Cinq photos, cinq histoires de Marie Dhollande, la dernière.

RÉVERBÈRE

07 18

« Je vis en un pays où il ne fait jamais nuit.

Quand les nuits trop lourdes s’abattent sur la ville, et quand la canicule étouffe la cité,
quand l’air raréfié stagne pesamment sur la moiteur des corps,
et qu’enfin le silence se fait,

la lumière impitoyable illumine les longues nuits sans sommeil … »

Marie, je te remercie pour cette très belle participation, car non seulement tu as l’œil, mais tu as la plume. J’espère que la présentation de ton travail ici emmènera quelques personnes sensibles vers tes photos, et qu’on continuera ainsi de temps en temps, à être de connivence.

J’en profite aussi pour vous dire d’aller voir et lire la participation de Bernhard, drôle, riche et poétique.

Ce que l’amitié peut faire, tout de même !

Cinq photos, cinq histoires, par Marie Dhollande ( 2 )

OCÉAN

08 51

« J’ai toujours aimé la mer.Ou qu’elle soit. Quelle que soit l’heure ou la saison.

Dans les ports les plus sombres, dans les criques fourmillantes de corps huilés ou dans les interstices des esplanades bétonnées, elle est là quand même.
Méprisante et superbe, se gaussant de ces humains prétentieux qui croyaient la dompter, elle lèche les goûts amers de leur petitesse sachant bien qu’un jour elle les dévorera.

Mes rives à moi sont atlantiques. Elles sont courants et vagues écumantes, elles sont sauvages et farouches. Elles sont baïnes perfides et calmes trompeurs. C’est l’Océan jamais rassasié à qui l’été, aux soleils complices d’insouciance, vient faire offrandes en ses pièges meurtriers.

J’ai toujours craint sa puissance masquée, cette force que souvent elle dissimule pour mieux happer l’oubliant. Je le sais traîtresse autant que belle, sournoise autant qu’attirante.
Alors je reste là, à écouter son chant, à me repaître de sa fraîcheur salée, laissant parfois la vague me caresser quand elle cueille la grève.
S’asseoir près de la frange écumeuse et poser son regard sur les horizons étirés, lisser inlassablement le soyeux du sable qui se creuse, lascif, sous la main.
Fermer les yeux pour mieux écouter, pour mieux ressentir : sous les paupières se jouent des couleurs chatoyantes de kaléidoscope, et le temps se suspend.
Du lointain parviennent parfois, portés brusquement par une gifle de vent, la gaité estivale et les cris des enfants.

Seule avec elle, en marge du monde, je me sens, tout simplement, profondément heureuse … »

11 159

IL Y A…

07 236« Il y a le jour de la lessive. Et puis celui des courses ; et ne vous avisez pas, surtout, de les décaler …
Il y a les journées qui commencent tôt, et le lent et rassurant cortège des gestes soigneux, toujours les mêmes, toujours aux mêmes heures.

Il y a la cuisine, dont tout un mur est occupé par une vaste cheminée dans laquelle on pourrait se tenir debout, si elle n’était encombrée d’un gros poêle en fonte (parce que le feu, voyez-vous, ça salit).
Et les carreaux de faïence bleue, le calendrier des postes, et le bahut de la grand-mère, avec son bois sculpté et son tablier de marbre.

Il y a là un vieux chat trouvé qui dort toute la journée, indifférent, sur une chaise, sa chaise, couverte de vieux chiffons proprement repliés, et une meute de chiens de toutes tailles qui convergent, alléchés par la bonne bouffe qui leur est ici réservée. Pourtant, « ils ont des maîtres, mais ils ne les caressent jamais, les pauvres bêtes, si c’est pas malheureux … ! ».
Et cependant, malgré les papattes boueuses qui vont et viennent, on pourrait manger par terre …

Il y a le salon, dans lequel on ne va que pour regarder la télé (le soir seulement, sauf pendant le Tour de France, pour les paysages) ; personne ne saurait dire la couleur du canapé puisqu’on ne le voit que protégé par une couverture, savamment repositionnée après chaque séance d’abandon télévisuel. Sur le napperon de crochet écru étalé bien au centre de la table basse, un bouquet artificiel darde faussement ses couleurs joyeuses.

Aux murs, quelques photos d’enfants, le bouquet d’anémones en provenance d’une ancienne boîte de chocolats, et une immuable peinture de cerf aux aguets, figé à l’orée d’un bois aux teintes automnales traversé par une rivière, alors qu’à l’arrière-plan, fume la cheminée d’une maison au toit de chaume.
Non, pas de canevas …

Pendant ce temps-là, l’imposante comtoise rythme les minutes de son lourd balancier.

Il y a l’ennui et la monotonie, et le défilé tranquille et rassurant de la vie qui s’écoule. Sans heurts, sans surprise. Quand hier ressemble à aujourd’hui, quand le moindre évènement occupe durablement les pensées, quand la moindre anicroche se transforme en souci, la rupture est totale, plus de passerelles possibles. Mais ça ressemble à du bonheur.

