« Bleu blanc Brahms » – Youssef Abbas – Actes Sud/Jacqueline Chambon

« Pour la première fois de sa vie, il se sentait français. C’était il y a deux heures. Il y a vingt ans. Le soleil l’avait cuit tout l’après-midi. Hakim vidait une bouteille d’eau en plastique froissée, balancée par un voisin. À ses côtés, Yannick sifflait une canette de soda et s’humectait le front avec l’aluminium rouge. La sueur leur collait aux tempes. Ils portaient les murs, le temps que ça passe. Ça, c’était l’ennui. Ils n’avaient pas de vannes. Ils respiraient l’habitude. »

Premier roman épatant: intelligent, très bien construit, très bien écrit, mêlant un humour acidulé à une gravité sans effets de manches. Quelle formidable lecture !

L’histoire se déroule en banlieue d’une ville de province ( région Centre, semble-t-il ) où vivent Hakim et Yannick, jeunes garçons de 17 ans inséparables, à l’aube de leur vie d’adultes, et au moment précis où va se dérouler la finale de la coupe du monde de football de 1998. Le livre prend sa place en ce temps précis, de 17 h 30 à 20 h 59, puis avec les mi-temps, égrenées en paquets de minutes jusqu’à la fin. Et c’est court pour ces deux jeunes vies sur une ligne de départ floue. Comme je les aime ces deux garçons…Un portrait de l’adolescence merveilleux. Exemples:

« La léthargie du dimanche le gagnait, Hakim se sentait groggy comme devant un discours d’Edouard Balladur sur les vertus des privatisations. Rien ne le liait à l’extérieur. Rien ne transparaissait non plus des possibles du dehors. Il ne s’en plaignait pas, il n’était tout simplement pas au courant, comme recouvert d’une pellicule invisible, une cloche en verre […] »

Et Yannick, qui va entrer à l’université :

« Son cerveau était commandé par la nécessité de paraître conforme à ce qu’on attendait de lui. Sérieux, sa meuf faisait trop de chiqué. Contrairement à elle, il ne s’était pas accordé de crise d’adolescence pour se faire entendre, il avait laissé, retranchés en lui, les morceaux de colère disséminés de son enfance. La sauvagerie lui collait à la peau comme du sable aux chaussures, mais il laissait la mélancolie aux bourges et aux poètes. Ça tombait bien, les poètes ne parlaient qu’aux bourges. Lui était entré dans les livres par effraction. »

DarthvadrouwJe ne connais rien au football, je ne m’y intéresse pas, mais ici ce match prend une importance autre que celle qu’on connait tous de l’avis général ( enfin, bon, on en est revenus, hein…) Les commentaires de l’inénarrable duo Larqué / Roland  ( sommets de poésie ) ponctuent ce qui se déroule en coulisses pour les deux amis.

« 54ème minute

Roberto Carlos peut centrer pied gauche…Ronaldo! Oh quelle parade de Fabien Barthez sur ce tir de Ronaldo ! Extraordinaire ! 

C’est resté collé comme une mouche sur un ruban. »

album Black Railway – John Olivier Azeau

 

Et rien ne se déroule comme prévu, enfin…rien de bien clair qui soit prévu non plus en fait. Pour Hakim et Yannick, dans les chapitres qui balancent de l’un à l’autre, c’est une sorte d’errance dans la cité et dans la vie, avec une excursion « en ville », entendre « centre ville », lieu étrange pour eux, ils s’y promènent un peu comme dans un zoo et puis il y a Marianne, que Yannick va gagner « contre » Hakim :

« En feignant d’argumenter, Hakim n’en démordait pas intérieurement: nom de Zizou, la Marianne, il l’avait tech-ni-que-ment rencontrée avant Yannick. Tout était en place pour une belle histoire d’amour ou un truc s’en approchant. Un ami véritable, Yannick dans le cas présent, aurait respecté cet accord tacite selon lequel un intérêt manifesté, l’autre s’excluait du jeu de la séduction, comme il était discourtois de se faire inviter au restaurant par l’ex-femme de son meilleur ami tout juste divorcé, avec chandelles, disques de Marvin Gaye et préservatifs saveur framboise, le tout ponctionné sur la pension alimentaire. »

Marianne la petite « rebelle » de classe moyenne,

« Il imaginait Marianne s’énerver sur son Tam-Tam. Elle avait un caractère de dragon, il adorait ça. Il s’interrogea à rebours, fit longtemps tourner une ou deux formules-chocs dans sa tête; prit son courage à deux mains avant de s’arrêter dans une cabine téléphonique et de balbutier « non j’avoue c’est pas mal Verlaine ». Quand il dictait les mots, ses paroles étaient de la bouillie.

