« Sarah Jane » – James Sallis- Rivages/Noir, traduit par Isabelle Maillet

9782743653651« Je m’appelle Mignonne mais je ne le suis pas. Je ne l’ai jamais été, je ne le serai jamais. De toute façon, ce n’est pas non plus mon vrai nom, juste le surnom que me donne Papa. Il disait toujours, « la véritable beauté est intérieure », alors à six ans je me suis gratté le bras jusqu’au sang pour vérifier. La cicatrice est encore visible. J’imagine que c’est pareil quand les gens racontent que, si on creuse assez profond, on trouvera la Chine. Moi, je n’ai récolté que des ampoules.

Mon vrai nom est Sarah Jane Pullman. »

L’écriture de James Sallis ne ressemble à aucune autre, et à chaque fois, la lecture est envoûtante. C’est sûrement le vocable qui est au plus près de ce que je ressens. « Sarah Jane » ne fait pas exception et encore là un gros gros plaisir avec ce livre, court et intense.

640px-McNairy_County_Courthouse« J’ai grandi dans une ville appelée Selmer, située à l’endroit où le Tennessee et l’Alabama se rejoignent et forment en quelque sorte leur propre territoire, dans une maison construite à flanc de colline qui, durant  les seize premières années de ma vie, s’est préparée à glisser le long de la pente – ce qu’elle a fait juste après mon départ. Papa s’est ensuite installé dans une caravane dont, pour autant qu’on le sache, il n’est plus beaucoup sorti. Je n’ai pas trop envie de m’étendre sur mon mariage avec Bullhead des années plus tard ni sur tout ça. Encore des cicatrices.

Mais je n’ai pas fait tout ce qui se dit sur mon compte. Pas tout, du moins. »

640px-HominySarah Jane fut une gosse fugueuse avec un gros penchant pour les dérives. On dirait d’ailleurs que les « glissades » sont sa nature. Peut-être est-ce lié à son enfance dans une maison à flanc de colline qui lentement glisse et finira effondrée…Une enfance dans une ferme où son père a un élevage de poulets, où sa mère fugue aussi de temps à autre, part et revient sans crier gare, mais un père gentil et stoïque qui a fait ce qu’il a pu. Quand Sarah Jane quitte la maison, elle se promène d’activité en activité, de ville en ville, de garçon en garçon, et une chose va l’accrocher: la cuisine. Après être allée un peu trop loin, le tribunal lui donnera le choix entre la case prison ou la case armée: ce sera l’armée.

« Mais à partir de là, tout était joué d’avance, jusqu’à l’attitude du juge Fusco m’ordonnant de me lever et disant que, si certains n’allaient pas manquer de contester sa décision, lui était de la vieille école et que, à la lumière de ma jeunesse (qui en avait été fort dépourvue – de lumière, je veux dire) et de mes remords évidents ( ah bon?), il me laissait le choix: aller en prison ou entrer dans l’armée.

J’ai adressé illico un salut militaire à ce vieux schnoque. »

C’est peut-être ce qu’elle a vécu à ce moment de sa vie qui va faire d’elle l’officier de police de la petite ville de Farr, une suite d’événements et d’expériences. Farr, une ville pas ordinaire ( vous souvenez-vous de « Willnot » qui n’était pas une ville ordinaire non plus ?).

Sarah Jane est un personnage fascinant. Elle se raconte et raconte aussi les personnes qu’elle a connues, rencontrées avant et pendant son emploi à la police et c’est passionnant tant elle est spirituelle (James Sallis ponctue d’humour les pensées de Sarah Jane ), fine et d’une grande intelligence. Parlant avec Brag de Will Baumann, le maire:

360px-Blub_and_languages_of_the_fire« Il a demandé que tu passes le voir quand tu pourrais, il veut t’inviter à déjeuner. Tu crois qu’il va essayer de faire appel à tes lumières, pour Cal?

-Faudrait déjà qu’il y ait des ampoules allumées chez moi.

