« La vague » – Ingrid Astier – éditions Les Arènes/ Equinox

« PENSÉE SUR LE MAL N°1

Reva dut s’y prendre à deux fois. Le premier stylo n’écrivait pas. Le carnet qu’elle avait acheté à Papeete gardait en creux son écriture invisible. Il aurait fallu un crayon de couleur pour la révéler en frottant à larges traits. Comme du codage d’espionnage.

Elle se retourna pour regarder si personne n’arrivait vers le tronc d’arbre d’où elle aimait contempler la vague, seule, aux premières heures.

Mais dans son dos, il n’y avait que le pont.

Le pont de la rivière Fauoro.

Dans son sac, elle chercha un deuxième stylo noir. Un feutre, celui-ci.

Il glissa sur le papier blanc et suivit le fil de ses pensées.

Elle vit enfin apparaître l’écriture, nette comme une blessure.

Du sang noir qui coule sur le papier. »

Dernier roman d’Ingrid Astier avec un voyage en Polynésie et principalement à Tahiti.

J’ai écouté l’auteure en conférence ( « Paysages grandioses et roman noir ») et en lisant ce livre j’ai repensé à ce qu’elle a dit alors. Bien évidemment Tahiti est un écueil pour qui veut éviter les lieux communs. Cependant il serait idiot de nier la beauté du décor, de la nature, de ces îles paradisiaques avec fleurs et fruits à profusion. Mais il serait tout aussi idiot de nier le fait que ce qui gangrène le reste du monde existe là-bas.

C’est donc une sorte de défi d’écrire un roman noir sous le soleil, dans les bruissements des cocotiers et de l’océan, avec tous les parfums, les plantes éblouissantes et la douceur de vivre…Douceur de vivre…parlons-en.

Le livre commence avec les carnets de Reva qui y rédige ses pensées sur le Mal. Reva est une jeune femme solitaire, qui vit plutôt cachée; on ignore tout d’abord pourquoi et on ne le comprend que tard. Vous n’apprendrez rien d’autre de ma part sur Reva, si ce n’est qu’elle est une des clés de l’histoire. 

Puis il y a ces jeunes gens, Hiro, Lascar, Birdy, et puis Moea, la sœur de Hiro qui vient rejoindre son frère après une longue absence et retrouver aussi son fils l’adolescent Tuhiti. Hiro est surfeur, un des meilleurs puisqu’il affronte la terrible vague Teahupo’o, » la plus belle vague du monde, le diable en robe d’écume ».

Jusqu’au jour où débarque Taj, alias Kay Stevenson, surfeur hawaïen plein de superbe. Lascar l’emmène sur les lieux en bateau:

« À l’avant du bateau, l’homme finissait de fumer. Ses épis décolorés surplombaient sa planche qu’il waxait. La vague approchait et il jeta son mégot dans l’eau. Au-dessus des montagnes, les nuages restaient accrochés, indifférents au sort qui se jouait. Le vent était offshore. En plus d’être imbuvable, ce salopard avait de la chance. Comment s’appelait-il déjà ? Lascar secoua sa mémoire tandis que l’écume battait les flancs du bateau. Taj ! Oui, ce devait être Taj.

Eh bien, welcome, Taj ! Bienvenue en enfer. Ici, c’est Teahupo’o, le mur de crânes. »

C’est l’occasion pour Ingrid Astier d’écrire les plus belles pages de ce livre : la rencontre de Hiro et Taj, leur affrontement muet sur la vague, la description de cette vague qui peut être mortelle. La présentation in situ des personnages majeurs du roman et puis la vague. Lascar, depuis son bateau, observe Taj le frimeur et Hiro cet ami qu’il admire tant quand il surfe:

« À côté, Hiro était un Prince. Capable de passer des heures à attendre la Vague. Celle qui, en quelques secondes, lui procurerait l’éternité. Une vague qui savait être aussi grande qu’un hall d’aéroport. Une vague qui, déjà cent fois, aurait pu le tuer. Le moment venu, il se glissait en elle et elle l’enrubannait d’un tube parfait. Alors, Hiro entendait le souffle du géant, puis il rentrait.

Oui, Hiro était un Prince, que tout le monde respectait. Et jamais il ne se serait collé la Voie lactée sur le torse pour affronter la vague mangeuse d’hommes.

