« Je m’appelle Mignonne mais je ne le suis pas. Je ne l’ai jamais été, je ne le serai jamais. De toute façon, ce n’est pas non plus mon vrai nom, juste le surnom que me donne Papa. Il disait toujours, « la véritable beauté est intérieure », alors à six ans je me suis gratté le bras jusqu’au sang pour vérifier. La cicatrice est encore visible. J’imagine que c’est pareil quand les gens racontent que, si on creuse assez profond, on trouvera la Chine. Moi, je n’ai récolté que des ampoules.
Mon vrai nom est Sarah Jane Pullman. »
L’écriture de James Sallis ne ressemble à aucune autre, et à chaque fois, la lecture est envoûtante. C’est sûrement le vocable qui est au plus près de ce que je ressens. « Sarah Jane » ne fait pas exception et encore là un gros gros plaisir avec ce livre, court et intense.
« J’ai grandi dans une ville appelée Selmer, située à l’endroit où le Tennessee et l’Alabama se rejoignent et forment en quelque sorte leur propre territoire, dans une maison construite à flanc de colline qui, durant les seize premières années de ma vie, s’est préparée à glisser le long de la pente – ce qu’elle a fait juste après mon départ. Papa s’est ensuite installé dans une caravane dont, pour autant qu’on le sache, il n’est plus beaucoup sorti. Je n’ai pas trop envie de m’étendre sur mon mariage avec Bullhead des années plus tard ni sur tout ça. Encore des cicatrices.
Mais je n’ai pas fait tout ce qui se dit sur mon compte. Pas tout, du moins. »
Sarah Jane fut une gosse fugueuse avec un gros penchant pour les dérives. On dirait d’ailleurs que les « glissades » sont sa nature. Peut-être est-ce lié à son enfance dans une maison à flanc de colline qui lentement glisse et finira effondrée…Une enfance dans une ferme où son père a un élevage de poulets, où sa mère fugue aussi de temps à autre, part et revient sans crier gare, mais un père gentil et stoïque qui a fait ce qu’il a pu. Quand Sarah Jane quitte la maison, elle se promène d’activité en activité, de ville en ville, de garçon en garçon, et une chose va l’accrocher: la cuisine. Après être allée un peu trop loin, le tribunal lui donnera le choix entre la case prison ou la case armée: ce sera l’armée.
« Mais à partir de là, tout était joué d’avance, jusqu’à l’attitude du juge Fusco m’ordonnant de me lever et disant que, si certains n’allaient pas manquer de contester sa décision, lui était de la vieille école et que, à la lumière de ma jeunesse (qui en avait été fort dépourvue – de lumière, je veux dire) et de mes remords évidents ( ah bon?), il me laissait le choix: aller en prison ou entrer dans l’armée.
J’ai adressé illico un salut militaire à ce vieux schnoque. »
C’est peut-être ce qu’elle a vécu à ce moment de sa vie qui va faire d’elle l’officier de police de la petite ville de Farr, une suite d’événements et d’expériences. Farr, une ville pas ordinaire ( vous souvenez-vous de « Willnot » qui n’était pas une ville ordinaire non plus ?).
Sarah Jane est un personnage fascinant. Elle se raconte et raconte aussi les personnes qu’elle a connues, rencontrées avant et pendant son emploi à la police et c’est passionnant tant elle est spirituelle (James Sallis ponctue d’humour les pensées de Sarah Jane ), fine et d’une grande intelligence. Parlant avec Brag de Will Baumann, le maire:
« Il a demandé que tu passes le voir quand tu pourrais, il veut t’inviter à déjeuner. Tu crois qu’il va essayer de faire appel à tes lumières, pour Cal?
-Faudrait déjà qu’il y ait des ampoules allumées chez moi.