-Mais au moins, t’as pas pété les plombs, comme beaucoup. »

Du Brag tout craché. Sa façon de s’exprimer était en accord avec sa stature et son surnom. Il aurait pu résumer la guerre du Péloponnèse en une phrase. »

Elle s’intègre sans problème au poste de police sous la direction de Cal dont elle sera proche. Elle sent en lui quelque chose qui en fait son semblable, un secret? Une vie antérieure qui les rapproche?  Encore un personnage mystérieux donc, qui va disparaître laissant Sarah Jane triste mais aussi perplexe. Beaucoup de choses sont étranges dans ce livre, comme c’est le cas dans tout ce que j’ai lu pour le moment de James Sallis. Il faut dire que l’écriture est vraiment remarquable, qui contient une pensée et des pistes à réfléchir, beaucoup d’une poésie limpide et discrète, mais aussi de la dérision et une forme de fatalisme serein. Sarah Jane se souvient de son prof, le Pr Balducci:

« Le Pr Balducci: « Toujours le particulier. Les abstractions vous plaqueront un oreiller sur la figure jusqu’à vous étouffer. Aucune théorie n’est applicable à tout. Aucune théorie n’est applicable. Point. » En attendant, il semble que nous soyons programmés pour essayer de cerner ces abstractions. »

Sarah Jane va mener son enquête car Cal est-il mort ou vivant? Et que cache sa disparition? Il s’en suivra une enquête, prétexte pour l’auteur à nous emmener sur les chemins de Farr et sur ceux de la philosophie, ce sans se la jouer, avec une simplicité et une clarté impressionnantes. Puis des histoires d’amour que Sarah Jane raconte avec grâce et humour toujours. Ainsi Sid McLendon:

« Nous nous sommes rencontrés le jour où sa Mercedes est tombée en panne, alors que je patrouillais en dehors de la ville, vu qu’il ne se produisait rien plus près et que j’avais eu ma dose quotidienne d’heures passées le cul sur une chaise. Je me suis arrêtée en l’apercevant. Une Mercedes. Dans la région de Farr, c’est aussi rare que de croiser quelqu’un à dos de chameau. »

James Sallis est un très très grand écrivain, qui allant bien au-delà de l’enquête policière, entraîne ses personnages et ses lecteurs dans un univers captivant par ce qu’il présente des êtres humains. Comme Abel, le vieil homme:

man-g88a40f60a_640« Ce qui se passe, quand on arrive à la fin du voyage, c’est qu’on se prend à espérer que notre vie –  et on a beau regarder, ça on peut pas le voir – , ben on espère qu’elle a ressemblé à quelque chose. Pas qu’elle a eu un sens ou un but, ce genre de conneries. Non, juste qu’elle a eu une forme, que c’était pas comme une espèce de bouillie flanquée sur une assiette. »

Joli, non ? Les hésitations, les choix d’un chemin à prendre ou à quitter, les faux pas et la question: comme pour la maison du père de Sarah Jane, jusqu’où attendre avant la chute, comment rester au bord du gouffre sans y tomber… Magnifique, extrêmement fort, James Sallis, un grand auteur. Gros gros coup de cœur.

Je termine sur cet extrait, ironique et très pertinent:

« On  accorde beaucoup de place dans les romans, en particulier dans les romans américains, me semble-t-il, à la notion de rédemption. Quelque chose que quelqu’un a fait dans le passé, ou fait sous nos yeux, nous est présenté, et les cent soixante ou huit cent pages suivantes montrent ses tentatives laborieuses pour recouvrer un équilibre. C’est en tous cas ce que mes profs de fac ne cessaient de souligner. Peut-être s’agissait-il d’un signe des temps, ce besoin éprouvé par l’âme collective de la nation de mettre en lumière des fautes pour mieux les cerner et les évacuer, et cette faculté des profs à trouver la rédemption dans les livres parce que c’était ce qu’ils y cherchaient. Ou peut-être que je pousse l’analyse trop loin. »

James Sallis, pétri d’intelligence, à ne pas manquer. 

Pause sous la contrainte

Bonjour !

Un incendie de stockage de fourrage juste à moins de 50 m de chez moi a endommagé les poteaux du câble, et la route, et le décor sous mes fenêtres- qui l’était déjà pas mal avec des montagnes de meules plastifiées vertes . Fut un temps on a eu du noir, du rose et du bleu, des caravanes rouillées, des citernes rouillées, etc etc…le sens paysan du paysage je suppose. J’espère donc que cette œuvre à la Christo ne fera pas la même grosse blague de s’auto – consumer puis flamber. Car sinon, vous pourrez me dire adieu, on crame avec. Je n’ai jamais eu l’envie d’être Jeanne d’Arc ou une sorcière, pas très envie de finir comme elles

Bref. J’ai 2 posts d’avance car je ne suis pas chez moi en ce moment, et j’ai bien travaillé mais la panne risque de durer longtemps, gros chantier. Alors j’espère vous retrouver aussi vite que possible. Bises tout le monde !