Sur son corps, Lascar se souvenait d’avoir vu la vague tatouée, stylisée par Terupe. Au plus près de son cœur, là où d’autres portent le prénom de leur premier amour ou de leur mère. »

Le livre compte deux parties, la première est nommée « Aurore » et la seconde « Crépuscule ». J’ai préféré cette Aurore, parce que je l’ai trouvée plus tonique dans le rythme et l’écriture, plus juste dans le ton, plus spontanée. Le défaut que j’ai trouvé à ce livre est le côté explicatif de certains termes de surf ou du vocabulaire maori. Parfois ça passe, d’autres moins. Je crois que ça part d’une volonté de bien faire en évitant les notes de bas de pages. Mais je pense que j’aurais préféré des notes qu’on lit si on veut, quand on veut. Le procédé qui consiste à faire expliquer quelque chose au personnage, comme glissé dans la conversation, ou à faire une rallonge dans la phrase pour permettre au lecteur de comprendre freine, appesantit l’élan du texte et c’est dommage.

Ceci dit, c’est une bonne histoire, très romanesque comme sait le faire Ingrid Astier  (son « Haute Voltige » a été pour moi jubilatoire, un roman romanesque à souhait, un sans faute à mon avis ), mais sans doute avec la soif d’apprendre sur ce dont elle allait parler s’est elle fait ici un peu déborder. Le seul cas où ça ne m’a pas gênée, c’est quand ça m’a permis de noter une recette, même si je cuisine très rarement la murène…! 

Ce bémol signalé, j’ai quand même pris plaisir à cette lecture car il y a des questions qui se posent, des éléments distillés au fil des pages qui tiennent jusqu’au bout du roman et des constats parfaitement exposés, ainsi cette réflexion du sage Lascar:

« Lascar avait sauté dans sa caisse à savon. Elle était tellement petite qu’elle ressemblait à un jouet.[…] Le contraste était saisissant entre ce baroudeur de la mer qui avait du Viking dans le sang et sa voiture de gosse. Elle faisait de lui un personnage de BD.

Pour tout avouer, Lascar s’en foutait complètement. Et puis, il avait la chance de vivre au-delà du jugement. Son seul luxe était d’avoir une pléiade de lunettes de soleil, parce qu’il les perdait. Clairement, il n’avait pas tout quitté pour aller crâner au bout du monde avec un 4×4 Porsche Cayenne. Ce qu’il demandait à une voiture était de rouler. Point barre. Tous ces mecs qui s’indignaient que des Polynésiens perdus sur un îlot de corail, un motu, puissent toucher un jour une tortue alors qu’eux-mêmes prenaient des avions, faisaient des pyramides avec les déchets et paradaient avec de grosses cylindrées, ça le débectait. Leur conscience, ils la gagnaient en balançant des stylos aux enfants pauvres quand ils voyageaient. Ou des paquets de chips. Et après, ils moralisaient? »

 

 

 

Les procédés et les acteurs du trafic de l’ice sont très bien amenés et montrés, cet ice outil de dépendance et de mort qui va détrôner le paka, provoquant les ravages qu’on connait. Cet ice qui va faire gagner beaucoup beaucoup d’argent à Fauvero, trafiquant flanqué de Ue, Timeo et Tini ses hommes de main.

Ce qui est intéressant, c’est la vie de cette face cachée aux touristes de Tahiti, cette côte sauvage, ces gens comme Lascar qui ont un mode de vie tel qu’ils l’ont choisi. Lascar est mon personnage préféré parce qu’il est limpide et franc.

Son œil est exercé à voir le futile, le toc, le moche. Il est formidablement vivant. J’ai aimé aussi l’amitié présente dans cette histoire, les belles pages sur ces amis qui emmènent Birdy, en fauteuil roulant, pour un pique- nique dans la montagne.

Un mot à propos de Terupe le tatoueur, très beau personnage, discret, mais en peu de mots on en sent la profondeur:

« Terupe, le tatoueur de Teahupo’o, avait donné rendez-vous à Taj à 10 heures.

Son chalet était en marge du village, côté montagne, et il fallait être habitué pour ne pas rater le discret panneau, dévoré par la verdure, où était peint TATOO. Cette discrétion ne gênait pas Terupe. Il appréciait qu’on l’ait repéré ou qu’on le cherche comme le graal de la journée.

Et puis le style, ici, ce n’était pas les luminaires fluo accros à l’électricité. On était loin de Las Vegas. par chance, McDonald’s n’avait pas encore débarqué. »

et aussi, en présence de Taj:

« Taj revissa sa casquette sur sa tête. Elle n’avait pas eu le temps de sécher.

Il fit quelques pas vers la sortie et dit sans se retourner:

-Vous autres,Tahitiens, vous resterez toujours sous un bananier. Votre putain de fierté vous empêche d’évoluer.

Terupe fut au bord de le perforer à coups d’aiguilles bien plantées.