Sur les rares photos d’eux, on voyait sûrement un jeune homme surpris par son propre trouble de se trouver dans l’orbite de cette fille, et une jeune femme, impassible, avec un air de défi. « 

Et puis, et puis… arrive dans la dernière partie Guy Lermot, l’homme sans sourire du rez de chaussée de l’immeuble si bien présenté au début du roman, l’homme qui écoute Brahms. Le texte prend ici une tournure plus tragique avec cet homme qui enfermé écrit, écoute donc essentiellement Brahms et rumine sa vie comme une vieille chique qu’il voudrait cracher sans y parvenir. Une vie faite de manques, de ratés, de lâchetés et de hontes en tous genres, une vie de frustration, pour être clair : une vie de merde. Triste à mourir. Rythmée par Brahms. Ici, dans cet immeuble de banlieue où Brahms est contrarié par Johnny Halliday chez Jean-Luc Pincole

« …toujours posté sur son balcon, comme s’il y résidait, en tête de proue d’un navire immobile. Son tee-shirt trop court laissait poindre son nombril. Tatouages apparents sur les bras ( des croix, des épées, des serpents, un bordel sans nom) clope pendante au bec et tubes de Johnny Halliday pour tout le monde. »

Guy nous réserve une fin soufflante comme une explosion. Guy fait peur, moi il m’a fait peur cet homme en burn out, ce terme du moment, celui qui circule partout dans le monde du  travail. Et Guy est seul et Guy s’automédique:

« Guy pratiquait l’automédication, les pharmaciens étaient moins regardants avec les patients en costumes. Ses coups de fatigue étaient corrigés à coups de corticoïdes. Il rentrait chez lui à l’heure du déjeuner pour prendre une douche, à cause de la fièvre. Toutes les quatre heures, du paracétamol codéiné. Tout restait sous contrôle. Ses clients accueillaient un sourire charmant, une peau lisse, une cravate bleue sur chemise blanche. On disait de lui : « Il est fiable. » […] Un docteur le soupçonna de somatiser. Rien ne l’agaçait plus : il n’était pas dingue. Il ne se créait pas de maladies. Non, il ne verrait pas de docteur de la tête. »

 

L’écriture sait prendre toutes les nuances, toutes les demi-teintes et les grands éclats aussi pour ces trois vies, deux en devenir et une qui échoue dans cet immeuble de banlieue. On accompagne les deux amis au pied de leur immeuble et de ses habitants, on les suit dans leur incursion de l’autre côté du périph’, on les observe chez Marianne, et on entre doucement dans leurs pensées, dans leurs projets, dans leurs espoirs, et plus on avance et plus on les aime et plus leur vie nous tient à cœur. Et c’est fort de créer un si grand attachement à des personnages. C’est intelligent et généreux aussi pour ces deux adolescents. Il n’y a pas de cynisme, mais beaucoup de tendresse dans ce livre. Sans oublier un humour ravageur. Je vous propose un petit florilège de cette écriture de premier choix:

Yannick, parlant de et comme sa mère ( qui bosse à Carrefour ) :

« T’en connais des mecs qui paient l’ISF, toi? Putain, si ma mère pouvait être taxée à 99% de sa fortune, comment je kifferais. Et le borgne qui veut tout casser. Mais c’est la faute à la finance tout ça. Tu sais très bien. Ma mère elle dit que, « avant », pour les prolos, les ennemis, c’étaient les patrons. Maintenant c’est les Noirs et les Arabes. Les patrons, ils ont réussi à changer leur colère de direction. »

et réponse de Hakim:

« Et les financiers je veux en être, lui répondait Hakim. Rien à foutre la gauche la droite, j’en veux du blé, comme pas possible, porter des bretelles comme dans Wall Street et faire  des saltos dans de larges piscines aux couleurs bleu Hollywood, débordant de filles trop belles, du champagne plein le museau. […] T’es fou, je serai blindé, je serais pire qu’eux. »

Youssef Abbas sait éviter toutes les facilités qui auraient pu accompagner ce sujet (foot, banlieue, cité, ados) et peint un portrait profondément attachant de Hakim et Yannick sans jamais déborder dans le pathétique, l’humour affleure juste ce qu’il faut et la tendresse que j’ai ressentie pour ces deux garçons a créé un très beau moment de lecture. Il n’y a pas de cynisme, juste de la dérision parfois, une ironie douce amère qui remplit de tendresse ce livre généreux et intelligent. Un jeune auteur qui d’emblée remplit la lectrice que je suis d’un profond contentement. J’ai adoré cette histoire.

Oui, vraiment ce livre est très beau, très prenant, très fin et riche aussi. Entre une tension du temps et le flou de l’avenir de nos deux héros, on lit une magnifique histoire finalement bouleversante et tragique qui se termine par un poème et le dernier commentaire de Jean-Michel Larqué.

« C’est fini Thierry !

Et c’est fini !L’équipe de France est championne du monde, vous le croyez ça, l’équipe de France est championne du monde en battant le Brésil 3-0, deux buts de Zidane, un but de Petit. Je crois qu’après avoir vu ça, on peut mourir tranquille, enfin le plus tard possible, mais on peut. »

Pour moi, à lire absolument.