« Poussière dans le vent » – Leonardo Padura- Métailié/ Bibliothèque hispano-américaine, traduit par René Solis

editions-metailie.com-poussiere-dans-le-vent-poussiere-dans-le-vent-300x460« Adela Fitzberg entendit la sonnerie de trompettes réservée aux appels familiaux et lut sur l’écran de son iPhone le mot Madre. Sans réfléchir, car elle savait d’expérience qu’il valait mieux s’en abstenir, la jeune femme fit glisser son doigt sur l’icône verte clignotante.

-Loreta? demanda-t-elle, comme si quelqu’un d’autre que sa mère avait pu l’appeler.

Trois heures plus tôt, à l’heure du petit-déjeuner, tandis qu’elle avalait avec le manque d’entrain matinal qui la caractérisait un yaourt faussement grec, mais peut-être vraiment light, accompagné de céréales et de fruits, et qu’elle humait le parfum revigorant du café que Marcos préparait chaque matin, la jeune femme avait ressenti la tentation de consulter son téléphone. »

Comment, à mon niveau de simple lectrice, parler de ce roman d’exception qui donne lieu à des pages entières dans la presse et ailleurs et à propos duquel on ne tarit pas d’éloges. Comment dire l’admiration et l’affection que je porte à cet auteur à nul autre pareil? Quand encore bibliothécaire volontaire j’ai découvert Leonardo Padura, je me suis empressée de le mettre en évidence, et de le tendre à qui se demandait quoi lire; j’ai fait des émules et ma foi, une fois n’est pas coutume, j’en suis fière. Cet homme que j’ai eu un immense bonheur à écouter – à propos de « La transparence du temps – nous offre ici un chef d’œuvre monumental. Lors de cette rencontre, il avait fini son intervention en nous annonçant qu’il travaillait sur un roman difficile à construire, difficile à organiser, et voici maintenant le résultat de ce travail de fourmi, d’architecte, mais d’être humain surtout qui a vécu en observant, vécu en prenant du recul et en ayant toujours au cœur le sens de l’amitié, de l’amour, une tendresse qui lie aux autres, et ce même attachement à Cuba où il vit toujours –

« Comment pourrais-je parler de Cuba si je n’y vivais pas? » – .

bc8ccda0f1b57651d247ab2f5b43cd3bVoici l’histoire de huit amis soudés depuis le lycée et dont on va suivre le parcours jusqu’aux années 90. L’URSS chute et les conséquences sur Cuba sont terribles. Mais je n’ai pas l’intention de parler de la situation politique ou économique de ces années – ni des autres – pour les Cubains, non. Il est question ici de parler littérature et il faut le dire, notre écrivain est un maestro. Il orchestre ici une folle symphonie de joies et de peines, d’amour et de colère, et parle de l’exil, de la nostalgie, du désir de partir ou de revenir, en somme de toutes les contradictions qui peuvent se poser dans une existence. Ce que j’admire ici encore, comme dans chaque roman de cet auteur, c’est l’attachement aux vies qu’il nous raconte, c’est la méticulosité jamais pesante avec laquelle il égrène ces vies et ces tempéraments, puis les liens souvent complexes qui naissent , ce sont les décisions prises ou pas, la principale étant: partir ou rester.