Quand vous arrivez du dehors, n’amenez pas dans vos bagages l’hostilité du monde, ne laissez pas vos peurs et vos angoisses envahir cet espace.
Naufragé, vous êtes sur une île : laissez-vous débarquer un instant, goûtez à ce mystère …Mais c’est peut-être, cependant, le seul endroit que je connaisse dans lequel je suis aussi heureuse d’arriver …. que de repartir !! »

« Cinq photos, cinq histoires » par Marie Dhollande

Marie est une compagne de blog de longue date, mais discrète, très discrète…Néanmoins nous communiquons ponctuellement hors champ et de temps à autre, elle affiche ici un commentaire. J’aime ce qu’elle fait, depuis le début. Elle a participé déjà une fois, par amitié, à un challenge ( Ma bibliothèque ) et j’avais déjà fait la passeuse avec un très beau texte d’elle. Ce rôle de passeuse me plaît, alors comme je l’avais invitée à participer une fois encore, comme je sais son talent pour la photo et que ça me semblait tout approprié, de retour d’Auvergne je trouve dans ma boîte aux lettres toute sa participation. Je publierais celle-ci en trois articles, et voici donc la Scène 1:

La Maison Vieille

la maison vieille

« Quand j’étais enfant, j’observais mon père lorsqu’il sortait avec précaution son « Kodak » de son petit sac de cuir rigide. Je le voyais visser l’objectif, puis disparaître à moitié derrière l’appareil, et, l’œil rivé dans le viseur, ajuster savamment ses réglages.
Je n’apercevais plus de lui que le contour du visage, un œil résolument fermé et une bouche qui se tordait légèrement sous la concentration …. Un rituel un peu mystérieux, transcendé par l’interdit absolu qui m’était fait de toucher à l’objet (qui devint donc, c’est logique, celui de toutes mes convoitises !)

Quand j’ai eu une dizaine d’années, j’eus le droit –enfin !- d’apposer moi aussi mon œil dans la fenêtre magique du viseur. Et là : surprise ! Le monde entier disparut. Ne restait plus de l’univers que cette petite ouverture que JE choisissais : l’appareil photo me coupait des réalités autres, celles que –déjà enfant- je ne voulais pas voir …
A mon oreille, la voix paternelle prodiguait moults conseils : la perception de la lumière, l’orientation du soleil, le choix de la prise de vue. Car il ne fallait pas « gâcher » ! Il fallait prendre « utile » : des personnes, des lieux « intéressants ». La photo n’était pas qu’une technique et encore moins un art, elle se devait d’être une efficace machine à souvenirs.

A mes 14 ans, je reçus mon premier appareil photo.
Bon, il n’était pas comme celui de mon père : là, pas d’objectifs, pas de réglages à dompter … Juste un bouton pour déclencher, et une molette pour faire avancer la pellicule. Le tout fourni avec 2 pellicules 36 diapos 200 ASA, et le mot d’ordre : « entraîne-toi » …

C’est donc sur la 1ère pellicule de mon 1er appareil photo que j’ai pris ce cliché :

On l’appelait « la maison vieille ».
Pourquoi pas « la vieille maison » ? C’était une telle évidence de la nommer ainsi que personne, je crois, n’a jamais interrogé cette anomalie grammaticale ! ….
En torchis, elle fût la toute première maison de mes grands-parents, du temps où ils étaient jeunes métayers : d’un côté l’habitation, de l’autre l’étable.
A l’arrière, le « Ruisseau », et la planche-lavoir de ma grand-mère.
Et devant, le banc en bois sur lequel mon grand-père revint s’asseoir chaque soir, bien après que leur fût construit une petite maison en pierre, en haut de la pente.

Quand j’ai pris cette photo, elle servait de refuge pour les poules, et pour quelques outils.
Sans que rien ne laisse présager une fin aussi imminente, elle s’est écroulée peu après. Lentement, elle s’est tordue, elle s’est recroquevillée, fatiguée. Ses montants en bois se sont couchés, et le torchis est retourné se mélanger la terre.

Pour que mon «histoire » soit complète, je dois quand même ajouter que lorsque je passai à l’examen de passage que mon père fit subir à mes premières photos, celle-ci fût accueillie d’une moue un peu dubitative (mais déjà plus enthousiaste que celle du bouton d’or –que j’ai encore !!-). « C’est bien », m’avait-il dit, « mais ce n’est pas très intéressant ».
40 ans plus tard, elle a fait partie des 5 photos choisies par Télérama pour son concours « photos d’enfance ».
C’était la 1ère fois que je participais à un concours. »

Et la scène 2 : 

Banlieue

 

 

banlieue« Des visages somnolent, les yeux mi-clos tournés vers les lueurs fugaces de la banlieue qui défile, irradiant par éclairs blancs ces peaux teintées de rêve et ternies de fatigue qui puisent leurs racines dans la lumière dorée de l’Afrique, l’espace ouvert des déserts, ou les rues éclatantes des casbahs.

Ils sont venus là, dans leur humanité morcelée, se fondre aux ombres crues de l’éclairage au néon, dans l’espace confiné de ce wagon balloté de tangages, cerné de grincements : improbable mixage de cultures et d’histoires où le noir prédomine.

Et peu à peu avance, et peu à peu s’éclaircit la dominante brune ; prenant d’assaut les clichés et les dernières places, voilà Versailles qui s’engouffre, en costume cravaté, en tailleurs sages et chiffons ramassés, en manteaux bien coupés et brushings au carré.

Et toujours avance.
Avance, et puis s’arrête. De plus en plus souvent.
Repart et puis avance.
Et toujours s’engouffre la marée indistincte des banlieusards prospères. C’est Paris en approche, et l’Afrique se noie ; des rêves se secouent cependant qu’au dehors un filet de jour pluvieux commence à peine à poindre.

La capitale, bientôt, les ingurgitera tous. Indifférente et vorace, elle en digèrera l’énergie sans distinction de classes. Repue, les vomira ce soir … par ordre de couleur, des peaux les plus blanches aux teintes les plus sombres.

Et demain recommencer. »

( Ecrit dans un train de banlieue parisienne,
Il faisait froid ce jour-là.)