« A moi seul bien des personnages » de John Irving – Seuil – traduit par Josée Kamoun et Olivier Grenot

RIVERSIDE_MIDSUMMER_SET_SMALL

Sous l’œil de Shakespeare, constante référence, personnage à part entière du roman, Irving nous livre là une histoire d’une très grande liberté, un texte cru sans jamais être vulgaire, passant inlassablement de l’humour au drame, de la dérision au plus grand sérieux, du très grand Irving. Les 100 dernières pages sont d’une terrible puissance , avec des passages complètement bouleversants sur les « années sida ».

Il ne nous prive de rien, John. Que ce soient les scènes  d’ébats sexuels en tous genres ( avec force détails, s’il vous plaît ! ),  ou la description  des mourants du sida à l’hôpital St Vincent, il est   d’une liberté totale dans ses propos, sans tabous, sans pudibonderie ( qui gâcherait tout, c’est évident ! ), employant volontiers ( on sent une forme de jubilation ) un langage fleuri – c’est un doux euphémisme! –  et d’un réalisme que je trouve, moi, de bon aloi. Il désamorce ainsi, parfois, la noirceur des temps et des propos.

J’ai pour habitude de ne pas faire de résumé des livres dont je veux parler, et cette fois pas plus que les autres. de nombreuses interviews sont en ligne, de nombreuses « analyses », le thème est connu : identité sexuelle ( déjà largement présente dans l’œuvre d’Irving ) , liberté d’être soi, tolérance, et aussi goût de la littérature, etc…( les passages dans lesquels Bill lit « Madame Bovary » à son ami Tom sont mémorables…) sans oublier la lutte et ..les ours ( vous verrez…)

L’écriture, comme d’habitude chez l’auteur, riche en digressions, campe des personnages d’une grande présence; les tics de langage, par exemple, le « Ah! bah… » du grand-père Harry, bienveillant homme, et la manie du héros, Billy, de répéter chaque fin de phrase de son interlocuteur; petits détails qui donnent tout leur caractère aux personnages.

Et puis ce sens des dialogues qui décoiffent…

Extrait ( une infirmière fume devant l’hôpital, un brancard avec un corps sous un drap ):

« Il attend le petit crétin des pompes funèbres, et puis il attend le purgotrucmuche, là…

– Le purgatoire, vous voulez dire?

– Ouais, c’est ça. Et qu’est ce que c’est au juste, vous qui êtes écrivain?

– C’est que je n’y crois pas, moi, au purgatoire, tentai-je, ni à rien de tout ça…

– Je vous demande pas d’y croire, je vous demande ce que c’est !

– Un état intermédiaire, après la mort…

Elle ne me laissa pas finir .

– C’est quand le Tout-Puissant sait pas trop s’il envoie le gars croupir au sous-sol de l’au-delà ou alors à l’étage noble, comme qui dirait ?

– Plus ou moins.[…]

– Qui est-ce ? demandai-je en passant la main au-dessus du corps, comme elle l’avait fait elle-même.

Elle me regarda en plissant les paupières, à cause de la fumée peut-être.

 – C’est le Dr Harlow, vous vous souvenez de lui, non ?Je pense pas que le Tout-Puissant va mettre une éternité à trancher son cas ! dit la vieille infirmière.

[…]Il venait de mourir à l’âge de  soixante-dix-neuf ans, cet enculé de vieille chouette déplumée. »

Mais néanmoins, ce livre est profondément triste voire pessimiste, parlant de la capacité des hommes à tolérer la différence, la multiplicité des goûts, si divers dans la nature ( et non contre nature ); le livre se termine sur l’ invective d’un jeune homme à Bill ( qui est écrivain ) :

« Dans ce que vous décrivez, il y a tant d’éléments contre nature ! s’ exclama-t-il. Je sais très bien ce que vous êtes, et pas seulement d’après vos écrits. J’ai lu ce que vous dites de vous, dans les interviews. Vous êtes contre nature, vous n’êtes pas normal ! »

[…] Vous êtes bisexuel, c’est bien ça ? Vous trouvez que c’est normal, que c’est naturel? Que ça mérite la sympathie? Vous n’êtes qu’un golfeur ambidextre, me jeta-t-il en ouvrant la porte. »

7760717767_a-moi-seul-bien-des-personnagesD’une brûlante actualité, un vibrant plaidoyer pour la tolérance et une humanité commune dans la différence. Ceci peut sembler un lieu commun, et pourtant, nombre de faits démontrent que les préjugés ont la vie dure, et qu’il faut se répéter sans relâche, hélas…Sauf qu’avec Irving qui s’y colle, on y prend un infini plaisir.