Puis il réfléchit et se dit que les esprits s’occuperaient de ce chien galeux aux poches pleines de billets.

Sur une île déserte, on se nourrirait plus de bananes que de billets, connard. »

Le temps dans ce livre est très bien travaillé, on a une sorte de continuité élastique que j’aime bien – je veux dire par là que ce temps n’est pas rythmé par une horloge ou un calendrier, mais par peut-être le flux de l’océan, par la nature elle-même – et sans aucun doute, Ingrid Astier a elle aussi une plume souple qui s’adapte sans problème aux langages, aux caractères et aux paysages, ce qui rend l’ensemble crédible, sans omettre son sens de l’humour qui ne gâche rien.

Pour finir, je ne peux pas passer sur le côté sentimental de ce roman, au bon sens du terme. Car côté sentiments ici rien n’est simple, en particulier pour Reva, mais aussi pour Moea et Birdy. Pauvre, pauvre Reva, vouée à souffrir; dans la deuxième partie elle prend une importance plus grande, plus visible et ce qui se déroule est atroce; alors que Moea et Birdy s’accommoderont plutôt bien de ce qu’ils ont vécu pour construire autre chose. Quant à Taj, c’est un personnage très sombre , dont on découvre l’histoire au cours du récit, non sans surprise et il peut justifier à lui seul la face noire de ce roman.

Les sentiments ne sont pas qu’amoureux. J’ai parlé plus haut de l’amitié, puissant moteur ici pour lutter contre les dangers, ceux de la vague, ceux de la drogue, ceux du chagrin et de la solitude. Et puis il y a l’amour de l’île, l’amour de Tahiti, l’enchantement que ressentent Hiro, Lascar et leurs proches en parcourant les montagnes, les vagues, les plages. 

« -Bienvenue au Palace Tupe, Birdy ! lança Lascar.

-Sacré cinq étoiles, murmura Birdy.

-Tu sais, à ce stade, les étoiles on ne les compte pas.

Birdy ne savait plus où donner de la tête pour regarder. Le cadre était féerique. La cascade dévalait la pente à pic en deux temps, comme si la roche grise avait formé un trône royal à l’assise majestueuse. Un océan de fougères l’encadrait. Des buveuses d’eau aux corolles roses couraient dans la verdure. »

Le profond respect qu’ils vouent à leur environnement et le malaise généré chez eux par l’oubli progressif de leur histoire, de leur culture, de leur mode de vie. C’est ça que j’ai le plus aimé dans ce livre même si l’auteure, qui sans aucun doute a su percevoir la beauté et la richesse des lieux et ses malaises aussi, n’a pas toujours su en parler sobrement, – et ceci n’engage que moi –  malgré ça, c’est un bon livre. L‘amour ou l’enthousiasme rend maladroit parfois, non ?

Reva est le personnage qui incarne le malheur, un personnage touchant et désespéré, et Lascar incarne lui l’espoir, avec son caractère lumineux,drôle, tendre, et lucide. Il illumine tout le livre, je trouve. 

Bien sûr, ce petit article ne fait qu’effleurer le contenu de ce roman, qui a un fond assez juste je suppose sur la Polynésie d’aujourd’hui, sur sa jeunesse, la gestion du tourisme, de la nature, de la cohabitation, etc…Bien qu’ayant de la famille  là-bas, je n’y suis jamais allée et ne me risquerai pas à émettre un point de vue sur ces sujets. Un peu de géographie, avec cette carte dans le livre:

 

Pour le reste la fin est ciselée, elle ferme la boucle de la rencontre initiale entre Hiro et Taj sur Teahupo’o, magnifique, à vous de la découvrir.

Des défauts mais pardonnables – j’aime bien Ingrid Astier – joli récit, avec du fond et de beaux personnages.

 Lascar aime  The Prodigy :« Out of space » 

 

« Haute voltige » – Ingrid Astier – Gallimard / Série Noire

«Combien d’apocalypses peut-on porter en soi?»

Alors voici le roman qu’il me fallait pile à ce moment précis. Un grand roman romanesque – car tous les romans ne le sont pas –  ( Ingrid Astier m’a offert une accolade pour ce terme quand je l’ai rencontrée), une grande aventure dans Paris, des personnages extrêmement travaillés, des niveaux de langue multiples, du beau, du luxe, de l’art, du risque, de l’amour, du sang, des larmes et du rire,  tout ça avec intelligence et le sens du récit, des clins d’œil aussi, des savoirs, le résultat d’une somme d’expériences mises en application afin que cette histoire hautement rocambolesque, épique, baroque nous semble totalement vraie…. D’ailleurs moi j’y ai cru d’un bout à l’autre et j’y crois encore et je me dis qu’il va y avoir une suite, oui oui, parce que je ne crois pas que cette fin soit définitive ! . Un très grand roman d’aventures, en fait. C’est typiquement le genre de livre dont les personnages entrent dans votre vie ( en varappe et par effraction) et que vous n’avez aucune envie de quitter. Mais quelle réussite et quel bonheur de lecture ! En tous cas pour moi car on peut adhérer ou non, il n’en reste pas moins que c’est un bijou qui m’a ravie et qui trouvera , je n’en doute pas une seconde, un vaste public .

