« Le vent glacé de novembre balayait la 116ème Rue. Il secouait les poubelles, aspirait les rideaux par les fenêtres ouvertes et les renvoyait claquer contre les carreaux. Les rues entre les Septième et Huitième Avenues étaient désertées. Seuls quelques passants pressés avançaient, courbés, luttant contre le vent. »
Encore une belle découverte grâce à cette collection Vintage, qui explore aussi le noir. Voici cette maudite 116ème Rue de Harlem dans les années 40, et voici Lutie Johnson, jeune mère du petit Bub qu’elle aime comme la prunelle de ses yeux et pour lequel elle bataille, seule puisque le père, Jim, s’en est allé. Pour Bub, mais pour elle aussi elle veut sortir de sa condition, sortir de son quartier, échapper à un rôle considéré comme une fatalité, ce rôle de servante noire pour des bourgeois blancs, ce même emploi qui l’a éloignée de son mari et de son fils, et qui a rompu ce mariage déjà fragile. D’autant que Lutie est belle, attirante, jeune, elle est pleine d’allure parce qu’elle veille à sa tenue, à celle de son fils pour rester digne, et enfin elle est intelligente. Elle a toujours son père, « Pop », un vieil ivrogne, sa mère « Mom » est morte.

Marion Post Walcott, Domestique noire. Atlanta, Georgia, 1939 Courtesy of Library of Congress
Quand le roman débute, Lutie cherche et trouve un logement pour Bub et elle dans cette 116ème Rue, après avoir quitté son emploi chez les Chandler. Là, tout la ramenait à sa condition, à sa peau, à son sexe, sous l’œil concupiscent des hommes de la maison et la méfiance des femmes.
« Quand elle entrait dans une pièce où elles se trouvaient, elles la regardaient d’une façon bizarre, comme intriguées. Elle entendait parfois des bribes de leur conversation: « Certainement une très bonne cuisinière. Mais je n’aimerais pas avoir une si jolie négresse chez moi. Pas avec John. Vous savez, elles font toujours du charme avec les hommes. Surtout avec les hommes blancs… » Elle les servait tranquillement, efficacement, mais elle ne voulait pas les regarder – elle les ignorait. […] Mais elle ne comprenait pas pourquoi elles croyaient toutes que les négresses étaient des putains. »
Et c’est ainsi qu’à son retour, mari envolé, quelques temps passés chez Pop, Lutie apprend la sténo et la comptabilité tout en travaillant dans un pressing, elle réussit ses examens, première victoire, mais attend 4 ans avant de trouver un emploi d’aide-comptable, seconde victoire. Enfin la voici trouvant ce logement dans la 116ème Rue…ce qui ne constitue pas vraiment un combat gagné, non, parce que cette rue, réservée aux noirs, cette rue renferme tout ce que Lutie veut fuir, tout ce qu’elle souhaite éviter à son fils. Et là va commencer le destin tragique de la belle et vaillante jeune femme. L’auteure nous emmène à la rencontre de toute la misère de ce quartier, de cet état de pauvre, de noir, de femme seule, noire et pauvre; on va rencontrer l’effroyable concierge, Mr Jones, l’imperturbable Mrs Hedges, pas si bonne qu’il n’y paraît, pas si méchante non plus, une survivante, postée en vigie à sa fenêtre avec son turban rouge sur la tête. On entre dans le petit monde interlope des boîtes où l’on chante, où l’on danse, où l’on croit à un autre avenir possible, mais où les Lutie de ce monde, toutes réfléchies qu’elles soient, finissent par échouer et se défaire. Le petit Bub aussi, enfant sage, gentil, bien élevé, voit sa mère changer, hantée qu’elle est par l’argent nécessaire pour vivre et quitter cette rue…
Quand Lutie se met à croire à une autre vie avec Boots Smith, le dandy séducteur qui lui promet un succès de chanteuse, elle ignore qu’une fois de plus, l’homme blanc tiendra sa vie à sa merci car Junto, le maître des lieux, a remarqué cette belle et jeune femme.
Ce que Boots, noir, pense de Junto, blanc:
« Ce n’était pas parce que Junto était blanc. Il n’éprouvait pour lui aucun des sentiments qu’il éprouvait pour les autres hommes de sa race. Depuis qu’il le connaissait, il n’y avait jamais rien eu dans ses manières, ni dans sa voix, qui eût pu faire croire à Boots qu’il le méprisait.