-Mais au moins, t’as pas pété les plombs, comme beaucoup. »
Du Brag tout craché. Sa façon de s’exprimer était en accord avec sa stature et son surnom. Il aurait pu résumer la guerre du Péloponnèse en une phrase. »
Elle s’intègre sans problème au poste de police sous la direction de Cal dont elle sera proche. Elle sent en lui quelque chose qui en fait son semblable, un secret? Une vie antérieure qui les rapproche? Encore un personnage mystérieux donc, qui va disparaître laissant Sarah Jane triste mais aussi perplexe. Beaucoup de choses sont étranges dans ce livre, comme c’est le cas dans tout ce que j’ai lu pour le moment de James Sallis. Il faut dire que l’écriture est vraiment remarquable, qui contient une pensée et des pistes à réfléchir, beaucoup d’une poésie limpide et discrète, mais aussi de la dérision et une forme de fatalisme serein. Sarah Jane se souvient de son prof, le Pr Balducci:
« Le Pr Balducci: « Toujours le particulier. Les abstractions vous plaqueront un oreiller sur la figure jusqu’à vous étouffer. Aucune théorie n’est applicable à tout. Aucune théorie n’est applicable. Point. » En attendant, il semble que nous soyons programmés pour essayer de cerner ces abstractions. »
Sarah Jane va mener son enquête car Cal est-il mort ou vivant? Et que cache sa disparition? Il s’en suivra une enquête, prétexte pour l’auteur à nous emmener sur les chemins de Farr et sur ceux de la philosophie, ce sans se la jouer, avec une simplicité et une clarté impressionnantes. Puis des histoires d’amour que Sarah Jane raconte avec grâce et humour toujours. Ainsi Sid McLendon:
« Nous nous sommes rencontrés le jour où sa Mercedes est tombée en panne, alors que je patrouillais en dehors de la ville, vu qu’il ne se produisait rien plus près et que j’avais eu ma dose quotidienne d’heures passées le cul sur une chaise. Je me suis arrêtée en l’apercevant. Une Mercedes. Dans la région de Farr, c’est aussi rare que de croiser quelqu’un à dos de chameau. »
James Sallis est un très très grand écrivain, qui allant bien au-delà de l’enquête policière, entraîne ses personnages et ses lecteurs dans un univers captivant par ce qu’il présente des êtres humains. Comme Abel, le vieil homme:
« Ce qui se passe, quand on arrive à la fin du voyage, c’est qu’on se prend à espérer que notre vie – et on a beau regarder, ça on peut pas le voir – , ben on espère qu’elle a ressemblé à quelque chose. Pas qu’elle a eu un sens ou un but, ce genre de conneries. Non, juste qu’elle a eu une forme, que c’était pas comme une espèce de bouillie flanquée sur une assiette. »
Joli, non ? Les hésitations, les choix d’un chemin à prendre ou à quitter, les faux pas et la question: comme pour la maison du père de Sarah Jane, jusqu’où attendre avant la chute, comment rester au bord du gouffre sans y tomber… Magnifique, extrêmement fort, James Sallis, un grand auteur. Gros gros coup de cœur.
Je termine sur cet extrait, ironique et très pertinent:
« On accorde beaucoup de place dans les romans, en particulier dans les romans américains, me semble-t-il, à la notion de rédemption. Quelque chose que quelqu’un a fait dans le passé, ou fait sous nos yeux, nous est présenté, et les cent soixante ou huit cent pages suivantes montrent ses tentatives laborieuses pour recouvrer un équilibre. C’est en tous cas ce que mes profs de fac ne cessaient de souligner. Peut-être s’agissait-il d’un signe des temps, ce besoin éprouvé par l’âme collective de la nation de mettre en lumière des fautes pour mieux les cerner et les évacuer, et cette faculté des profs à trouver la rédemption dans les livres parce que c’était ce qu’ils y cherchaient. Ou peut-être que je pousse l’analyse trop loin. »
James Sallis, pétri d’intelligence, à ne pas manquer.

« J’ai grandi dans une ville appelée Selmer, située à l’endroit où le Tennessee et l’Alabama se rejoignent et forment en quelque sorte leur propre territoire, dans une maison construite à flanc de colline qui, durant les seize premières années de ma vie, s’est préparée à glisser le long de la pente – ce qu’elle a fait juste après mon départ. Papa s’est ensuite installé dans une caravane dont, pour autant qu’on le sache, il n’est plus beaucoup sorti. Je n’ai pas trop envie de m’étendre sur mon mariage avec Bullhead des années plus tard ni sur tout ça. Encore des cicatrices.
« Il a demandé que tu passes le voir quand tu pourrais, il veut t’inviter à déjeuner. Tu crois qu’il va essayer de faire appel à tes lumières, pour Cal?