Je parlerai alors de Clara. Dans la maison de Clara, les débats se font, les désaccords et les ruptures surgissent. Dans la première partie on se sent dans un monde en déroute qui se répercute sur le groupe d’amis, ça se chamaille, il y a de petites et de grandes trahisons et cette phrase en leit-motiv:

« Mais que nous est-il arrivé? »

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Quant à « résumer » un tel ouvrage, il n’en est pas question. Il est fait de personnages qui prennent chair dès que découverts, de paroles, de sexe et d’amour et de cette amitié si chère à Leonardo Padura, dans chacun de ses livres ( c’est personnellement ce qui me les a rendus si attachants ). L’humour, toujours présent, pour l’amour – et le sexe, chez Padura, ça va de soi – :

« Passé le choc hormonal du 18 août 2014, Adela et Marcos commencèrent à faire l’amour comme des désespérés. N’importe où, à n’importe quelle heure, dans n’importe quelle position. »

Mais aussi, car la vie est ainsi faite, s’y génèrent des conflits, des mensonges – Elisa/Loreta est caractéristique dans ce cas -. C’est je crois cette amitié qui malgré tout et toujours retombe sur ses pieds, quoi qu’il arrive, c’est elle qui tient le livre sur ses hauteurs, l’idée de fidélité est ancrée ailleurs que là où on la pose communément; il y a des tromperies, des adultères, des petites lâchetés, mais une chose plus puissante s’interpose, matérialisée dans une photo dont on parle tout au long du roman. L’exil va parfois entamer cette amitié, parfois renforcer doucement les liens, mais ce groupe d’amis, face à la perte de Bernardo par exemple se reforme spontanément, comme une évidence. Du très très grand art. Et beaucoup d’émotions en moi à cette lecture. Perdre des gens qu’on aime, d’une façon ou d’une autre, les retrouver ou pas, ces idées me bouleversent et seul Leonardo Padura sait en faire des poussières dans le vent, légères, infimes dans ce vent qu’on ne peut maîtriser quoi qu’il en soit. Parfois, alors, revient la foi.

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Leonardo Padura dessine des personnages très attachants, très émouvants et surtout très complexes. Peu dans cette histoire sont sur une ligne bien nette, que ce soit pour l’amour ou pour les choix de vie. Il y a Clara. Ma préférée parce qu’elle a choisi très vite de vivre dans sa maison familiale, à Cuba son pays, où elle a donné jour à ses deux fils, Marcos et Ramsés.

« Dans un des livres amassés par sa mère, Marcos avait trouvé un personnage d’immigré charriant son mode de vie comme un escargot sa coquille: pourquoi cette comparaison lui était-elle restée en tête? Était-ce parce que son destin était de se transformer en escargot, comme sa mère Clara, bien que d’une autre espèce? Porterait-il lui aussi sur son dos et à jamais sa maison culturelle? »

Continuer toujours, aimer à nouveau, lui semblent la seule option, elle est fidèle en tout. Elle va rebâtir une vie avec Bernardo, elle garde le cap de l’amitié, de l’amour, de la tolérance, et elle me touche beaucoup, Clara. Pour moi, elle est une sorte de condensé de plusieurs personnages rencontrés au fil des livres avec ce cher Mario Condé, un peu de lui qui ne quitte pas Cuba, un peu de Josefina – elle se débrouille toujours pour qu’il y ait à manger sur la table, pour la famille et pour les amis, – et c’est un vrai défi ! –  elle a les pieds sur terre et agit pour une vie quotidienne sans ventre creux – . Les pages qui nous confient les pensées et les sentiments de Clara sont pour moi parmi les plus belles, les plus émouvantes.

L’auteur ne simplifie rien, car ce qui est compliqué l’est, c’est tout. La relation entre Loreta/Elisa et sa fille Adela par exemple. J’ai beaucoup aimé Adela et son besoin impérieux de connaître le pays et la culture de ses origines, elle que sa mère a écarté de Cuba pour en faire une petite américaine.

« Heureusement, grâce à l’insistance de son père, Adela parlait depuis l’enfance un espagnol correct – avec parfois un infime accent argentin – , même si au début elle avait un certain mal à l’écrire. L’étude de la langue espagnole avait été au centre de son cursus scolaire, et par elle-même, peut-être seulement par esprit de révolte, elle s’était lancée dans l’aventure de la lecture de la littérature et de l’histoire de l’île des ses ancêtres maternels, personnages vagues dont elle savait au début très peu de choses, hormis les immuables commentaires catastrophistes et accusateurs de sa mère. »

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Il y a ceux qui sont partis, en Espagne ou aux USA et qui se disent qu’ils ont fait le bon choix mais dont on sent bien qu’ils se sentent un peu des traîtres pour les autres…ou des lâches. Et ceux qui rentrent, ceux qui d’un coup se rendent compte que « chez eux » ça n’existe pas vraiment hors de Cuba. 

