« Lucy in the sky » de Pete Fromm – Gallmeister, traduit par Laurent Bury

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« J’imaginais Kenny accourant ici, nous deux remplissant cette minuscule chambre, le lit effondré, on aurait joué aux adultes pour de bon. Pour une fois, les gens essaieraient de regarder à l’intérieur par le trou du store: d’habitude, les clients du motel espéraient qu’un peu de vie entrerait par là et les emporterait, mais désormais, les gens jetteraient un œil pour essayer de voir ce que nous avions, peut-être même avec envie. Comme ils auraient pu jadis regarder Papa et Maman, quand ils étaient si jeunes, au pied des chutes qui avaient réjoui le cœur des explorateurs, tellement sûrs de savoir exactement où ils étaient, le ciel plein de riz, alors qu’ils avaient encore tout devant eux.

Franchement, ce ne serait pas la cerise sur le gâteau ? Après ça, tout le reste serait de la moutarde. »

Ainsi finit ce magnifique bouquin. Et le gros coup de cœur espéré est là, encore tout palpitant en le refermant . Le précédent roman de Pete Fromm m’avait déjà chamboulée – « Comment tout a commencé » – et voici que ce formidable auteur à nouveau nous plonge dans les affres de l’adolescence.

Dans « Comment tout a commencé », on était sous tension non-stop, les sentiments étaient puissants et angoissants, on lisait avec une boule dans la gorge, c’était une histoire dure où l’amour arrivait à tenir la famille debout. Ici, encore une histoire familiale mais vouée à l’éclatement, ce qui n’exclut pas l’amour. Grand talent de Pete Fromm dans les nuances nécessaires pour parler des sentiments humains, et ceux des adolescents en particulier. La voix de Lucy, narratrice et héroïne, est très juste, brodée d’un humour douteux emprunté à son père, pleine de la fragilité de son âge qui se veut conquérant, mais aussi déjà mûrie par une « drôle  » de vie familiale.

Great falls of Missouri river

 Cette histoire est donc celle de Lucy Diamond, 14 ans au début du roman, lycéenne à Great Falls, Montana. Lucy vit entre un père absent – juste une apparition dans un tourbillon de bons mots, de rires et de soupirs, entre deux longs, très, trop longs séjours ailleurs, dans les camps de bûcheron, dit-il – et une mère jeune, délaissée et lassée de l’être, qui aimerait profiter des années de jeunesse qui lui restent à vivre. Et puis Lucy qui  joue avec Kenny dans la cage à écureuils est une enfant encore. Et elle aime ça.

Pete Fromm raconte ici la délicate éclosion du papillon, l’explosion de cette petite bombe à retardement, jeune fille coincée dans un corps d’allumette de garçon manqué…Le premier baiser, et toute sa vie va changer. Cette histoire est cruelle, parce qu’on y rencontre des adultes aux vies gâchées, comme la mère que personnellement j’ai beaucoup aimée; parce qu’elle aime sa fille, parce qu’elle est jeune et désemparée devant cette fillette qui devient violemment femme, parce qu’elle souffre d’abandon ; voir grandir sa fille lui met le doigt sur sa jeunesse qui s’enfuit à toute vitesse. Parce qu’il y a malgré les disputes, les journées de silence et d’ignorance de l’autre, un amour incommensurable. J’ai aimé Kenny, frêle et sensible, mais un port auquel se rattache Lucy. Quand tout fout le camp, Kenny, lui, reste –  AFP : « A la Folie Passionnément »  – .

blonde-hair-240944_1280Et puis, bien sûr Lucy, belle, bravache et vacharde, en armure et en armes pour résister aux coups que lui balance la vie sans ménagements. Alors elle blesse, elle raille, elle fait mal (aux autres et à elle – même) puis regrette, et c’est en cachette qu’elle pleure, qu’elle a peur, qu’elle se met en boule et tente de rentrer dans l’enfance en pratiquant le rituel qui l’attachait à son père, la tonte :

« La main encore tremblante, je me passai le rasoir sur le sommet du crâne, jusqu’à la nuque, où le frisson me fit tressauter les épaules, comme toujours.[…] Tout mon corps était couvert de cheveux. Sauf ma tête. Je faillis ne pas pouvoir m’empêcher de sourire en revoyant le duvet argenté sur mon crâne. comme un vieil ami qu’on pensait ne jamais retrouver. […] J’écartai le rideau de douche. Il y aurait peut-être assez d’eau pour que je me noie. Ou que je fonde et parte dans les tuyaux. Mais en entrant dans la cabine, j’éteignis la lumière. Rester debout dans le noir sous l’eau quasi brûlante, voilà ce qu’il me fallait à ce moment-là. Il se passa un long moment avant que j’ose lever les mains pour toucher l’armure raide et hérissée de mon crâne, me rappelant comme elle me chatouillait les paumes, comme si j’étais redevenue une enfant. Redevenue un garçon. Redevenue vierge.

Dans l’obscurité, les mains sur le duvet de mon crâne, on ne pouvait pas faire la différence. »

Sa peine éclate en violentes colères contre sa mère; c’est une des raisons qui font que j’aime cette mère ou en tous cas que je la comprends : elle prend les coups que le père, au début idéalisé, héros de sa fille, esquive. Il n’est pas là, n’écrit que des cartes postales nulles, envoie des cadeaux nuls, et ne téléphone pas parce que les lignes ne fonctionnent pas où il travaille…bref, son absence l’auréole d’une personnalité qu’il n’a pas; il est violent et jaloux ce père-là, et Lucy, devenant adulte, finit par l’admettre. Lucy se sent victime de trahison, ses parents sont pour elle des menteurs ( elle pratique elle aussi assez bien le mensonge).

image lucy inEnfin, et quand même, Lucy a une envie de vivre autrement que ses parents, envie de vivre tout court, avec une  joie ancrée au cœur que rien n’abat totalement. Ses réparties sont toujours bien senties, elle a un humour tranchant, elle fourbit ses armes pour la suite et on sent bien que cette Lucy-là s’en sortira.

Je rajouterai qu’ici les personnages féminins sont vraiment beaux, même dans la déchéance ( comme la mère de Kenny ), on sent de la compassion pour ces femmes de la part de l’auteur et ça me plait. 

Une très belle lecture, on ne s’ennuie pas une seconde, on ne peut lâcher le livre, Lucy et son monde. J’aimerais bien savoir, oui, ce qu’il adviendra de cette fille-là.

Ici, le coin des amis: l’avis de La Limule, et là, celui de Littéraventurière.