« Ce qui se passe, quand on arrive à la fin du voyage, c’est qu’on se prend à espérer que notre vie – et on a beau regarder, ça on peut pas le voir – , ben on espère qu’elle a ressemblé à quelque chose. Pas qu’elle a eu un sens ou un but, ce genre de conneries. Non, juste qu’elle a eu une forme, que c’était pas comme une espèce de bouillie flanquée sur une assiette. »
Voici l’histoire de huit amis soudés depuis le lycée et dont on va suivre le parcours jusqu’aux années 90. L’URSS chute et les conséquences sur Cuba sont terribles. Mais je n’ai pas l’intention de parler de la situation politique ou économique de ces années – ni des autres – pour les Cubains, non. Il est question ici de parler littérature et il faut le dire, notre écrivain est un maestro. Il orchestre ici une folle symphonie de joies et de peines, d’amour et de colère, et parle de l’exil, de la nostalgie, du désir de partir ou de revenir, en somme de toutes les contradictions qui peuvent se poser dans une existence. Ce que j’admire ici encore, comme dans chaque roman de cet auteur, c’est l’attachement aux vies qu’il nous raconte, c’est la méticulosité jamais pesante avec laquelle il égrène ces vies et ces tempéraments, puis les liens souvent complexes qui naissent , ce sont les décisions prises ou pas, la principale étant: partir ou rester. 








« Ainsi, chacune de mes peintures de cette série écossaise pourrait être considérée comme une tentative de mettre l’immensité sauvage de ce confin nordique de l’Europe à l’intérieur d’une bouteille. Un flacon précieux contenant un peu de cette nature préservée dont nous avons tant besoin en cette période confinée; un bol d’air frais que je vous invite à partager tout au long de ces pages. »
C’est après avoir lu le roman de Willy Vlautin « Devenir quelqu’un » que j’ai voulu interroger Hélène Fournier, traductrice de l’anglais en particulier pour la collection « Terres d’Amérique » chez Albin Michel, sous la direction de Francis Geffard. Je lis beaucoup de littérature étrangère, beaucoup de romans anglo-saxons, et le rôle de la traduction m’a toujours intéressée. Grâce aux traductrices et traducteurs, je peux accéder à une variété infinie de littératures, de cultures, et donc de bonheurs de découvertes formidables. J’ai choisi Hélène Fournier parce que j’ai beaucoup aimé les livres sur lesquels elle a travaillé ( comme Dan Chaon par exemple ) et je suis très heureuse de nos échanges dont voici le résultat pour vous. J’ajoute qu’Hélène s’est montrée très participative, impliquée dans nos conversations, ce fut un grand plaisir, vraiment, de parler avec elle.
Je le lis avec les yeux d’une traductrice et non pas d’une lectrice. Je repère les difficultés, je note quelques questions générales à poser à l’auteur. Il m’arrive aussi de prendre des notes – vocabulaire spécialisé, répétitions voulues par l’auteur à bien reprendre en français, tics de langage d’un personnage. Ensuite, si c’est un auteur dont je n’ai encore rien traduit, je prends contact avec lui par mail pour me présenter et lui demander s’il accepte de répondre à mes questions. Généralement, j’envoie mes questions à la fin de chaque chapitre. Elles portent essentiellement sur le
H- Il y a toujours des moments de doute voire de découragement. Même si certains auteurs me semblent plus faciles à traduire que d’autres. J’ai des auteurs très littéraires, chacun a son écriture, son style, ses obsessions, il me faut à chaque fois m’adapter, et cet échange entre nous m’aide à mieux le traduire. Au fil des ans, de vraies relations s’établissent, nous nous rencontrons, nous restons en lien et connaître l’homme ou la femme derrière l’écrivain est vraiment un plus pour moi dans mon travail. Je n’imaginerais pas une seconde traduire un auteur mort. Ce que j’aime dans ce travail, c’est précisément ce contact.
H- Oui, je suis amoureuse de la langue française, et j’ai compris très tard que ce métier me permettait d’écrire en français en utilisant l’anglais comme un outil (et sans craindre le syndrome de la page blanche). Il faut effectivement avoir une bonne connaissance de l’anglais et parfois mes questions tournent justement autour des « colloquialisms », des expressions apparemment intraduisibles, des jeux de mots. Je peux avoir du mal aussi à évaluer par exemple le degré de vulgarité d’un mot. Ce sont toutes ces nuances qui me passionnent.