« Ici, à Hialeah, d’où tant de gens avaient envie de s’enfuir et où tant de gens avaient trouvé leur place dans le monde, où tant de gens s’acharnaient à vivre comme en exil et à ressasser des haines et des regrets qui les enchaînaient au passé et où beaucoup d’autres profitaient de l’existence – comme ils le pouvaient, certains plus que d’autres – , oui, c’était ici que Marcos avait découvert un espace qui lui appartenait et une fente par où scruter l’avenir. »

La mort de Bernardo va ramener quelques-uns au pays, et une fois encore, Clara sera celle qui resserrera ce lien distendu. Clara est le ciment, celle qui tient ce qui persiste de » l’avant » à bout de bras . Avant quoi? Ma foi pas mal de choses. Comme ce que perçoit Clara, retrouvant La photo du Clan.

« C’était là qu’un frais dimanche soir de 1981, Clara et Darío avaient accueilli Horacio, Bernardo et une Elisa oscillant entre euphorie et désenchantement après l’inquiétante lecture d’Orwell. Les autres, pour lesquels le semestre n’était pas encore terminé, avaient promis de les rejoindre plus tard, ils voulaient profiter de la journée pour réviser avant d’aller se rafraîchir les neurones en mangeant des spaghettis et en disant du mal des autres, selon l’expression d’Irving. Quant à Walter, l’électron libre qui depuis quelques mois était sur une orbite qui coïncidait parfois avec celle du Clan, un peintre qui vivait de la façon dont ils pensaient que devaient vivre les peintres, ils pouvaient aussi bien l’attendre que l’oublier, le voir arriver avec de l’alcool dans des bouteilles ou dans les veines, seul ou accompagné par l’une de ces folles qu’il avait comme copines, moitié hippies, moitié peintres, généralement très grosses ou très maigres. »

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Je trouve que j’en ai bien assez dit. Je choisis quelques passages, mais sur 627 pages, avec une page sur deux marquée, pas facile, alors allez-y, quoi ! Lisez cet exceptionnel roman, pétri de vie, de rires, de pleurs, de coups de gueule et de baisers fous, d’intelligence jamais présomptueuse. Magnifique couverture, qui illustre très bien l’idée de l’élan vital qu’offre au lecteur ce roman, et le titre qui lui, dit notre fragilité dans les grands mouvements du monde, notre fragilité et l’importance de vivre chaque seconde. 

P.S.: je ne parle pas des événements politiques dans lesquels évoluent les personnages. Voici pourquoi: lors de son passage à Lyon, à la librairie du Tramway, mon amie est allée écouter Leonardo Padura et voici ce qu’elle m’a raconté. Comme le public insistait sur cet aspect du livre, politique, l’auteur à un moment a eu un peu d’agacement et a dit que sur ce sujet, on trouvait tout ou presque sur le net. Et que ce roman avait été un colossal travail de littérature, un travail de romancier qui à chaque livre se lance un défi, et c’est de ça dont il avait envie de parler. Alors moi je vous invite à rencontrer  Clara, Bernardo, Horacio, Elisa/Loreta, Walter, Irving, Darío, Adela, Marcos, Ramsés, Joel, Liuba, Bruno, Miss Miller… 

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Noël, le Clan avec Bernardo:

« – Je disais: même si vous allez avoir soixante ans et que vous serez des vieux de merde, vous serez les mêmes, parce que, pour nous qui sommes ici, il y a quelque chose qui n’a jamais changé, un acquis que nous n’avons jamais perdu et que, quand il a été menacé, nous avons lutté pour sauver. -Et à cet instant il regarda Horacio. – Et cet acquis, c’est la fraternité. Et nous ne l’avons pas perdue surtout parce que quelqu’un s’est battu pour qu’elle survive et nous protège…et cette personne a été cette femme, la femme de ma vie, Clara, le morceau le plus fort de l’aimant qui nous a toujours attirés du fond de la terre et tient aujourd’hui rassemblés ici les fragments qui ont survécu jusque là, posés au-dessus de cette pierre de cuivre magnétique venue de la terre sainte cubaine, la pierre magique sur laquelle est édifiée cette maison: c’est notre refuge, notre coquille. Pour Clara, bordel de merde ! parvint à crier Bernardo.

