami et collègue Fazio et en oublie tout à fait ses vacances avec Livia, son amie génoise. Il va alors se lancer dans cette enquête flanqué de l’inénarrable Catarella, entre autres comparses des plus remarquables. Une enquête qui va se dérouler dans une ambiance sicilienne avec mafia, trafic de drogue, contrebande, meurtres et
En panne de lecture ( et sur ces étagères, il y a un certain nombre de pages qui me tendent encore les bras…) je ressens toujours un grand malaise. Comme si j’étais en faute, comme si je manquais à une de mes fonctions. C’est bête, non? Parce que je ne suis obligée à rien, parce que la lecture c’est si je veux, quand je veux et ce que je veux. Mais je l’ai assez répété, en manque de lecture, c’est comme en manque d’oxygène.
Cette phrase du livre résume parfaitement le propos. Certes, le thème n’est pas très original, mais il y a toujours à dire et les jours qui passent ne manquent pas de nous le rappeler. Olivier Norek, dans la « vraie vie » ( celle des « vrais gens », vous savez ?) est lieutenant de police au SDPJ 93, il sait donc de quoi il parle, et ma foi il en parle plutôt bien. Le rythme est sans temps morts, les personnages sont sympas ( surtout les policiers, à vrai dire…), le décor de cette banlieue en mode bombe est très bien monté, les dialogues au poil, bref, du travail soigné et très convaincant. Du petit voyou au grand caïd, de la maire calculatrice et corrompue au pauvre vieux qui arrondit ses fins de mois comme il peut, l’image est réaliste et peut surprendre qui vit loin de ces cités, véritables mondes parallèles.