« Le paradis des animaux » – David James Poissant – Albin Michel / Terres d’Amérique, traduit par Michel Lederer

poissantVoici encore un recueil de nouvelles, écrit par un jeune auteur de 33 ans qui réussit un premier livre vraiment très beau, très touchant et plutôt impressionnant quant à la maîtrise du genre, la grâce de l’écriture, l’humanité qui en ressort. Douze nouvelles de diverses longueurs – ce qui démontre que l’auteur sait être tout aussi efficace en 15 pages qu’en trente – et qui ont pour moi un point commun,  hormis le fait que chaque histoire parle d’amour, chacune met en scène des gens décalés, hors normes ( au sens où l’entend encore notre vieux monde ) : une gamine de 15 ans amputée d’un bras, des sourds-muets, un jeune homme psychotique qui sans ses médicaments se prépare à la fin du monde, un petit garçon surdoué…

« -Je ne crois pas à la vie après la mort. » . Il aurait bien aimé, mais en se débarrassant de l’enfer, il avait jeté le paradis par-dessus bord. En l’excluant, il avait fait un saut périlleux rhétorique, mais qu’était la grâce sans la justice? Un ange sur une épaule, un démon sur l’autre. 

Mieux valait la terre. Le grand vide blanc. »

alligator-52684_1280 Poissant fait de ces personnages, gens « ordinaires », des individus extraordinaires et attachants; j’ai été souvent très émue, beaucoup par exemple par la jeune ado de « Amputée » et le jeune homme qui passe la soirée avec elle. Énormément aussi par le père dans la première et dans la dernière et plus longue nouvelle du recueil, « Le paradis des animaux ». Ce père qui a littéralement jeté son fils par la fenêtre en le découvrant embrassant un autre garçon, et qui bien plus tard, après la prison et le rejet de son fils que lui ont valu cet acte, entreprend une longue route pour une réconciliation. Car son fils a le sida, et se meurt loin de lui. Cette dernière nouvelle vient donc en réponse à la première, « L’homme-lézard », début de ce récit poignant d’une relation sinistrée entre un père et son fils.

squirrel-765291_1280Dans chaque texte, il y a une grande force narrative, la limpidité de l’écriture, et surtout la justesse de ton pour dire ces vies accidentées. Le chagrin des amours déçues, ratées, en allées,  la difficulté d’être différent ( un vrai coup de foudre pour Luke, gamin surdoué ), la perte d’un enfant ou de l’innocence, tout ici s’exprime sans emphase, sans excès, et fait de ce livre une vraie belle et bonne lecture, j’ai adoré. Quant aux animaux, ils sont d’intéressantes métaphores, points de cristallisation du souvenir ou de l’émotion, et on croisera ici un alligator, des écureuils, un monstre de Gila, des phoques, un chien nommé James Dean…Chaque nouvelle se termine comme un pied sur le vide, c’est très impressionnant et pourtant l’humour n’est pas absent, peut-être parfois celui du désespoir, mais humour quand même.

« Par amour pour Jill, James Dean et moi entretenons des rapports suffisamment amicaux malgré la tension qui règne depuis le début, dans la mesure où nous sommes l’un et l’autre convaincus que Jill nous appartient.[…] Cinq ans après notre mariage, il continue à sauter dans le lit pour se glisser entre nous et à gronder quand je me retourne dans mon sommeil. J’ai souvent fait le cauchemar de me réveiller privé de mes attributs masculins. »

reticulate-gila-monster-86618_1280Il faut dire que David James Poissant a travaillé l’écriture dans des ateliers, et qu’il a reçu parmi d’autres les conseils de Ron Rash, dont je vous ai dit il y a peu à quel point j’ai trouvé ses nouvelles extraordinaires.

La collection « Terres d’Amérique » m’a souvent révélé de très belles choses et ce livre en fait partie. Un très touchant moment de lecture, empli d’une profonde et juste humanité.

« C’était tout à la fois un miracle et une horreur – le monde existait toujours et son fils avait disparu, effacé de la surface de la terre. Comment un corps pouvait-il être réduit à des poumons? Il se les représentait, tout visqueux, semblables à des ballons gris dégonflés, piétinés sur un trottoir mouillé. Et pourtant, les jours succéderaient aux jours, le soleil brillerait, la pluie tomberait, il y aurait toujours de l’eau pour le café. Jack était mort […]. Marcus racontait une histoire d’oxygène, disait qu’à la fin on mettait tout le monde sous oxygène. L’oxygène, l’eau, et de toute manière, l’eau était en partie composée d’oxygène. Pas assez ou trop, l’un et l’autre vous tuaient. On suffoquait ou on gonflait, déshydraté ou noyé. L’équilibre, c’était la vie, le déséquilibre, la mort. »