-Pour Clara! lui répondirent les autres, qui furent encore capables de sourire et de boire, avant que certains d’entre eux, Irving en tête, ne se mettent à pleurer quand Ramsés, comme vingt-cinq ans plus tôt, mit la chanson qu’aimait tant Bernardo et qui leur rappelait ce qu’ils étaient tous, ce qu’était toute la vie: « Dust in the wind. »

Chef d’œuvre absolu que j’ai refermé avec une grande émotion,  et avec Clara.

« Dust in the wind, dit-elle. All we are is dust in the wind…

Quant ils revinrent à Fontanar, Clara donna vingt-cinq pesos convertibles au chauffeur, qui protesta encore, et elle le regarda s’éloigner. Avec dans les bras l’urne en terre cuite vide et aux pieds ses bottes maculées de terre, elle fouilla dans son sac, sortit les clés, ouvrit la porte et entra dans la maison où l’accueillirent la solitude, le silence et ses souvenirs. La coquille de Clara. »

« Lacs d’Ecosse » – RORCHA- galerie du Vert Galant.

Exercice inédit, encore une fois, avec un catalogue d’exposition, du 21 septembre au 6 octobre, Galerie du Vert Galant à Paris.

Rorcha alias Jérôme Magnier Moreno, vous l’avez peut-être rencontré déjà sur mon blog, avec son premier roman: « Le saut oblique de la truite » aux éditions Phébus. J’avais beaucoup aimé ce court texte contant la fougue maladroite d’un jeune homme qui découvre l’amour et ses dérivés et dérives, passionné par la pêche à la truite et ébloui par la beauté de la Corse.

Rorcha est peintre; il dessine aussi, photographie ses lieux de pêche. Le voici avec ses séjours en Écosse et cette exposition. J’ai eu le grand bonheur de trouver une belle et grande enveloppe dans ma boîte aux lettres et ce catalogue de ses œuvres. Et me voici me lançant le défi d’une part de vous donner envie, vous, vivant à Paris et aux environs, de découvrir cette exposition, et aux autres d’en savoir plus sur cet artiste protéiforme. Regarder, dire, écrire, peindre, dessiner, photographier et je n’oublie pas: pêcher. Tout ceci Rorcha s’y adonne avec une grande délicatesse, sincérité et humilité. Cet homme aux airs paisibles flamboie avec ses couleurs magnétiques et nous entraîne avec lui devant ces lieux isolés. Ici, les bleus intenses, rutilants, électriques défient les  oranges, vermillons, ocres, bruns, en un tumulte échevelé, cette « organisation » de la nature qui n’a souvent aucune retenue et nous instille des visions baroques, éclatantes sur la rétine.

Le lac d'or

« De longues marches méditatives conduisent Rorcha jusqu’à des lacs perdus qu’il interroge, recherchant leur essence que sa peinture espère représenter. Leur cratère d’eau calme et apaisant met en tension le paysage environnant, qu’il organise, étale et amplifie. »  

Pierre Gabaston, « Miroirs d’un peintre » 2020

C’est ceci que Rorcha nous offre ici. J’ai choisi deux toiles plutôt apaisées, contemplatives et quasi silencieuses, si ce n’est dans  » Silence sur la mer » le discret murmure de l’eau qui s’échoue sur la plage orangée du soleil couchant. Silence sur la mer

Voyez-vous cette ligne de points oranges? Y a-t-il dans le ciel confondu aux terres, sur une colline, quelques maisons soigneusement alignées? Ou bien non, on se trompe, la terre s’arrête à la ligne de l’horizon droite et orangée elle aussi? Mais est-ce bien la ligne d’horizon? Et est-ce important de le savoir?  C’est précisément ce que j’aime le plus dans cette toile ( qui n’est pas de la toile car Rorcha peint à l’acrylique sur bois et au format presque constant de 33×46 ), ce sont ces distances, ces lumières, quelques détails qui font que tout ne fait qu’un. Terre, eau, ciel? Les lignes pour moi n’ont rien de sûr. Berge, horizon? Terre, eau ou ciel? La beauté est là, la nature nous l’offre, elle la met sous nos yeux et pour tous nos sens. Rorcha, sans aucun doute, sait s’y fondre et nous l’offrir à son tour. Le catalogue contient aussi quelques photos en noir et blanc qui montrent l’artiste en train de faire des croquis, sous la pluie, la bruine, mais sans aucun doute en phase avec ce décor.  