Le livre idéal quand on a envie de décoller, de s’évader, de se laisser porter par l’action et de sortir du quotidien. C’est extrêmement travaillé, ciselé, chaque détail compte sans pour autant être visible, de la dentelle.

Une chose que je ne fais que rarement, c’est de vous livrer ici  la 4ème de couverture, parce qu’elle dit la trame que je me sens incapable de vous retracer aussi clairement

« Aux abords de Paris, le convoi d’un riche Saoudien file dans la nuit. Survient une attaque sans précédent, digne des plus belles équipes. «Du grand albatros» pour le commandant Suarez et ses hommes de la brigade de répression du banditisme, stupéfaits par l’envergure de l’affaire. De quoi les détourner un temps de leur obsession du Gecko – une légende vivante qui se promène sur les toits de Paris, l’or aux doigts, comme si c’était chez lui, du dôme de l’Institut de France à l’église Saint-Eustache…
Derrière l’attaque sanglante, quel cerveau se cache? Le butin le plus précieux du convoi n’est pourtant ni l’argent ni les diamants. Mais une femme, Ylana, aussi belle qu’égarée. Ranko est un solitaire endurci, à l’incroyable volonté. Mais aussi un homme à vif, atteint par l’histoire de l’ex-Yougoslavie. L’attaque du convoi les réunit. Le destin de Ranko vient irrémédiablement de tourner. Son oncle, Astrakan, scelle ce destin en lui offrant un jeu d’échecs. Le jeu de Svetozar Gligoric, le grand maître qui taillait ses pièces dans des bouchons de vin. Et lui demande de se battre – à la boxe et aux échecs, pour infiltrer le monde de l’art et dérober ses plus belles œuvres à Enki Bilal, le célèbre artiste. La guerre et l’amour planent comme des vautours. »

Pas mal, non ?

Le roman commence sur une Attaque de diligence, comme sera nommée l’enquête de la police.

Mais pour le reste, je n’ai aucunement l’intention de vous raconter l’histoire « à ma sauce » (je vous invite plutôt à découvrir dans ce roman celle de Brainman de sauce, la carbonara et une scène de cuisine et de table comme je les adore…), mais par quelques passages que j’ai aimés, quelques phrases trouvées belles, drôles, malines, touchantes, poétiques, vous donner envie de vous plonger dans ce roman que je n’hésite pas à qualifier de magnifique, le grand talent d’Ingrid Astier qui fait honneur à la Série Noire, c’est mon avis de lectrice. Quelques figures pour le don de la portraitiste, qui en deux ou trois phrases met des visages sous nos yeux, des obsessions, des visions, des éclats de texte :

« Dans la nuit lénifiante des banlieues, Brainman ( l’Ouvre-boîte )  et Miko ( la Sonnette) roulaient. Un tandem qui, au premier coup d’œil, n’évoquait jamais Laurel et Hardy. Ceux qui les croisaient n’avaient pas envie de se marrer. Quand vous tombiez sur leurs bobines, vous saviez tout de suite que vous n’aviez pas affaire au plombier. »

Il y a une scène d’amour et de complicité entre Brainman et son ami le Tokarev, absolument géniale.

L’autre duo est composé de One et One

« Astrakan les avait baptisés de la même manière pour être toujours sûr que l’un des deux réponde quand il appelait.[…]. Et comme chez les voyous, l’ego est un fléau, les fondre dans le même mot rabaissait d’autant la vanité. Pour finir, les deux n’étaient pas faits pour être particularisés. Ils devaient être un bloc uni, d’acier. Un rempart contre l’adversité. L’un était grand avec les cheveux très courts, du vrai gazon anglais millimétré qui aurait cramé blond sous le soleil d’Angola. L’autre était grand avec des cheveux bruns un poil plus longs. Courts, également, donc. Les deux avec de belles gueules de truands, le modèle classique où tout est carré, de la mâchoire à la mentalité. »

Les indics et autres intermédiaires d’un côté ou de l’autre ont pour nom la Sangsue ou la Murène, pas besoin d’en dire plus n’est-ce pas ?