Il l’avait souvent regardé avec méfiance et incrédulité. Junto était toujours le même, et il traitait les Blancs qui travaillaient pour lui exactement comme les Noirs. Non, ce n’était pas parce que Junto était blanc qu’il supportait mal d’imaginer Lutie couchée avec lui. C’était uniquement parce qu’il n’admettait pas que quelqu’un la possédât, à part lui-même, évidemment. En était-il amoureux ? Il se le demanda sérieusement. Non. Seulement il la désirait. Elle l’intriguait. Il y avait un tel air de défi dans sa façon de marcher la tête haute et d’éluder ses essais de déclaration. En somme, il l’avait dans la peau et ne se libérerait qu’en la possédant. »
Il se passe beaucoup de choses dans ce roman dont la toile de fond sociale est très précise et sans concessions, où l’on comprend que vouloir sortir de sa condition comme Lutie à cette époque relevait du défi insurmontable, en tous cas à travers les pensées de la jeune femme, fil conducteur de la lecture c’est ce que dit clairement Ann Petry.
Un roman assez révoltant, écrit de façon très vivante malgré quelques longueurs, la plongée dans cette époque et dans ce quartier est riche d’enseignements et de réflexions. On suit Lutie avec une grande attente tant elle se bat fort, on lui tient la main jusqu’au bout et on referme le livre bien triste. Un beau livre, de lecture facile, très dur et violent, mais attachant jusqu’à la fin plutôt inattendue, une fin totale.
Ce roman eut un énorme succès à sa sortie en 1946 aux USA, écrit par une jeune femme noire, belle, mais appartenant à la classe moyenne, et dont le mari était auteur de romans policiers. La présentation de l’auteure par l’éditeur ici .
Les mots de la fin:
« La neige tombait. La rue était vide et silencieuse. Rien ne la distinguait plus des autres. La neige recouvrait tout – la saleté, la misère, la laideur. »


Joséphine Johnson écrivit ce roman à l’âge de 24 ans et obtint le prix Pulitzer en 1935. Remarquable de maturité et de maîtrise, voici une vision assez différente de tout ce que j’ai pu lire de cette époque si dure et si misérable pour le peuple américain. Enfin c’est surtout le point de vue qui est différent et le ton, celui d’une toute jeune femme; cette photo de Joséphine publiée dans le livre avec une courte biographie est très émouvante pour moi. Son visage est doux, son regard qui n’est pas tourné vers l’objectif semble intérieur, méditatif ou mélancolique. Et je l’imagine fort bien en train d’écrire cette histoire.
Grant , trentenaire maigre et travailleur, vient les aider. Le voisinage est tout aussi pauvre et une certaine solidarité s’exerce, mais un peu contrite et contrainte. Le père est sombre et son orgueil est heurté par la misère qui le pousse à se faire épauler. Et puis il y a Kerrin qui va remplacer la maîtresse d’école, Kerrin qui rentre au cœur de la nuit, qui rôde dans la campagne sans que les siens ne sachent où elle est.
Même Merle y perdra son optimisme intrinsèque. Elle réclame des livres nouveaux, Merle la ronde qui se rebiffe contre ce sort qui s’acharne, alors que les incendies se répandent un peu partout et que le décor n’est que brun et noir, que tout disparaît sous les cendres, la fumée et cette fichue poussière qui recouvre tout.
Puis arrive la fin de tout, le dénouement qui laisse Margot sur le flanc, et même si elle continuera à faire ce qu’elle pense être son devoir, elle perd la lumière en perdant sa mère.
Teddie s’installe donc et bientôt on va le voir partout à bicyclette, allant donner ici des cours de tennis, là des cours de français, mais aussi faire des lectures. Ainsi va-t-il entrer dans les foyers de la ville, dans toutes les strates des neuf cités, chez les bourgeois et les gens de maison où il va exercer ses neuf vocations. Volontiers menteur, mais toujours pour la bonne cause, il va dénouer des conflits, mettre à jour des vérités, et surtout mettre ça par écrit dans ce remarquable journal. J’ai vraiment aimé parce qu’il y a chez Teddie North un côté désabusé, mais néanmoins encore tendre; on le sent souvent bien plus proche des grands enfants, jeunes adolescents, que des adultes. Les portraits, physiques et psychologiques sont précis, et souvent North persifle, et ce avec tant d’esprit que c’est vraiment très délectable ! Ainsi de Mme Edward Darley:
Et puis il y a Edweena, celle qu’on attend, et qu’on ne verra venir qu’à la fin du roman.