Contemplative, mais vigoureuse pourtant, cette œuvre originale est commentée dans ce catalogue par François Cheng, pour ne citer que lui, qui en dit :

 » […]Mais l’originalité vient selon moi du subtil mouvement de va-et-vient entre le fond et le devant de la scène, qui conserve à vos peintures leur vivacité dynamique et semble les mettre en apesanteur. »

Je me sens très touchée d’avoir reçu ce catalogue, très hésitante à en parler, mais ça me permet un défi et puis Jérôme Magnier-Moreno est en cours d’écriture d’un roman qui fait suite à ses saisons de pêche en Écosse et dont j’aurai probablement l’occasion de vous parler quand il sera prêt. Et ça, c’est bien plus dans mes cordes !20210821_093736 (1)

En tous cas, je suis toujours surprise de si belles rencontres et je remercie Jérôme Magnier-Moreno de la confiance qu’il m’a accordée.

20210831_172942« Ainsi, chacune de mes peintures de cette série écossaise pourrait être considérée comme une tentative de mettre l’immensité sauvage de ce confin nordique de l’Europe à l’intérieur d’une bouteille. Un flacon précieux contenant un peu de cette nature préservée dont nous avons tant besoin en cette période confinée; un bol d’air frais que je vous invite à partager tout au long de ces pages. »

Entretien avec Hélène FOURNIER, traductrice

AVT_Helene-Fournier_5659C’est après avoir lu le roman de Willy Vlautin « Devenir quelqu’un » que j’ai voulu interroger Hélène Fournier, traductrice de l’anglais en particulier pour la collection « Terres d’Amérique » chez Albin Michel, sous la direction de Francis Geffard. Je lis beaucoup de littérature étrangère, beaucoup de romans anglo-saxons, et le rôle de la traduction m’a toujours intéressée. Grâce aux traductrices et traducteurs, je peux accéder à une variété infinie de littératures, de cultures, et donc de bonheurs de découvertes formidables. J’ai choisi Hélène Fournier parce que j’ai beaucoup aimé les livres sur lesquels elle a travaillé ( comme Dan Chaon par exemple ) et je suis très heureuse de nos échanges dont voici le résultat pour vous. J’ajoute qu’Hélène s’est montrée très participative, impliquée dans nos conversations, ce fut un grand plaisir, vraiment, de parler avec elle.

S- Comment et pourquoi êtes-vous choisie quand vous l’êtes, qu’est-ce qui vous, vous fait accepter ou refuser une traduction ?

H- Concernant le fait d’être choisie, il faudrait poser la question à Francis Geffard. Quant à refuser une traduction, ça ne m’est arrivé que deux fois en plus de vingt ans de carrière. La première fois face à un texte que je me sentais incapable de traduire, la seconde davantage liée à l’auteur avec qui j’avais eu beaucoup de mal à travailler.

S- Je suppose que vous lisez d’abord le texte, une ou plusieurs fois ?  Ensuite, comment entrez-vous en contact avec l’auteur que vous allez traduire et de quel ordre sont vos échanges ?

H – Oui, je lis le texte une ou deux fois, tout dépend de la difficulté. Je le lis avec les yeux d’une traductrice et non pas d’une lectrice. Je repère les difficultés, je note quelques questions générales à poser à l’auteur. Il m’arrive aussi de prendre des notes – vocabulaire spécialisé, répétitions voulues par l’auteur à bien reprendre en français, tics de langage d’un personnage. Ensuite, si c’est un auteur dont je n’ai encore rien traduit, je prends contact avec lui par mail pour me présenter et lui demander s’il accepte de répondre à mes questions. Généralement, j’envoie mes questions à la fin de chaque chapitre. Elles portent essentiellement sur le vocabulaire, sur certaines spécificités américaines dont nous n’avons pas forcément l’équivalent, mais je peux aussi leur demander de m’envoyer une photo qui me permettra de mieux visualiser telle ou telle chose. Mes auteurs sont le plus souvent très réactifs, ce qui est vraiment agréable.