La romancière met en scène aussi un monde de luxe qui m’est totalement étranger, avec ses dessus brillants et ses dessous pas toujours très propres, la presque irréelle Ylana avec ses bouts de mèches bleus ou mauves, sublimement vêtue de rien très cher, qui pleure devant une toile de Bilal et nage nue dans des aquariums. Les appartements luxueux, et une fascinante rencontre de chessboxing ( imaginé par Enki Bilal dans son album « Froid équateur » en 1992 , le chessboxing est devenu une véritable discipline ), les bulles de champagne, les voitures noires, blindées et immenses, avec chauffeur, bien sûr…Astrakan, fou amoureux de la belle et si jeune Ylana, sorte de Cendrillon des temps modernes en plus sensuelle et moins sage. Derrière ces gens, l’ombre de la guerre, et chacun panse ses douleurs et utilise son manuel de survie.

Et puis il y a Ranko, un prototype de haut vol qui déploie ses talents de grimpeur, boxeur, joueur d’échecs, amateur d’art, esthète, et cambrioleur:

« Il ne savait plus s’arrêter. Grimper pour voler le grisait.

Une drogue dure.

Tout ce qu’il gagnait, il le devait à cette élévation. Et il en était fier. La seule part de lui qui fréquentait le ciel. Et quand il voyait l’appartement des gens, il avait, profondément, l’impression de redistribuer la donne. Su ces centaines de mètres carrés, qu’est-ce qu’il prenait ? Quelques poignées. Celui qui ne s’en remettait pas avait vraiment un problème. 

Il ne leur volait pas leur âme et quant ils monteraient là-haut, pour saluer l’éternité, il les aurait délestés. 

Le matérialisme était un chien enragé. Toujours à mordre, toujours à japper. Lui, il n’avait pas cet esprit ratatiné, il ne faisait que transformer. 

Il était sur le passage, le changement de mains. 

La vie était ainsi. Et la mort, la dissolution absolue. »

En fait, j’ai du corner une page sur deux ( j’ai le droit, c’est mon livre !) et c’est si difficile ici de vous dire toute la richesse de ce texte ! 

Enfin, Stéphan Suarez, bon flic et personnage très sympathique lui aussi, obsédé par ce Gecko insaisissable:

« Suarez menait le groupe d’initiative. Cet os à moëlle, on ne le lui laisserait pas à ronger. Et n’importe quel flic détestait qu’on lui retire l’os de la gueule. Mais Suarez avait son os à lui.

Un os qu’il n’aurait confié à personne.

Même une maîtresse n’aurait pas pris autant de place dans sa tête.

Et cet os, c’était le Gecko.

Le plus beau cadeau que le banditisme lui ait fait.

Son cauchemar, aussi, son tunnel à lui. »

Je pense que dorénavant, même si c’est rare que j’y aille, quand je me promènerai à Paris, je lèverai les yeux vers les toits avec plus d’attention. Si par hasard j’apercevais le Gecko, Ranko revenu dominer la ville, Ranko le serbe, homme blessé par la guerre dans son pays, Ranko le solitaire, Arsène Lupin discret du XXIème siècle, homme-araignée qui fait des façades, des corniches, des toits son terrain de jeu, qui comme une pie va déposer ses prises dans un nid bien caché haut perché et dur d’accès. Gecko qui court sur les glissières des autoroutes, qui échappe encore et encore à Stéphan Suarez.

Le modèle de Ranko, Patrick Edlinger

C’est rien de dire que j’ai aimé cette lecture qui m’a fait du bien, qui m’a extraite de tout le reste pendant quelques heures, pour moi, plus que thriller, roman d’aventures à la manière d’un Dumas de notre temps peut-être. Elle nous offre la liste de tous les personnages à la fin du livre, mais je n’ai pas eu à l’utiliser tant je me suis immiscée dans le scénario, tant ces personnages ont chair qu’on ne les oublie pas . Etpuis, vous entrerez avec Ranko dans l’atelier de Bilal, avec lui vous regarderez ses créatures , vous croiserez l’artiste lors de la rencontre de chessboxing, Enki Bilal, si bien intégré à cette histoire, qui la rend si réelle et en même temps si romanesque…Quel beau travail…

En allant sur le site des Quais du Polar, vous pouvez accéder au replay des conférences dont une dans laquelle Ingrid Astier parle du travail en amont d’un tel livre et je trouve qu’elle-même est digne d’un de ses personnages de cette histoire, fougueuse, enthousiaste, impliquée dans son œuvre, fiévreuse.

Illustration visuelle et sonore