S- Y a-t-il des moments de doute, de flottement, des difficultés qui varient selon l’auteur traduit ?

__multimedia__Article__Image__2021__9782226401984-jH- Il y a toujours des moments de doute voire de découragement. Même si certains auteurs me semblent plus faciles à traduire que d’autres. J’ai des auteurs très littéraires, chacun a son écriture, son style, ses obsessions, il me faut à chaque fois m’adapter, et cet échange entre nous m’aide à mieux le traduire. Au fil des ans, de vraies relations s’établissent, nous nous rencontrons, nous restons en lien et connaître l’homme ou la femme derrière l’écrivain est vraiment un plus pour moi dans mon travail. Je n’imaginerais pas une seconde traduire un auteur mort. Ce que j’aime dans ce travail, c’est précisément ce contact.

S-Comment envisagez-vous votre fonction et votre rôle sur le résultat final ? Comme lectrice je me pose tout le temps la question de savoir ce que je lirais si je lisais couramment l’anglais ou l’espagnol. Finissant un livre écrit en français par un russe, je me suis même posé la question de ce qu’aurait été la traduction de ce texte superbe s’il avait été écrit en russe et traduit ensuite, vous voyez ce que je veux dire?

H- Chaque traduction est un défi. Je trouve que les auteurs sont très courageux de me confier un de leurs biens les plus précieux. Pour moi, c’est une lourde responsabilité car le pire serait de les trahir involontairement. Et je crois que c’est cette crainte qui me pousse à leur poser autant de questions. D’après ce qu’ils me disent, et malgré le temps et le travail que cela exige d’eux, ma démarche semble plutôt les rassurer et leur montrer mon désir d’approcher au plus près de ce qu’ils ont voulu écrire.

S- Dans notre échange téléphonique vous m’avez parlé de votre amour de la langue française et de votre volonté absolue d’être la plus fidèle possible à ce qu’à écrit l’auteur, le ton, le niveau de langage, ce qu’il a voulu qu’il se dégage de ses mots. Il vous faut aussi une connaissance parfaite de la langue que vous traduisez, l’anglais, et en connaître aussi les nuances, les niveaux de langage.  Y a -t-il des moments compliqués ? Où vous doutez ?

Ballade-pour-LeroyH- Oui, je suis amoureuse de la langue française, et j’ai compris très tard que ce métier me permettait d’écrire en français en utilisant l’anglais comme un outil (et sans craindre le syndrome de la page blanche). Il faut effectivement avoir une bonne connaissance de l’anglais et parfois mes questions tournent justement autour des « colloquialisms », des expressions apparemment intraduisibles, des jeux de mots. Je peux avoir du mal aussi à évaluer par exemple le degré de vulgarité d’un mot. Ce sont toutes ces nuances qui me passionnent.

S-Enfin comment vous sentez-vous une fois le travail bouclé ? Que ressentez-vous quand le livre est publié et que vous avez permis à plein de gens de lire un livre venu d’ailleurs ?

H- Quand j’ai fini de traduire un roman ou un recueil de nouvelles, j’éprouve un certain soulagement. Le résultat de mois de travail intense est là sous mes yeux et ça fait du bien. Mais pour être totalement sereine, je dois attendre que mon éditeur, Francis Geffard, ait lu ma traduction et se dise satisfait. Et puis lorsqu’elle sort en librairie, je n’ose pas trop parcourir les pages de crainte qu’il y ait ne serait-ce qu’une coquille. Mais j’ai hâte de voir ou revoir l’auteur qui est souvent invité en France à cette occasion ou pour le festival America. C’est une immense joie pour moi de le retrouver après ces mois d’échange autour de son livre. Et je suis bien évidemment très heureuse de permettre aux lecteurs d’avoir accès à ces livres « venus d’ailleurs ».

Chère Hélène, je vous remercie infiniment du temps que vous avez consacré à ces quelques questions. Je trouve votre travail absolument essentiel aux amoureux de littérature du monde entier, vos réponses permettent de mieux comprendre ce que nous lisons quand c’est traduit, le travail délicat en amont du livre qui mène à la beauté et à l’authenticité d’un texte. 

Merci encore !

ICI un lien vers Babelio et les livres traduits par Hélène Fournier